INSTITUT UNIVERSITAIRE DES GRANDES ECOLES DES TROPIQUES

AFRIQUE – CAMEROUN : VERS UN DIALOGUE MORT-NE? AFRIK-INFORM

Information
27 septembre 2019

AFRIQUE – CAMEROUN : VERS UN DIALOGUE MORT-NE? AFRIK-INFORM

 

Il faut se résoudre à le dire. Que dis-je, le crier haut et fort, afin que nul n’en ignore. Convoqué du 30 Septembre au 04 Octobre prochain, le dialogue national non-exclusif est dans la phase terminale de sa préparation. Mais d’ores et déjà, ce moment tant attendu par les vivants et même les morts de toute la nation camerounaise, présente des signes inquiétants qui donnent à réfléchir et méritent, à tout le moins, qu’on s’y arrête.

  Par Gaston KOUOH 

   Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

La définition du mot dialogue dans son sens premier et général est  « conversation entre deux ou plusieurs personnes sur un sujet défini ». Par exemple : Le dialogue entre deux chefs d'État.  Dans un  autre sens plus particulier, c’est « une discussion entre personnes, entre partenaires ou adversaires politiques, idéologiques, sociaux, économiques, en vue d'aboutir à un accord ». Par exemple : Le dialogue Est-Ouest.

Malheureusement force est de constater qu’à quelques jours du début de ces assises tant attendues, et après observation de l’avancée des pré-consultations menées en ce moment par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, un certain nombre d’éléments interpellent. Au point d’être susceptibles de devenir des cailloux dans la chaussure de la nation camerounaise sur le chemin de la paix espérée.

Tout d’abord, dès l’annonce du dialogue par le Président de la république, de nombreux points prêtaient déjà à douter de la faisabilité d’un tel évènement. Le délai préparatoire extrêmement court laissait penser à des méthodes trompeuses déjà vues et mal vécues au Cameroun. Du genre de celles qui ont grandement participées à détruire la confiance entre le peuple et l’Etat : précipitation, bâclage, mais aussi des soupçons soit d’impréparation, soit de préparation, de fait déjà arrêtée en amont, pour prendre tout le monde de vitesse et garder la main mise sur la direction des opérations et la gestion de la cuisine interne afférente au dialogue. Ne dit-on pas que le diable sait se cacher dans les détails ?

Ensuite, la nomination d’un médiateur en chef, juge de paix effectif dans un conflit doit obéir et respecter certains préalables. Car en effet, si c’est le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, qui a été commis à cette haute et noble tâche, alors il s’agit de fait, une fois de plus, de l’Etat du Cameroun qui veut contrôler l’entrée et la sortie de ce débat pour en  régler les moindres détails musicaux en composition, arrangement, production et diffusion. Ce qui dénoterait d’une sorte de schizophrénie ubiquitaire qui ne veut pas dire son nom, pour être à la fois juge et partie à ces assises. Mais si c’est l’homme, Joseph Dion Ngute, qui a été choisi pour ses compétences personnelles ainsi que sa haute connaissance de la région du Nord-ouest en qualité de chef traditionnel, alors il aurait fallu ne pas le nommer Premier Ministre pour préserver la légitimité, la neutralité et l’objectivité de sa contribution et de sa modération. A sa décharge, disons qu’il n’y pouvait rien, il n’avait pas d’autre choix que d’obtempérer aux hautes instructions de sa mission. Ces carottes-là étaient déjà cuites bien avant lui.

A lire...CAMEROUN - POLITIQUE : FEDERALISME ETHNIQUE, LE CAS DE L\'ÉTHIOPIE PARLERA-T-IL AU CAMEROUN ? AFRIK-INFORM

Dans un conflit, la position de médiateur suppose que l’on ne soit d’aucun des camps en opposition. Cela participe de la valorisation des débats en termes de profondeur et de contradictions, de viabilité et durabilité des solutions. Dans le cas d’espèce, un collège de médiateurs aguerris serait le bienvenu. Etant à peu près tous d’accord au titre du patriotisme, de limiter au maximum la présence des anciennes puissances colonisatrices l’africanité du médiateur devrait être un élément de sécurisation supplémentaire. D’où la lucidité de faire appel à l’Africa Forum des anciens chefs d’Etats africains, pour garantir une vraie impartialité ainsi qu’un savoir-faire dans la négociation.

D’autre part, les consultations préparatoires aux débats du dialogue national doivent répondre à un canevas clair encadrant la neutralité du processus. Le médiateur ne devrait en aucun cas être celui qui légitime le participant. Sur l’ensemble du territoire, chaque association dûment enregistrée, comme chaque citoyen, tous correspondants à certains critères stratégiques et tactiques allant de l’instruction à la connaissance environnementale de la zone de conflit devait pouvoir passer par une instance totalement neutre qui récolterait les contributions, vérifierait les critères et en liaison avec le médiateur, travaillerait à ressortir les listes prioritaires, annexes et connexes des participants effectifs aux débats. Car, si les entretiens préalables actuels du premier ministre ont été pensés pour devenir l’unique canal de choix des participants au dialogue, alors il y a encore là un malaise. Celui de se retrouver face à une volonté étatique inavouée et exagérée de verrouiller le processus pour limiter la diversité des sensibilités et la pluralité d’opinions et de solutions. Surtout réduire à néant celles contraires, plus radicales et même extrêmes par les temps qui courent.

D’ailleurs il n’y a qu’à voir ce que chaque jour charrie comme déchets qui obstruent les objectifs nobles de cette opération. A savoir les sommes d’argent distribuées aux groupes et personnes reçus en pré-consultation. Non pas qu’il n’en faille pas, la nature humaine a horreur du vide et nos conditions existentielles ne sont pas celles sous d’autres cieux. Mais que cela soit mis en avant montrent un air du temps et des mœurs en dérèglement climatique avancé. Les diverses listes en circulation de personnalités publiques et privées constituant les délégations régionales qui souffrent d’un double handicap : l’habilitation uniquement par les administrateurs publics régionaux (!!) ainsi qu’une très forte propension à privilégier un seul courant de pensée ou d’idéologie politique. Par conséquent sur une liste régionale, se retrouve une extrême majorité de personnes issues de la majorité présidentielle, du parti au pouvoir, de l’Etat à l’exclusion presque totale de toute autre sensibilité ou appartenance idéologique.

La publication des différentes commissions de travail vient renforcer cette sensation d’amertume, de découragement, de déjà vu et déjà prêt bien avant l’annonce présidentielle. Ce qui est un manque de respect vis-à-vis de la communauté nationale. La commission du dialogue national portant sur la Décentralisation et le Développement Local ne concerne t-elle pas justement cette forme de l’Etat qui semblait officiellement exclue des débats ? Sa seule existence est une reconnaissance implicite d’un problème de redistribution des richesses nationales au niveau local, le plus proche des communautés et des citoyens.  Et donc que le système actuel n’est pas performant et mérite d’être pas seulement revu et corrigé, mais peut-être même plus remplacé par un nouveau dispositif plus équitable à la base. Car si la décentralisation avait été conçue comme une solution, les lenteurs infinies à la mettre en place ont fini de la vider de sa substance pour que les gens y trouvent confiance et avenir.

Si sur le plan national, les grands partis politiques, les syndicats et autres corps constitués se sont prononcés en faveur de ce dialogue, comme beaucoup d’entre nous pleins d’espoir. C’est parce que pour tous dialoguer devenait incontournable pour faire respirer l’atmosphère dont la température menaçait l’implosion. Or les conditions préalables de participation posées un peu partout méritent comma au basket un temps mort afin d’être d’abord examinées, arrêtées avant d’aller plus loin. Le risque étant de se retrouver avec une majorité de la salle du dialogue vide et le cœur des camerounais en lambeaux.

A lire...CAMEROUN – POLITIQUE : LA DIASPORA CAMEROUNAISE GRONDE POUR LE DIALOGUE NATIONAL. AFRIK-INFORM

C’est pourquoi il aurait certainement fallu, pour ne pas dire qu’il faut, avoir d’abord une période de consultation sur tous ces points avec pour seule et unique question : comment en pratique organiser efficacement  un dialogue inclusif où tout camerounais se sentirait acteur plein et pas que spectateur? A trop vouloir aller vite en besogne, à trop vouloir ne mettre en avant des considérations uniquement politiques, des étapes ont été ignorées ou négligées. Et des revendications et attentes légitimes pleines de souffrances, de drames, ont encore été piétinées et oubliées, blessant certainement l’amour-propre patriotique des uns et des autres. Pourtant la feuille de route d’un évènement si grand, si vital, si historique doit se faire selon une certaine approche, une déontologie même,  pour mettre le maximum de chances d’écoute, d’expression libre et plurielle, de pardon et donc de paix de son côté.

L’appel à ce dialogue était un acte fort, quasiment le devoir de mémoire d’un homme qui, au-delà de tout et envers et contre tous, aura à sa façon servi son pays, que cela plaise ou non. Mais si c’est un esprit de paix qui anime ces intentions louables, charitables et unificatrices, il faut au plus vite « remettre la charrue à sa place, en considérant l’ordre de marche des choses, afin que chacun et tous se sentent concernés et que de cette unité responsable naisse une paix commune engagée et partagée. Le reste je n’ose y penser, car mon esprit républicain me l’interdit.

0
0
0
s2sdefault