Edito : Africain, ma langue maternelle : mon privilège

L'UNESCO célèbre ce 21 février la Journée internationale de la langue maternelle avec pour thème "Vers des avenirs durables grâce à l'éducation multilingue". Le continent africain a connu des décennies de colonisation. Quand les États africains ont pris leur indépendance, bon nombre parmi eux ont érigé la langue de l’ex puissance colonisatrice comme langue officielle. Cette langue est utilisée dans l’administration, dans les écoles et universités publiques. Le constat est cinglant : beaucoup d’africains ne savent pas parler leur langue maternelle.

Guy hervé Fongang

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Pour mémoire, la Journée internationale de la langue maternelle a été proclamée par la Conférence générale de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture UNESCO en novembre 1999. La date du 21 février a été choisie en hommage aux étudiants tués par la police à Dacca (aujourd'hui la capitale du Bangladesh) alors qu'ils manifestaient pour que leur langue maternelle, le bengali, soit déclarée deuxième langue nationale du Pakistan de l'époque.

La langue outil essentiel de l’identité d’un peuple

La langue est pour un peuple, ce que l’ADN représente pour un être humain. Elle est le principal moyen de communication; elle permet de mieux signifier ce que l'on veut faire savoir, et de mieux comprendre ce que l'on désire connaître. Elle est, pour un peuple, l'outil nécessaire à l'expression de ses sentiments, de sa vision du monde, de ses croyances et de sa culture. Orale, gestuelle ou écrite, elle donne ainsi à un peuple le meilleur moyen de s’identifier et de marquer sa différence avec les autres. Outre, la langue est également le support de l’hérédité d’un peuple car elle est transmise de génération en génération par ceux qui ont précédé, et ce, de façon naturelle. Elle est le pilier de la culture et également ce fil qui nous lie avec le passé.

Raison pour laquelle un peuple qui perd sa langue au profit d’un autre peuple perd tout ou une partie de son identité. Avec ces langues empruntées aux colons, les Africains ne voient plus le monde à travers leur propre prisme de lecture, mais plutôt à travers celui de leur adversaire. Certaines élites pour s’adresser à leur propre peuple, réfléchissent d’abord dans la langue étrangère avant d’entreprendre une certaine traduction dans leur langue maternelle, s’ils ne l’ont pas simplement oubliée. L’Afrique pour conserver sa grande culture, doit se réconcilier avec elle-même, de faire rayonner ses valeurs. Apprendre d’autres langues, c’est aussi s’ouvrir à d’autres cultures.

La langue maternelle, support par excellence pour l’éducation des enfants

Éduquer un enfant, c’est le former, l'instruire aux règles de la famille et de la société, aux croyances et à la vision du monde de son peuple, de telle sorte qu’il puisse s’épanouir et transmettre aux générations futures, les valeurs et la culture de son peuple. Avec l’éducation, l’enfant apprend l’importance de la famille, la notion du respect d’autrui, la tolérance, les valeurs intrinsèques de son peuple. En Afrique, l’éducation d’un enfant ne se limite (limitait) pas seulement à la famille restreinte, mais à la grande famille, et même à la citée toute entière. L’éducation se fait bien souvent à travers les jeux, les analogies, les contes, les devinettes, etc.

Il est primordial d'éduquer les enfants dans leur propre langue. C’est la meilleure solution pour que l’enfant puisse maîtriser le monde qui l’entoure. Si on rencontre en Afrique, des enfants de plus en plus irrespectueux, simplement dit : vidés des valeurs de la société africaine, c’est en grande partie à cause du déclin des langues maternelles. Un enfant qui est éduqué à travers une langue importée, reçoit également une vision du monde importée, avec des valeurs importées et perd complètement son identité.

Un enfant africain maîtrisera plus facilement et plus rapidement les notions de physiques, de sciences naturelles, de mathématiques, etc. si elles lui étaient enseignées dans sa langue maternelle. Cheick Anta DIOP dans Alerte sous les tropiques nous révèle qu’il faut environ six ans à un enfant africain pour comprendre que la ligne droite ou courbe est une succession ininterrompu de points. Par contre si cela lui était expliqué dans sa langue maternelle, l’enfant mettra deux à trois fois moins de temps pour comprendre la ligne droite ou courbe.

Pendant qu'on apprend aux étudiants américains et français à synthétiser les idées d'un texte ou à mieux élaborer leur pensée, on apprend aux étudiants africains à savoir écrire un texte "sans faute" en français. Par conséquent aucune question ne peut être intellectuellement tranchée ou même bien débattue puisque les interlocuteurs utilisent les mêmes mots mais ne leur donnent pas les mêmes sens.

Maîtriser sa langue maternelle est un gros atout. Car, la langue ne véhicule pas qu’un message, mais aussi une culture, une tradition, une manière de vivre, une manière de penser, une certaine identité. Même si certains pays africains peinent à trouver une langue parmi cette multitude de langues existant sur leur sol pour l’ériger comme langue officielle, l’idée de penser à une promotion de la langue maternelle est déjà bien.