AFRIQUE-OPINION : LA STIGMATISATION COMMUNAUTAIRE: POISON LENT, ARME DE DIVERSION ET DE DESTRUCTION MASSIVE. AFRIK-INFORM

 

La stigmatisation communautaire est une arme politique historique en Afrique subsaharienne. Elle a fait ses preuves et ses dégâts pendant des décennies mais force est de constater qu'elle demeure très efficace car elle marche quasiment à tous les coups. Ce qui se passe actuellement au Cameroun n'est pas nouveau. Des convulsions de ce type sont le lot quotidien de nombreux pays africains même si elles ne conduisent pas toujours aux mêmes dégâts. Les deux exemples les plus marquants de stigmatisation communautaire ayant aboutis à des guerres civiles sont ceux du Nigeria et du Rwanda.

Par Benjamin Tchouaffé

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  1. LE CAS DU NIGERIA

En janvier 1966, le Major Chukwuma Kaduna Nzeogwu mena un putsch sanglant contre le gouvernement nigérian. Pendant ce coup d'état, de nombreux officiers et hommes politiques du Nord Nigeria dont le premier ministre Abubakar Balewa et le sultan de Sokoto Ahmadu Bello furent tués. Le fait curieux est que Nnamdi Azikiwe président du Nigeria à cette époque ne fût pas particulièrement inquiété par les putschistes en majorité Igbo comme lui, ce qui réveilla les soupçons des autres communautés nigérianes plus particulièrement celles du Nord. Le Général Ironsi, lui-même Igbo, profita du putsch pour s'emparer du pouvoir et le centraliser. S'en suivra donc entre janvier et juin 1966 au Nigeria, une chasse aux Igbo qui aboutira à un putsch connu comme le "counter coup" fomenté par des officiers du Nord Nigeria ayant pour leader le Général Murtala Muhammad qui va assassiner le Général Ironsi et remettre le pouvoir au Général Yakubu Gowon un chrétien du nord. La stigmatisation des igbo va conduire à des pogroms et à la fuite des Igbo qui vont abandonner maisons et investissements au nord du pays pour se réfugier dans leur région d'origine. Pourchassés et humiliés, les Igbo décident dès 1967 de faire sécession et créer leur propre état indépendant. Ceci est la principale cause de la guerre civile nigériane communément appelée la "Guerre du Biafra". De 1967 à 1970, le Colonel Emeka Ojukwu et ses soutiens essaieront de se séparer du Nigeria par tous les moyens. Face à la résistance et la force de frappe de l'armée nigériane, les rebelles capituleront le 15 janvier 1970. Le conflit aura fait plus d'un million de morts.

 

  1. LE CAS DU CAMEROUN

Le Cameroun est un état tribal par essence. Ceux qui en doutent, peuvent eux-mêmes aller vérifier la composition de l'ALCAM le 23 décembre 1956. Après avoir interdit l'UPC en 1955, les partis restants étaient tous des partis ethniques. L' Union Camerounaise d'Ahidjo est un parti basé essentiellement dans le grand nord, le PDC de André-Marie Mbida était basé dans le Centre-sud et l'Est, Le Mouvement des indépendantistes et paysans du Cameroun de Mathias Djoumessi était basé dans l'Ouest et le Mouvement d'Action Nationale du Cameroun de Paul Soppo Priso avait son fief dans le littoral. Il en ressort qu'en dehors de l'UPC bannie par l'autorité coloniale, tous les autres partis avaient des rélents communautaires. Avec la prise de pouvoir d'Ahidjo et l'avènement du parti unique et parti-état UNC (devenu RDPC), il a fallu fédérer tous les partis tribaux en un seul et marginaliser tous ceux qui essayaient de critiquer ce parti. Après avoir maté et demantélé l'UPC, Ahidjo a pu régner tranquillement jusqu'à son abandon du pouvoir suprême en novembre 1982.

A lire...CAMEROUN-OPINION : LE TRIBALISME, UNE NOUVELLE FORME D\'IDIOTIE COLLECTIVE. AFRIK-INFORM

- 1984: Coup d'état et chasse aux "Nordistes"

Le 6 avril 1984 la garde républicaine tente de renverser le nouveau président et successeur d'Ahidjo. Le putsch échoue. S'en suit une purge au sein de l'armée et de l'administration. Une chasse aux "Nordistes" qui passera par des délits de faciès, des arrestations arbitraires, des éxécutions sommaires et des charniers. Plusieurs hauts responsables nordistes se retrouvent en prison ou vont en exil.

- 1990 - 1992 : L' Alliance Nord - Sud et la stigmatisation des anglo-bamis

A partir de 1990 avec l'avènement du multipartisme et la montée en puissance du SDF de John Fru Ndi originaire du Nord-Ouest anglophone et massivement soutenu à l'Ouest du pays, le pouvoir dos au mur et vomi dans une bonne partie du pays, tente de se réconcilier avec le grand nord en nommant au poste de premier ministre le 26 avril 1991 Sadou Hayatou un nordiste. Il va ensuite nommer Achidi Achu originaire du Nord-Ouest en avril 1992 pour essayer de neutraliser le SDF et les anglophones. Pendant toute cette période, les principaux ennemis du pouvoir furent dont les anglophones du Nord-Ouest et leurs soutiens et cousins Grassfields de l'Ouest. Entre arrestations arbitraires, intimidations, mises à sac de leurs biens, redressements fiscaux, assignations à résidence, menaces de mort, humiliations etc. Après le braquage électoral d'octobre 1992 et le musèlement de tous les principaux ténors de l'opposition, le pouvoir a pris le temps d'asseoir son autorité par toutes sortes d'acrobaties et manipulations.

 

2018: RETOUR À LA STIGMATISATION COMMUNAUTAIRE...

On assiste donc à un retour aux vieilles recettes qui marchent toujours et partout en Afrique. Je pourrais citer des tonnes d'exemples (Kenya, Congo-Brazza, Côte d'Ivoire ...). Les vieilles formules qui conduisent parfois à des affrontements fratricides. On sait comment ça commence mais nul ne sait comment ça se termine. La leçon que j'en tire c'est que quand les gouvernants échouent, ils cherchent à faire diversion en pointant un bouc-émissaire ou en réveillant nos instincts grégaires. Il nous revient de savoir que le vrai problème reste leur mauvaise gouvernance et leur manque de vision. S'il y a quelqu'un qui est responsable de la situation actuelle du Cameroun c'est bien celui qui est au pouvoir depuis 36 ans et non un quelconque opposant ou une quelconque tribu.

 

 

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