CAMEROUN - POINT DE VUE: PAUL BIYA OU LE POUVOIR DES MOTS .

Il a suffit d'une petite phrase pour provoquer un "retournement de veste" chez certains Camerounais, pourtant d'habitude très critiques envers le locataire du Palais d'Etoudi. Une affaire de sauce.
 
Par Wilfried EKANGA
 
Ainsi, lors de son discours ce 8 février à Yaoundé alors qu'il recevait les héros de Libreville , le Chef de l'Etat, Chef des armées, Premier Camerounais, Premier Sportif etc... s'est joint à la tendance du moment en lançant: "Vous les avez mis dans la sauce!"
 
Il est évident que Paul Biya, au pouvoir depuis 1982 et du haut de cette horloge qui sonne 34 heures, maîtrise jusqu'aux plus petites subtilités de la communication publique, permettant de remettre un peuple qui commençait un peu à se rebeller dans sa poche.
 
Car la politique c'est tout simplement ça : l'art de la drague; le pouvoir des mots. Et le Président, rusé comme un cobra, l'a compris. Paul Biya et le Cameroun, c'est l'homme infidèle et sa femme. Votre Femme aura beau vous accuser d'infidélité chronique, il peut arriver qu'avec les mots justes, vous trouviez toujours la malicieuse astuce qui la rallie à votre cause. 
 
Ainsi, le Cameroun a beau brader ses ressources naturelles aux Eurasiatiques et aux Américains au lieu de créer des centres de recherche technologique locaux, on parvient toujours à en pardonner le principal responsable. On a beau afficher le niveau infrastructurel des années 20, le garant suprême s'en sort toujours indemne.
 
Le Président est un homme à qui la providence semble avoir souri pour de bon. "Un homme chanceux", comme dirait l'autre. Alors que les concitoyens des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest avaient depuis quelques mois, poussé la désobéissance civile à son paroxysme pour revendiquer ce qui a leur yeux représente l'égalité de traitement, les Lions Indomptables s'en sont allés au Gabon et ont raflé avec insolence, un trophée que personne ne les avait autorisé à remporter. Dans ce pays fou où le football est un sédatif plus efficace qu'une séance d'hypnose, cette victoire a immédiatement fait agir son pouvoir exceptionnel : réunir d'un seul coup des groupes de populations dont la divergence d'avis sur notre modèle de société futur entraînait déjà des velléités séparatistes.
 
"....Vous leur avez fait cela cadeau"
 
La musique adoucit les mœurs, les paroles de Paul Biya adoucissent l'opposition. Fort heureusement pour le SDF, principal parti challengeur du RDPC au pouvoir, son chef, le Chairman Ni John Fru Ndi a réinvité à la rationalité, ceux à qui la note d'humour du Président aurait suffi à faire oublier leurs doléances concernant l'état du Cameroun profond. 
Invité surprise au Palais de l'Unité, ce mercredi, le Chairman précisera au micro de la télévision nationale qu'il n'aura pris cette décision que grâce à l'hommage sublime du gardien Fabrice Ondoa (Celui-ci avait en effet choisi de dédier son prix de meilleur portier de la CAN à la population des deux régions actuellement en état d'exception). 
 
A  la question de savoir s'il était heureux de la situation actuelle, l'opposant a déclaré avoir des "sentiments "mitigés. Heureux pour cette équipe qui a elle seule incarne la diversité dans l'unité tant prisée, mais mécontent de la gestion par le gouvernement de ce qu'il nomme "problème anglophone". Il dira: "Les autorités de Yaoundé] ignorent les raisons profondes  qui témoignent de l’existence  du problème anglophone et se contentent de réprimer brutalement et d'incarcérer tous ceux et celles qui militent pour le retour au fédéralisme."
 
Dur et insistant, il martèlera plus d'une fois qu'il a, lors de l'entretien avec son rival politique préféré, incité ce-dernier à engager au plus vite une discussion sociale avec les populations des deux régions à chaudes, afin de trouver un compromis pour une suite des évènements favorable à tous. Le Chairman est donc venu pour célébrer les Lions, et non pour céder à l'hypnose savamment orchestrée par le maître des lieux.
 
CE QU'IL FAUT RETENIR
 
Primo: 
Le grand manquement des Camerounais du Nord- et Sud Ouest, c'est d'avoir posé leurs revendications sur des bases majoritairement post-coloniales, matérialisées par l'héritage linguistique de Nations étrangères ayant asservi l'Afrique durant des siècles Si l'on admet volontiers que les requêtes originelles sont fondées, l'on doit garder à l'esprit que tout État dont la division sociale entre les entités démographiques repose sur des baromètres étrangers est vouée à connaître tôt ou tard le même problème, dans un cycle éternel.  Pour construire un noyau solide, le Cameroun doit donc à long terme, adapter l'héritage colonial à ses réalités socioculturelles, et non pas conformer ses réalités à ces cicatrices d'un passé très douloureux..
 
De ce fait, la léthargie des Camerounais "francophones" tant critiquée par leurs alter égaux "anglophones" peut être justifiée par la nature ´ identitaire ' des revendications de départ. Peut-être auraient-ils suivi le mouvement si, dès l'entame de la grogne il y a trois mois, elles avaient revêtu un caractère universaliste. En d'autres mots, les problèmes de discrimination ou d'oppression des minorités n'ont jamais été l'exclusivité des populations de Bamenda et Buea. Le peuple tout entier en souffre. Il n'y a pas un peuple anglophone contre un pouvoir francophone. Il y a simplement un peuple (les gouvernés) contre un pouvoir (Les gouvernants). 
Le théoricien allemand Karl Marx ne s'y est pas trompé en affirmant dans son <Manifeste du Parti Communiste> (1848): "L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de la lutte des classes). La revendication se voulait donc globale.
 
Secundo
Ce à quoi l'on s'attendait s'est bel et bien produit. Paul Biya ne s'est pas fait prier pour récupérer subtilement la victoire de la 31eme édition de la CAN, et profiter de la liesse populaire pour redorer son blason. Un mot aura été assez pour draguer les moins téméraires, et voici qu'à nouveau, nous aimons tous notre Président. La télévision nationale, fidèle à elle-même et à sa réputation de télévision du pouvoir, n'a pas fait l'économie des compliments, attribuant tour à tour au Président, les succès de 1984, 1988,  2000 et 2002, ainsi que les "mesures fortes" prises à la suite du fiasco sud-africain à l'été 2014. 
 
Oui, Paul Biya est un dragueur né. Oui, il savait l'effet qu'il produirait en aspergeant la foule présente de la sauce. Et oui, beaucoup d'entre ceux qui le critiquent au quotidien n'y ont vu que du feu et sont tombés eux-mêmes dans la sauce. Qu'on se le dise, un opposant n'est pas forcément un vrai opposant.
 
Qu'à cela ne tienne, ce qui compte en 2017, c'est l'unité du continent face aux ennemis externes. Car ceux-ci sont le détonateur officieux en chef de la majorité de nos troubles internes, ne fût-ce que par les conséquences du chaos de la colonisation. Dans cette logique, devant une scène drôle, nous ne refuserons jamais le fou rire ensemble; nous ne refoulerons jamais une main ainsi tendue. Mais cela ne nous fera pas oublier que le FrancCFA, les bases militaires, les soutiens obscurs au terrorisme, les lobbys, les ventes d'armes, les détournements, les contrats frauduleux et la corruption sont toujours là. 
 
Claude Wilfried EKANGA EKANGA, 9 février 2017
(Il paraît que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute)