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CAMEROUN- CRISE ANGLOPHONE : LES DEVOIRS DE MEMOIRE DE PAUL BIYA ? AFRIK-INFORM

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11 septembre 2019

CAMEROUN- CRISE ANGLOPHONE : LES DEVOIRS DE MEMOIRE DE PAUL BIYA ? AFRIK-INFORM

 

Tout le monde l’attendait. Il était sur toutes les lèvres depuis quelques jours. Le report de son adresse n’a fait que renforcer cette attente. Le président camerounais, Paul Biya, s’est finalement adressé au peuple dans ce moment tendu frisant l’implosion générale du fait d’un mélange hautement inflammable d’une crise sécessionniste ajoutée à une crise postélectorale. Le message et ses propositions ont-ils été à la hauteur des attentes ? Décryptage.

Par Gaston KOUOH

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Il est enfin apparu, non pas comme un Dieu. Heureusement d’ailleurs ou malheureusement. Mais en homme, avec ses qualités et ses défauts, ses paradoxes et ses contradictions, sa rhétorique professorale habituelle, le visage plus pâle, les traits tirés, la pression en tout cas perceptible sur son visage et dans sa gestuelle, portant le poids du destin d’une nation comme tout président de la république. Surtout dans un moment aussi stressant pour la nation suspendue à ses lèvres.

Il était attendu pour une chose, un mot, une action : le dialogue. Nous avons failli rester sur notre faim. Tant il a fallu attendre longtemps, souffrir de ses contorsions argumentées auxquelles nous sommes habitués depuis longtemps. C’est à l’antépénultième paragraphe de son discours que le nœud gordien a été atteint par l’aveu de prise de conscience de la nécessité d’un dialogue et l’annonce de la haute instruction au Premier ministre de mener celui-ci à la fin de ce mois de septembre, avec toutes les composantes locales ou de la diasporaSera-ce suffisant pour satisfaire l’ensemble de la communauté nationale assoiffée de paix ? Rien n’est moins sûr.

Toujours est-il que, quel que soit l’historique de cette crise anglophone, avec les vérités et les omissions à géométrie variable des uns et des autres, ce qui importe est à tout le moins d’avoir baissé la garde, pour reconnaitre qu’il n’y a rien de bon qui se fait sans paix, concorde, progrès et dialogue. Et que s’asseoir autour d’une même table relève d’un exercice républicain assumé et pas seulement de souveraineté toute-puissante. Car ce qui se joue là est autrement plus important, hautement inflammable même, qu’il convient de faire attention à ne pas (re)tomber dans les travers classiques et habituels faits d’étirements en longueurs, de promesses non tenues, de mots qui mènent plutôt à d’autres maux.

Car organiser un dialogue n’est pas tout. Il peut être aussi fourre-tout qu’un sac de marché dont on ne sait ce qu’il contient au fond. Ce n’est qu’un contenant. Comme un véhicule qu’il faut créer, à la mesure de ce qu’il doit transporter, le contenu. Et c’est là que l’exercice devient à la fois plus difficile et risqué dans notre contexte. Décider d’instaurer le dialogue n’est qu’un exercice préalable à la poser du cadre et des conditions du dialogue. Il ne constitue en rien le dialogue en lui-même qui est une autre paire de manche autrement plus importante. Le dialogue est annoncé national, donc par définition inclusif, c’est-à-dire n’excluant aucune sensibilité de nos diversités politiques, économiques, sociales et culturelles. De ce fait, il fait surgir de nombreuses interrogations qui restent en suspens, nous laissent en attente, quasiment sceptiques au vu des antécédents improductifs et que les jours prochains doivent impérativement alimenter en réponses pour servir vraiment la décrispation.

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La composition des représentants de différents corps, organisations, territoires et idéologies va être le premier consensus à trouver. Ce qui demande une clarté préalable qui nous laisse sceptiques. Car si ce dialogue concerne principalement, mais sans exclusive, les régions en crise du Nord-ouest et du Sud-ouest qui ne seraient pas valablement représentées en pro et anti, ce serait déjà un sérieux point de contentieux dès le départ.

Pour l’instant et en attendant le fond, Les questions de posées sont de pures formes, mais déjà essentielles car touchant à la substance même de la valeur des enjeux, la participation contributive :

-qui seront les représentants des sécessionnistes s’ils ne sont déjà pas connus publiquement sur le territoire et juste localisés dans la diaspora, et de plus sous des nationalités étrangères ?

-N’est-ce pas une stratégie inavouée pour mettre à nu l’instrumentalisation de nos frères et sœurs de ces zones et les guerres d’intérêts des différentes factions, leaders autoproclamés et entrepreneurs de la guerre ?

- Enfin quand bien même les uns et les autres seraient partie prenante des débats, que deviennent ceux qui ont été arrêtés au Nigéria et qualifiés de chefs de la sécession condamnés et emprisonnés en ce moment, ils ne sont plus des interlocuteurs privilégiés?

- Et si un sécessionniste actuellement sur le terrain décidait de poser les armes et participer au dialogue, est-ce le dispositif du DDR qui serait à même de valider sa légitimité à participer à ce débat ?

Un autre point serait celui du lieu des discussions de ce dialogue national. Nul doute que ce soit la capitale Yaoundé qui en soit l’hôte. Mais encore une fois, qu’est ce qui va garantir à un représentant sécessionniste son entrée et sa sortie sans risques de cette ville qui sera une forteresse au vu des obligations et conséquences de sécurité qu’un tel sommet pour un tel débat sensible exige ?

Donc en un mot, comme en mille, Oui, le Président est venu. Oui, il a dit le mot attendu et lancé l’action préalable. Mais TOUT reste à faire. Car comme en cuisine, la saveur de la recette et donc du plat dépend de la qualité ainsi que du dosage des ingrédients. Nous n’en sommes qu’à la préparation. La cuisson attendra bien. Pour l’instant place au marché et à la liste idéale des courses.

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