Invité Afrik

Claude Wilfried Ekanga, est un jeune écrivain essayiste camerounais. Etudiant les sciences politiques et relations internationales en Allemagne.

Ce samedi 7 janvier il sera une des têtes de proue d’une manifestation contre le FCFA. Au coté de Natou Pedro Sakombi, essayiste et chercheuse indépendante en histoire. Fondatrice de Reine et Héroïnes d’Afriques. Et Jahi Mountuka, administrateur du groupe négritude, black power, ingénieur agro pastoral et analyste en économie. Pour ce collectif, La question n'est plus de savoir si le Franc CFA tombera ou non mais quand il tombera. Avec lui Afrik Inform revient sur le sens de son combat pour le panafricanisme et pour le FCFA.

Christ pharell

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Afrik-Inform : Quel est le sens de cette marche contre le FCFA et quel en est l’objectif ?

 

Claude Wilfried Ekanga : Jamais dans l'histoire récente de notre peuple en ce XXIe siècle, il n'y a eu une telle mobilisation simultanée pour faire pression contre les prédateurs et leurs sous-préfets. Nous serons représentés ce samedi dans plusieurs villes: Kinshasa, Brazzaville, Dakar, Paris, Bamako, Ouagadougou, Londres, Ouidah, Bruxelles, Freiberg, rien que ça ! Une conférence MONDIALE. La question n'est pas si le Franc CFA tombera ou non. La question c'est QUAND? Car ce n'est plus qu'une question de temps. Cette ineptie n'a aucune chance de survie face à la jeune et bouillante génération actuelle. L’Objectif, c'est de devenir assez nombreux pour rendre l'air irrespirable et la pression invivable à nos bourreaux externes et internes. Un arbre longuement secoué finira toujours par céder. Inexorablement.

 

Afrik-Inform : L’Afrique représente un marché potentiel considérable qui comptera en 2020/2025, 1,4 milliard de consommateurs. Un réservoir de matières premières qui fait tourner l’économie mondiale pourquoi l’Afrique ne tire pas profit de son potentiel pourtant très convoité ?

 

Claude Wilfried Ekanga : les Africains sont les seuls à ne pas convoiter ce potentiel là. Parce qu'ils sont les seuls qu'on a éduqués à ne pas aimer leur potentiel naturel. Les Africains sont les seuls qui ignorent tout des richesses qu'ils possèdent. L’Afrique ne décolle pas parce qu'elle s'est davantage centrée sur la politique que sur l'économie. L'école doit désormais davantage former des techniciens et des scientifiques que des littéraires. Ces-derniers sont plus souvent de fiers relayeurs du patrimoine colonial, et rien d'autre. Dans un pays tel que le Cameroun, la production annuelle de riz est d'environ 100 000 tonnes, pour une demande nationale de 300 000 tonnes. Malgré l'exceptionnelle fertilité de ses terres, le pays en est "honteusement" réduit à en importer. Nous avons ainsi privilégié le secteur tertiaire (les services), oubliant ainsi pourquoi l'agriculture et l'industrie sont respectivement classées secteur primaire et secondaire.

Afrik-Inform : Des initiatives comme le NEPAD, le CAADP, le PIDA, l’AIDA, le MAEP et bien d’autres montrant ainsi que le Continent et ses Institutions ne se contentent pas d’attendre les soutiens mais prend des initiatives quel bilan peut on en faire?

Claude Wilfried Ekanga : La liste pourrait s'étendre sur des kilomètres avec des organismes supplémentaires tels que la BAD, ou encore l'initiative PSE au Sénégal. En dépit de ces éléments, le continent semble patauger sur place. Aux yeux du citoyen européen, américain ou asiatique lambda.

L'une des raisons est d'abord à aller chercher dans la nature profonde de ses concepts. En effet, c'est une erreur de penser que les groupes sus-cités agissent de manière volontaire sans parrainage extérieur. Il n'en est rien. 

La simple existence d'organisations d'envergure mondiale telles que le PAM, le PNUD, l'UNICEF ou même l'UNESCO, révèle la pléthore de parrains officieux de ces organismes apparemment autonomes. La réalité nous apprend qu'à l'ère post-indépendance, quasiment aucune action économique à l'échelle régionale n'est menée de façon entièrement autonome par les Africains.

Le stratagème réside simplement dans le fait que l'aide du donateur se fait au vu et au su de tous, tandis que la compensation reçue en échange, en plus de n'être que très rarement connu des masses, est très souvent beaucoup plus élevée que le service rendu.

Afrik-Inform : La sociologue Catherine Kaminsky avait analysé que les prochains conflits entre grandes puissances sur le contrôle de l’énergie se feront autour de l’Afrique. Peut-on parler de malédiction du pétrole ?

Claude Wilfried Ekanga : On devrait plutôt se demander pourquoi Kaminsky parle au futur. La réalité nous dit que l'Afrique est, en ces temps où nous sommes, le théâtre principal du ballet géopolitique international. D'ailleurs c'est un destin qu'elle traîne depuis sa rencontre avec les conquérants Occidentaux dès la fin du XVeme siècle. Son principal malheur vient précisément du fait que les Africains sont les seuls à ne pas s'en rendre compte.

D'une part, les chiffres publiquement évoqués ne sont que la partie émergée d'une manne colossale que récoltent les grandes officines étrangères sur le sol africain. Certains pays Européens ne dépendent pas qu'à 10 ou 15%, mais à quasiment 100% des ressources du Continent Noir. L'exemple de la France en est une illustration parfaite: le groupe AREVA est le leader mondial dans le domaine de la production d'énergie nucléaire, alors que le sous-sol de l'Hexagone ne dispose d'aucune trace de minerais. La Guinée Conakry et la Namibie en sont les principaux détenteurs naturels. En 2012, la AREVA enregistrait un gain de 3,5 milliards € dans l'extraction de l'uranium nigérien.

Afrik-Inform : L’Afrique doit s’unir! Disait Kwame Nkrumah, le père du panafricanisme, lors de la création de l’Organisation de l’union africaine en 1963. Ce slogan est repris vingt ans plus tard par Thomas Sankara. Connaissez-vous encore des panafricanistes aujourd’hui ?

Claude Wilfried Ekanga : ces deux hommes avaient compris mieux que personne, l'essence de ce qu'est le panafricanisme. Ce concept signifie tout simplement : l'abolition des frontières coloniales.

Il faut en effet rappeler que les pays d'Afrique, sous la forme qui est la leur aujourd'hui, n'ont été tracés que sur la base des intérêts du colonisateur. Depuis la tristement célèbre conférence de Berlin (novembre 1884 à février 1885) jusqu'à la partition de l'Afrique à l'issue des deux guerres dites mondiales, on peut voir que la genèse de nos États actuels s'est faite au rythme de compromis entre les vainqueurs. Nombre de pays portent encore aujourd'hui les traces de la richesse que les impérialistes y ont trouvée en grand nombre. A ce titre, quelques exemples sont le Cameroun (crevettes), la Côte d'Ivoire, la Côte d'Or (Actuel Ghana), ou la Haute-Volta, que Thomas Sankara renommera fièrement en Août 1984, Burkina Faso.

Parmi les contemporains, l'on peut citer le Professeur Théophile OBENGA, dont le livre "l'Etat fédéral d'Afrique- la seule issue" est plus que révélateur de l'idéologie de son auteur, ou encore Nicolas AGBOHOU dont les travaux sur la monnaie, consignés dans l'ouvrage: "le Franc CFA et l'euro contre l'Afrique" témoignent de la capacité à situer les problèmes du continent au-dessus du prisme national. En ce sens, ce sont des panafricanistes.

Dans un passé récent, nous avons connu deux figures phares, Laurent Gbagbo et Muammar Khadafi, dont la plus grande erreur aura été leur réveil assez tardif dans la compréhension de cet enjeu d'unité au-delà des frontières, pour mieux faire face à l'oppresseur externe.

Afrik-Inform : Certains économistes africains suggèrent une nouvelle monnaie commune en remplacement du CFA, qui ne serait plus soumise à une parité fixe avec l’euro. D’autres militent pour un arrimage du CFA à un panier de devises, constitué notamment de l’euro, du dollar et du yuan (devise chinoise), qui gagne du terrain sur le continent noir (il est même devenu l’an dernier la deuxième monnaie officielle de l’Angola). Qu’en pensez-vous ?

Claude Wilfried Ekanga : La parité fixe avec l'euro est une des plus grandes hérésies de notre temps. D'une part, il est inconcevable qu'un continent qui cherche à se développer se dote d'une monnaie forte: Avoir une monnaie aussi lourde que le Franc CFA n'encourage pas l'investissement endogène, car tout ce que les pays de la zone concernée pourront produire sera désavantagé d'entrée de jeu sur le marché international, en raison de son prix élevé, par rapport aux autres devises. A l'exemple de la Chine, un pays en voie d'émergence va au contraire maintenir sa monnaie le plus bas possible, dans l'optique de commercialiser des produits à des prix imbattables et ainsi d'être le plus compétitif face à la concurrence. Cela sourit d'ailleurs très bien au pays de Mao Zedong, et l'a fait devenir en 2012, le premier réservoir de devises au monde, avec près de 3000 milliards de dollars dans ses caisses.

Dans le même ordre de pensée, une parité fixe avec une autre monnaie signifie tout simplement que l'on ne dispose pas du pouvoir d'appréciation ou de dévaluation de sa monnaie. En d'autres mots, les États africains sont dans l'impossibilité de décider de baisser la valeur du FCFA, et par là, de baisser les prix de leurs marchandises sur le marché international. Au contraire, ils sont involontairement entraînés dans la conjoncture européenne. Si la valeur de l'euro monte, la valeur du Franc CFA monte aussi, et avec elle, la valeur des marchandises issues des pays de la zone franc. Un véritable cercle vicieux dont l'absurdité n'a d'égal que la longévité exceptionnelle de ce système (71 ans depuis sa création le 26 décembre 1945).

 

Afrik-Inform : Faut-il y voir la crainte liées aux coups d’État téléguidés par la France, ou avec sa complicité, dès que des dirigeants commencent à mettre en cause le système du Franc CFA comme au Togo en 1963, au Mali en 1968, au Burkina Faso en 1987, et plus récemment en Côte d’Ivoire, en 2011 ?

Claude Wilfried Ekanga : Les faits parlent d'eux-mêmes: tous les dirigeants Africains qui à travers l'histoire se sont dressés contre la métropole pour remettre en question le système monétaire CFA se sont vus soit envoyés en exil, soit tout bonnement assassinés. Outre les exemples cités, il faut rappeler que déjà en 1958, le député-maire Sekou Touré, qui deviendra plus tard Président de la République de Guinée Conakry, adressera au général De Gaulle ces paroles dures: "Nous préférons la liberté dans la pauvreté que la richesse dans l'esclavage". La France piquée au vif, va mettre sur pied une série de manœuvres de déstabilisation et de sabotage de l'économie guinéenne (Opération persil, opération saphir etc)

Les pays ayant réussi à dire non au CFA n'ont pas échappé au passage obligé de la guerre d'indépendance: du Maroc à la Tunisie, en passant par l'Algérie, à l'Asie avec le Vietnam ou encore le Cambodge, les colonies ont dû plus ou moins arracher leur liberté. Cette réalité a sans aucun doute une grande force dissuasive auprès des élites africaines du XXIe siècle, dont le courage politique à l'image des Sankara et autres Olympio fait cruellement défaut. Nous nous retrouvons de nouveau dans une impasse où les gouvernants optent pour la soumission d'envers l'ex-métropole, plutôt que pour la lutte pour les intérêts de leurs populations, fut-ce au péril de leur vie.

 

Afrik-Inform : Quels contre-pouvoirs politiques peuvent être appliqués à la gouvernance de la Banque Centrale Européenne, de la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest et de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale ? A quelles réalités doivent s’adapter les parités et émissions monétaires pour être le plus utile ?

Claude Wilfried Ekanga : Il n'y a en théorie, pas véritablement de contrepouvoir comme réponse à l'insuffisance des banques centrales des différentes zones monétaires du monde. Du moins pas dans l'immédiat. La banque centrale étant l'émetteur et le diffuseur premier de la monnaie légale d'un pays, on ne saurait s'en dispenser dans un avenir proche. C'est l'organe financier par excellence qui définit la politique économique de tout État ou zone monétaire. C'est pour ces raisons qu'il conviendrait plutôt de parler de réformes, plutôt que de contrepouvoirs. Nos banques centrales africaines doivent être réformées, aussi bien dans leur autonomie que dans leur contenu. 

 

Dans ce volet, la première chose à faire serait de déclarer illégale la présence tant décriée par le Professeur AGBOHOU d'administrateurs étrangers dans le Conseil d'Administration de nos banques centrales. Pour ce qui est du contenu, a défait de sortir du Franc CFA et de concevoir un nouveau " Code Économique Africain ", l'on pourrait commencer par invalider les différentes clauses qui régissent cette monnaie, parmi lesquelles la libre convertibilité et la parité fixe mentionnées plus haut. Cette parité est sous sa forme du moment, un simple outil d'embrigadement dans les chaînes du néocolonialisme. 

La seule forme de parité acceptable pour nos économies est la monnaie unique entre nos différents pays ayant un niveau économique similaire, c'est-à-dire relativement faible. C'est ainsi qu'on peut ensemble converger vers le développement. Bien sûr cela présuppose que l'on change de paradigme de production, et que celle-ci soit orientée vers les besoins réels de consommation de nos peuples. Enfin, il faut de toute urgence rapatrier l'outil d'émission monétaire, c'est-à-dire la planche à billet.

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