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CAMEROUN – POLITIQUE : FEDERALISME COMMUNAUTAIRE: LES CHEMINS OBSCURS D'UN RÊVE. AFRIK-INFORM

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18 septembre 2019

CAMEROUN – POLITIQUE : FEDERALISME COMMUNAUTAIRE: LES CHEMINS OBSCURS D'UN RÊVE. AFRIK-INFORM

 

L'appel au dialogue national convoqué par le Président de la République fait surgir paradoxalement le débat sur la forme de l'Etat pourtant exclu de l'ordre du jour des assises prévues du 30 au 5 Octobre à Yaoundé. Effet de mode ou de véritable conviction personnelle, de nombreux responsables politiques, à l'instar de Cabral Libii du Parti pour la Réconciliation Nationale (PCRN) s'y engouffrent joyeusement et sérieusement en proposant le fédéralisme communautaire comme solution aux maux camerounais. Une contribution du Docteur Armel Tamkam lui répond sur le fond en présentant les risques d'une telle aventure.                                                 

Par Dr Tamkam Armel

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Depuis quelques jours, le leader du PCRN, Cabral LIBII,   a imposé une actualité qui enflamme les réseaux sociaux. En effet, en prélude au grand dialogue national qui se tiendra à  la fin de ce mois au Cameroun, son parti a expressément laissé filtrer l'une des propositions qu'il portera à l'attention des autorités de Yaounde ; il s'agit de la proposition sur la forme de l'Etat : la nécessaire mise en place d'un fédéralisme communautaire.

La notion de fédéralisme communautaire, qui n'était pas jusqu'ici connu par la majorité des camerounais, trouve désormais une place de choix dans les différents discours. Chacun y va comme il peut et la notion est même à la limite galvaudée.

Dans le souci de soutenir la proposition de leur leader, un membre de ce parti, Christian Njock en occurrence a commis un article publié sur le site du journal en ligne AFRIK-INFORM. Une démarche que J'apprécie personnellement.

C'est avec un grand intérêt que j'ai lu cet article  et, si je l'ai bien  compris, Cabral LIBII veut à travers le fédéralisme communautaire nouer un nouveau contrat social qui s'appuie sur les communautés.

Je reste tout de même insatisfait par les démonstrations de l'auteur sur plusieurs points :

(J'interpellerai directement le destinataire dans ma démonstration)

1- le fédéralisme communautaire n'est pas un mode nouveau d'aménagement du territoire et de répartition du pouvoir au sein de l'Etat comme j'ai pu lire dans votre article. En en effet vous dites que votre leader veut créer un contrat social nouveau jamais implémenté ailleurs. Ce n'est pas vrai. Il s'agit d'une vieille recette qui n'est toujours évoqué que  dans un temps passé. En effet, il a existé dans les empires aztèques, turcs, de l'Inde, de Chine.

2- le fédéralisme communautaire semble être pour vous un nouveau paradigme d'aménagement du territoire. Or, vous savez qu'un paradigme naît " d’une découverte scientifique universellement reconnue qui, pour un temps, fournit à la communauté de chercheurs des problèmes type et des solutions" (lire Thomas KUHN, La révolution scientifique,...).

L'utilité d'un paradigme est de renseigner les scientifiques sur les entités que la nature contient ou ne contient pas et sur la façon dont elles se comportent.  En apprenant un paradigme, l'homme de science acquiert à la fois une théorie, des méthodes et des critères de jugement, généralement en un mélange inextricable. Un paradigme détermine la légitimité des problèmes et aussi des solutions proposées.

A lire...CAMEROUN – POLITIQUE : FEDERALISME COMMUNAUTAIRE: LES CHEMINS OBSCURS D\'UN RÊVE ECLAIRE. AFRIK-INFORM

De ce fait, j'aimerai bien que vous soyez un peu plus précis et explicite dans la présentation de ses avantages afin de permettre au paradigme (le fédéralisme communautaire) de résister à d'éventuelles critiques et de susciter l'adhésion de la masse. Il ne s'agit pas de vendre un rêve, mais plutôt de poser les bases d'un nouveau contrat social qui ne souffre d'aucune anicroche. Pour réinventer un modèle social, il va falloir que la démonstration soit assise sur des bases solides. Je pense que c'est facile pour vous de dire que les camerounais ont peur du changement.

Vous verrez que la majorité des États qui ont adopté le fédéralisme communautaire l'ont abandonné. Il s'est produit une véritable révolution politique et même scientifique dans ces États. On devrait alors se demander pourquoi.

La réponse est simple: le fédéralisme communautaire est le reflet du communautarisme. Vous êtes sans ignorer que le communautarisme est défini par ses critiques comme un projet sociopolitique visant à soumettre les membres d'un groupe défini aux normes supposées propres à ce groupe, à telle communauté, bref à contrôler les opinions, les croyances, les comportements de ceux qui appartiennent en principe à cette communauté. 

En France par exemple , le terme s'emploie de manière péjorative et généralement idéologique pour désigner une sorte de menace qui pèserait sur la nation et les droits de l'homme, et qu'on oppose de façon équivoque autant au républicanisme qu'à la laïcité, au nationalisme, à l'universalisme ou à l'individualisme.

Concevoir un fédéralisme communautaire qui ne s'appuie pas sur l'appartenance ethnique ou à la religion comme vous prétendez le démontrer, c'est élaguer la notion.

Votre définition de la communauté comme un groupe social partageant en commun des caractères et des  intérêts consubstantiels trahit subrepticement les bases ethniques de votre fédéralisme communautaire. Qu'est-ce-qui entre dans l'expression "intérêt consubstantiel" !? (la langue ? l'histoire ?, la culture?, etc..).

Vous convenez donc avec moi que le fédéralisme  communautaire est favorable au repli identitaire et est une entrave à la construction d'un État-nation.

3- Loin de rejeter systématiquement le fédéralisme communautaire proposé par votre leader, je m'interroge sur sa faisabilité et sur sa mise en oeuvre dans un contexte camerounais marqué par un multiculturalisme inégalable  et dont le pacte social est fondé sur l'autochtonie et l'allochtonie; ce qui est une erreur et est un obstacle à la matérialisation du vivre ensemble.

A lire...CAMEROUN: BIEN COMPRENDRE LE FÉDÉRALISME COMMUNAUTAIRE PROPOSÉ PAR CABRAL LIBII = AFRIK-INFORM

La création d'un groupe homogène pour la formation d'une fédération entraîne logiquement un statut spécifique de la fédération. En raison de l'homogénéité de ses composantes, il pourra être envisagé la mise en place des normes spécifiques, des tribunaux spécifiques et la coutume s'érigera comme principale source du droit.

Vous avez mal fait de dire que votre fédéralisme communautaire à la "camerounaise" permettra d'aboutir à une "autonomie nationale culturelle". En effet,  vous avez perdu de vue que les États ( Ex. URSS, EX Yougoslavie) qui y parvenaient procédaient par la mixité du fédéralisme territorial et du fédéralisme communautaire, mais surtout avec la prégnance du fédéralisme territorial.

Vous aurez dû, à mon humble, justifier l'exhumation d'une aussi vieille recette qu'est le fédéralisme communautaire et donner l'exemple des pays qui se sont développés sur ce modèle. Cette  vision aurait certainement été plus porteuse.

Pour ma part, la forme de l'Etat actuel ne pose pas problème. Les lois sur la décentralisation doivent simplement et profondément être révisées dans le sens d'accorder plus d'autonomie aux collectivités territoriales décentralisées.

Dr Tamkam Armel

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