EDITO-AFRIQUE : GÉNÉRATION TÊTE BAISSÉE DEBOUT.

 

L’activiste panafricain Kemi Seba arrêté le 25 août dernier pour avoir brûlé un billet de 5 000 Francs CFA est l’expression d’un ras le bol collectif. L’audace d’une jeunesse lucide dans un univers d'imposture généralisée. Un héroïsme qui s'inscrit dans une dialectique entre la normalité et l'anormalité, le lyrisme et le réalisme. L’accumulation des frustrations est le carburant de la révolte. Nelson Mandela en son temps avait brûlé son laissez-passer pour résister à l'apartheid. Daniel Etounga rappelait que l’Afrique a besoin d’un programme d’ajustement culturel.

Par Guy Hervé Fongang

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ÉVEIL  ET INSTRUMENTALISATION DE LA JEUNESSE AFRICAINE

La jeunesse naguère dépolitisée,  change de regards face à la pesanteur de la conjoncture dans leurs pays. Aspirant à ce que l’économiste indien Sen appelle les capabilities. Ils se lèvent pour revendiquer leur droit à des conditions de vie décentes. En Afrique, il ya  très peu de considération des gouvernants Africains pour la jeunesse sans cesse utilisée dans tous les combats. Ils sont sollicités pour faire campagne parfois pour prendre les armes. Ce fut le cas au Liberia, en Sierra Leone, en RDC, au Rwanda, en Côte d'Ivoire, au Mali, en Centrafrique etc …. Au Sénégal, le mouvement de protestation des jeunes « Y en a marre » est  l’héritier d’une suite de mobilisations de la jeunesse au cours de la décennie 1990, qui va du mouvement « Set Setal » à la génération « Bul Faale ». Historiquement, la première génération d’hommes politiques africains de la période moderne était composée d’hommes jeunes. « En 1946, sur 32 élus africains dans les assemblées françaises, 6 avaient entre 25 et 30 ans, 19 entre 30 et 40 ans, 7 entre 40 et 46 ans.

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Les cadres cooptés par le pouvoir colonial devaient avoir suivi l’éducation et les codes culturels français ou anglais, ce qui a donné aux jeunes de l’époque un capital social qui leur a permis de se démarquer des élites traditionnelles, fondées entre autre sur le droit d’aînesse. Les membres de cette génération arrivent au pouvoir au moment des indépendances alors qu’ils sont dans leur cinquantaine pour la plupart (Senghor, Houphouet-Boigny, Nkrumah, Bourguiba). Ils s’empressent dès lors de reproduire les schémas traditionnels du droit d’aînesse, noyautent les organisations de jeunesse. Ces Pères de la Nation comme les appelle  Achille Mbembé vont mettre en place une « lecture parentale de la subordination ». Les jeunes doivent respect et obéissance aux pères, et toute contestation politique est considérée comme irrespectueuse.

KEMI SEBA UN SACRIFICE POUR L’HISTOIRE  

Dans un univers d'imposture généralisée faire preuve de lucidité, est un acte de courage rare. L'héroïsme s'inscrit dans une dialectique entre la normalité et l'anormalité, entre le lyrisme et le réalisme, entre le symbolisme. Panafricaniste, Kemi Seba a posé un acte symbolique d'une portée incommensurable. Détruisant par là même  un des vestiges infamants de la colonisation. Au début de tout rêve, il y a un sacrifice, au commencement de l'histoire, il y a des hommes qui ont fait don de leur personne pour la rédemption de leur communauté. L'acte de Kemi Seba n'est pas un vulgaire acte de bravade contre l'autorité de la banque: c'est une alerte à l'endroit de ses frères africains, une invite à une prise de conscience face à la profondeur de la servitude.  Le combat de Kemi Séba contre le franc CFA s'inscrit donc dans une dynamique de conquête d'une dignité perdue, d'une liberté des Africains refusée par des élites africaines. 

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Kémi Séba, était poursuivi sur la base d'une plainte de la Banque centrale des États d'Afrique de l'Ouest (BCEAO), dont le siège est à Dakar. Elle réclamait un franc symbolique en guise de dommages et intérêt. Pour mémoire, la BCEAO est l'institut d'émission en Afrique de l'Ouest du franc CFA, monnaie de 14 pays francophones de l'ouest et du centre du continent, totalisant 155 millions d'habitants. La jeunesse prend son bâton de pèlerin pour que l'Afrique puisse décider elle-même de son sort, de son avenir, de sa politique économique, et que ce ne soit plus le fait d'une puissance tierce, d'une puissance étrangère comme la France.