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CAMEROUN – INVITE AFRIK : UN FONCTIONNAIRE ONUSIEN S'EXPRIME SUR LA SITUATION DU CAMEROUN. AFRIK-INFORM

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14 mai 2019

CAMEROUN – INVITE AFRIK : UN FONCTIONNAIRE ONUSIEN S'EXPRIME SUR LA SITUATION DU CAMEROUN. AFRIK-INFORM

 

En marge de la réunion informelle du conseil de sécurité sur la situation humanitaire au Cameroun, notre correspondant sur place a rencontré un haut fonctionnaire des nations-unies pour éclairer notre lanterne et celle de nos nombreux lecteurs sur de nombreux sujets liés à l’actualité socio-politique du Cameroun. Pour des raisons de convenance professionnelle  car soumise à l’impérieux devoir de réserve, cette fonctionnaire internationale a opté pour l’anonymat et faisant suite, nous l’appellerons Judith M pour les besoins de la cause.

JOURNALISTE : Bonsoir madame et merci de nous consacrer un peu de votre précieux temps pour la gouverne de vos compatriotes, car il faut le rappeler vous êtes bien camerounaise. Et surtout félicitations suite à votre dernière promotion concomitante à la venue à la tête du secrétariat des Nations-Unies de M. António Guterres.

Judith M : Bonsoir cher monsieur. C’est moi qui vous remercie pour cette amabilité suite à votre passage dans nos locaux. Pour ce qui est de ma promotion je ne sais pas si elle est liée à la venue d’un nouveau secrétaire. Cependant, je tiens à remercier, mon mari, mes enfants, mes parents qui participent à mon équilibre et surtout le Cameroun car je suis une enfant de l’école républicaine qui est partie de rien pour se faire une place au soleil, et donc voir mon pays dans les fiches des nations-Unies en des termes peu élogieux m’attriste beaucoup.

JOURNALISTE  : Nous comprenons votre émotion chère dame. En effet, le Cameroun votre cher pays est l’essence même de cette interview et singulièrement la réunion informelle appelée communément « arria-Formula Meetings », pouvez-vous nous en dire plus.

Judith M : C’est simple, un « Arria-Formula Meeting», du nom d’un diplomate vénézuélien Diego Arria, qui en mars 1992, contacter par un prêtre croate en la personne Fra Joko Zovko pour porter à l’attention du Conseil de sécurité la situation humanitaire alarmante en Bosnie et Herzégovine, en tant que témoin oculaire des violences dramatiques sur le théâtre des opérations. Suite à cette interpellation, faute de trouver une formule appropriée dans le règlement intérieur du Conseil de Sécurité, le diplomate invitera tout simplement les membres du Conseil à rencontrer le prêtre dans une salle attenante du Conseil de Sécurité, c’est ainsi que sont nés les ‘‘arria-formula meetings’’ et donc la pratique devient de plus en plus courante au sein des Nations-Unies. La pratique s’est d’ailleurs enrichie, et se substitue presque à une étape préliminaire du Conseil de Sécurité avant le débat public. En effet, à défaut d’un consensus auprès des membres du Conseil de Sécurité pour porter une crise en débat public immédiat, une réunion informelle dudit Conseil peut se réunir pour en discuter, sous l’impulsion d’un de ses membres, qui prend sur lui d’inviter les autres quatorze membres pour discuter du sujet préoccupant, qui sera d’ailleurs  le seul à l’ordre du jour. Cependant, les autres membres bien qu’informés ne sont pas tenus d’être présents, mais dans la coutume onusienne comme je le soulignais en amont ce genre de réunion devient de plus en plus stratégique car elles sont devenues avec le temps une étape préparatoire au débat public du  conseil de sécurité lequel débouche très souvent sur des résolutions voire des sanctions. A titre d’exemples, un ‘‘arria-formula meeting’’ a été convoqué par le Sénégal en avril 2016, intitulé « eau, paix et sécurité », meeting grâce auquel on a eu droit à un débat public en novembre de la même année. Aussi, en Octobre 2018, une autre réunion du genre s’est tenue à l’initiative de la Côte-d’Ivoire, de la Guinée Equatoriale, de l’Afrique du Sud, de l’Ethiopie et de l’Union Africaine avec pour thème « faire taire les armes en Afrique », laquelle réunion débouchera sur un débat public puis à la résolution 2457 sur le sujet. Des exemples comme ça on peut en multiplier à l’échelle mondiale, j’ai juste choisi des cas se rapportant à l’Afrique.

JOURNALISTE  : Merci pour cet éclairage somme toute technique mais enrichissant. Revenant donc à la réunion du jour sur la situation humanitaire au Cameroun, quel commentaire faites-vous ?

Judith M : cette réunion que j’ai suivie avec une attention particulière du fait de ma double casquette, citoyenne de ce pays-là et employée de cette organisation ci. Cette réunion qui a été conviée par un certain nombre de pays notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni avec en tête les Etats-Unis. En effet, le Cameroun est un partenaire majeur de la communauté internationale dans la lutte contre les extrémismes religieux, notamment Boko Haram dans le Golfe de Guinée, mais il se trouve que ce pays depuis trois ans est meurtri par une quasi guerre civile dans sa partie ouest anglophone, et malgré l’aide apportée au gouvernement en place, la situation s’enlise et les morts se comptent désormais par milliers, International Crisis Group (ICG) a fait mention dans son dernier rapport de plus 1850 morts et l’ONG Norvegian Refugees Council (NRC) a parlé d’un drame humain dans cette partie du territoire camerounais. Il était donc du devoir de la communauté internationale dans une posture humanitaire de se saisir du dossier, et d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

JOURNALISTE  : Madame, que retenir donc de cette réunion ?

Judith M : C’est une étape importante dans l’internationalisation du conflit et le retour du droit international humanitaire dans les rapports entre belligérants. Ce qui veut dire que le Cameroun n’est plus le seul interlocuteur dans cette guerre car la communauté internationale est désormais elle aussi partie prenante et agissante, c’est d’ailleurs pourquoi elle a de façon unanime plaidé pour une augmentation significative de l’aide humanitaire dédiée aux presque deux millions de victimes en insécurité alimentaire, ce qui je crois sera fait dans les tous prochains jours.

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JOURNALISTE  : La situation politique n’a pas été évoquée au cours de cette réunion, pourtant nous savons intimement que c’est la crise post-électorale au Cameroun, qui a définitivement mis le Cameroun en orbite au niveau de la communauté internationale, je pense ici à la résolution du parlement européen en date du 18 Avril 2019 et la sortie sans ambages du secrétariat d’Etat américain relativement à l’élection présidentielle au Cameroun. Qu’en dites-vous ?

Judith M : Rires…Je comprends mes compatriotes, ils ont parfois cette précipitation qu’ils veulent imposer au monde entier, pourtant la procédure onusienne s’encombre très peu des considérations politiques. Et le respect scrupuleux de l’ordre du jour s’impose aux participants à ce genre de réunion, donc chacun doit s’y conformer. La réunion portait sur la situation humanitaire et rien que, donc le volet politique n’était pas partie au débat.

JOURNALISTE  : Que comprendre de la posture de la chine, de la Russie et de la France.

Judith M : elle ne devrait pas surprendre grand monde, pour ceux qui maîtrisent la pratique internationale. Parce je m’exprime sous anonymat je peux m’avancer sur le sujet.

 La Chine connait une situation similaire au Tibet oriental, en plus elle n’est pas un exemple en matière de respect droits de l’homme, elle a toujours su manier le concept de non-ingérence, en se prévalant de la souveraineté,  soutenue par sa puissance économique et sa boulimie d’expansion, ce qui au demeurant est légitime, sans compter qu’elle a des intérêts de plus en plus importants au Cameroun.

Pour ce qui est de la France, je suis surpris par votre surprise (rires). La France est un pays qui a une relation particulière avec les pays africains en l’occurrence francophone, ce qui lui confère une posture paternaliste lorsque l’un de ces pays est mis en difficultés sur la scène internationale, c’est de bonne guerre car il y va de ses intérêts, et je ne vous apprends rien, ils sont significatifs au Cameroun.

La Russie quant à elle est dans une logique de bipolarisation de la communauté internationale, elle est nostalgique de la guerre froide et surtout entend restaurer son honneur perdu suite à la chute du mur de Berlin dans les années 90 et son humiliation par les Etats-Unis, sans oublier la situation en Libye qui l’a définitivement inscrit dans une sorte de méfiance automatique  à l’égard des démarches étasuniennes ou occidentales, ce qui impact le consensus au niveau du Conseil de Sécurité.

JOURNALISTE  : C’est assez clair, mais comment interpréter la sortie du représentant du Cameroun auprès des nations-unies, en la personne de M. Monthe, qui s’inscrit dans une sorte de déni de réalité?

Judith M : Cher monsieur, vous n’allez tout de même pas me demander de commenter les postures politiques ? Qu’aurez-vous fait à sa place ? Il est dans son rôle, et d’ailleurs la position de la défense ne pouvait être occultée donc pour moi c’est un faux débat. Mais rassurez-vous, les nations Unies ne l’ont pas attendu pour savoir ce qui se passe effectivement sur le terrain.

JOURNALISTE : Que dire de l’exposé à charge de cet homme d’Eglise ?

Judith M : C’est un homme du terrain, au cœur de l’action, il est venu dire ce qu’il a vu et entendu, et c’était assez émouvant et effrayant, à entendre  le niveau d’atrocité qui sévit sur le champ de guerre. Cependant, il ne faisait que corroborer des informations en positions des pays initiateurs de cette réunion.

JOURNALISTE  : Quelles solutions pour sortir de cette guerre camerouno-camerounaise ?

Judith M : La communauté internationale notamment les Nations-Unies à travers son secrétariat aux droits de l’homme a été assez claire sur le sujet : Un dialogue large et inclusif, la libération sans conditions des prisonniers liés à cette crise, le respect des droits de l’homme surtout du droit international humanitaire et enfin plus de justice sociale.

JOURNALISTE  : vous avez parlez des prisonnier,  faites-vous allusion de Ayuck Tabe et compagnie, leaders du courant pro sécession.

Judith M : Effectivement, ce monsieur si mes informations sont bonnes à bien servi notre pays par le passé, donc il n’est pas  devenu du jour au lendemain un ennemi de la patrie ou un anti patriote que sais-je encore. Il faut l’écoute, d’autant plus qu’il porte une cause, il faut entendre les griefs qu’il a contre son pays de naissance, au de-là y donner suite dans la limite du raisonnable par exemple avec une fédération pour soulager les aspirations de la minorité anglophone, car il faut le dire, ces gens aiment leur pays, c’est juste des frustrations multiples qui ont poussé certains à l’extrémisme, terreau fertile pour la cession. J’ai appris que nombre d’entre eux, appelés diaspora anglophone, sont interdits de territoire depuis des décennies du fait de leur aversion au régime de Yaoundé, ce qui n’a rien de normal, et croyez-moi ne pas conduire par exemple ses parents en terre  après  leur décès à quelque chose de tragique, et cela peut transformer même un ange en démon. Pour ma part, il faut de l’apaisement et cela passe par des concessions franches de part et d’autre.

JOURNALISTE  : Etes-vous convaincu par la démarche du chef de l’Etat camerounais agissant à travers son Premier Ministre ? D’aucuns affirment convaincus que c’est de la poudre aux yeux pour duper la communauté internationale.

Judith M : La bonne foi est un principe fondamental en diplomatie, et le chef de l’Etat camerounais a donné des garanties à ses visiteurs et à l’ensemble des Etats membres initiateurs de la réunion de ce jour, si jamais les initiatives entreprises se révèlent être du folklore, l’affaire ne tardera pas à revenir sur la table du Conseil de Sécurité et cette fois en séance plénière et il sait à quoi il exposera notre pays déjà si fragile dans ce cas. Cependant, je crois qu’il est conscient de la situation critique que vit notre pays et saura agir en conséquence. J’ai lu ici et là quelques-uns de ses tweets et cela me rassure car il essaie désormais de nommer le mal camerounais, et pour moi ça augure de bonnes choses. Je préfère donc lui faire confiance malgré tout et c’est le cas de la communauté internationale qui reste attentive et vigilante.

JOURNALISTE  : Chère madame, bientôt la fin de cette interview, je veux bien faire une digression, en vous demandant quelle est la position des Nations-Unies sur la situation des prisonniers politiques au Cameroun notamment le Professeur Maurice kamto et ses alliés, bref, comment sortie de la crise postélectorale ?

Judith M : C’est un sujet assez préoccupant pour nous, rien ne peut justifier l’arrestation et l’emprisonnement de près de 200 personnes au motif de ce qu’elles ont marché. C’est assez surprenant et va à l’encontre des conventions internationales dument ratifiées par le Cameroun. Il est plus que temps que cette arrestation au demeurant arbitraire cesse, nul ne peut comprendre que le deuxième à l’élection présidentielle selon les institutions étatiques dont la plus prestigieuse, soit emprisonné pour avoir contesté le résultat de ladite élection, c’est assez moyenâgeux comme procédé il faut l’avouer. D’ailleurs, les Nations-Unies ;  à travers son haut fonctionnaire ; Michelle Bachelet, ont été claires, il faut libérer sans conditions tous ces gens et la diplomate l’a répété à qui de droit,  à savoir les autorités camerounaises lors de son séjour là-bas. Et en le soulignant je pense à la résolution du parlement européen que vous avez mentionné d’entrée et à la sortie du sous-secrétaire d’Etat américain en charge des questions africaines, Tibor Nagy, qui ont été assez explicites sur le sujet, en exigeant la libération pure et simple du Professeur Kamto et ses partisans.

JOURNALISTE  : Vous convenez avec moi que tous ces acteurs internationaux suscités n’ont aucune force de coercition pour contraindre le régime en place, lui qui a toujours  su se jouer de la communauté internationale et depuis bien longtemps.

Judith M : Monsieur le journaliste, j’envie votre naïveté car j’ai l’impression que vous n’avez pas conscience de la situation critique de votre pays, de notre pays. Les rapports sont alarmants, et il faut impérativement décrisper la situation car la division est un obstacle au développement et la voie royale au pire.

JOURNALISTE  : J’ai bien compris, mais que mettez-vous dans pire ? Une révolution ? Est-elle possible au Cameroun ? Si oui, dans quelles conditions ? Et la communauté internationale l’assumera-t-elle ?

Judith M : Entre autres…Mais mon devoir de réserve m’empêche d’exposer sur une éventuelle révolution dans un pays membre des Nations-Unies, mais il faut se parer à toute éventualité, et c’est notre cas au niveau des Nations-Unies. En tant que citoyenne camerounaise jouissant d’une expérience internationale dans le domaine, je peux m’aventurer. Pour ce qui est des conditions, de la position de la communauté internationale, une révolution repose essentiellement sur le peuple et la société civile, c’est possible qu’un cadre partisan structuré puisse les y aider mais elle doit d’abord être populaire sinon le principe de souveraineté s’imposera à la communauté internationale et le cas du Venezuela est patent. Cependant, l’Egypte avant-hier, le Burkina hier et le Soudan aujourd’hui l’ont fait, elle doit être populaire et rien que, c’est le meilleur moyen de s’attirer les faveurs de la communauté et des médias internationaux.

JOURNALISTE  : C’est ici que s’achève notre interview. Merci pour votre précieux temps, à nous accordé Madame. Que pouvons-nous vous souhaiter de plus à part le Secrétariat des Nations-Unies dans les prochaines années.

Judith M : Rires…C’est moi qui vous remercie pour cette visite fraternelle et cet échange convivial. Cependant, j’ai une doléance importante ; prière de me faire relire l’interview avant sa publication. Pour ce qui est de vos vœux, bien qu’ayant une vie professionnelle bien accomplie, je ne cracherai pas dessus si jamais. Alors, que le Dieu miséricordieux vous entende. Bon retour chez vous.

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