Cameroun : Dr Charly Ndiapi Fopa : « c’est une erreur de penser qu’il y a une crise dans le NoSo»

by Larissa Tchinda
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Depuis 2016, les régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun sont au centre de nombreuses batailles qui ambitionnent de renverser l’ordre étatique pour la création d’un nouvel État ; qui fragilisent la cohésion nationale et qui partitionnent l’attention de la communauté internationale. Une situation qui, loin de laisser indifférente la communauté internationale, donne lieu à des avis divergents des membres du CPS dont la posture ambigüe se traduit par des interrogations diverses. Doit-on souhaiter une intervention des Forces de Maintien de la Paix ou des sanctions économiques au Cameroun pour sortir du conflit séparatiste qui sévit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun ?
Afrik-inform est allé à la rencontre du Dr Charly Ndiapi Fopa ; expert en étude internationale, paix, développement et gestion des conflits. Il est par ailleurs chargé de cours à l’Université Protestante d’Afrique Centrale à Yaoundé.

Afrik-inform : Plus de 4ans déjà que la crise dite anglophone persiste dans les régions du Nord-Ouest et du sud-Ouest du Cameroun. Quel est l’appréciation que vous en faites ?

Dr Charly Ndiapi Fopa : Il faudrait déjà que les gens sachent que c’est une erreur de penser qu’il y a une crise dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest. Ce qui s’y passe est un méso-conflit séparatiste. La crise est généralement une situation de désaccord entre deux entités ou protagonistes qui ne résultent pas sur des affrontements ouverts. Le conflit, quant à lui, désigne une situation de désaccord entre deux protagonistes pour un intérêt partagé qui conduit à la violence peut être soit latente, soit manifeste. Dans le cas de figure du Cameroun, nous avons non-seulement à faire à un méso conflit armé qui se matérialise par l’expression extrême de la violence, mais surtout un conflit dont la complexité interpelle à des degrés divers.

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Afrik-inform : En quoi le conflit séparatiste dans le NoSo est-il complexe à votre avis ?
Dr Charly Ndiapi Fopa : Plusieurs raisons justifient la complexité du méso-conflit séparatiste au Cameroun. Cette complication est principalement liée à la nature du conflit. En ce qui concerne cet aspect, il faut noter que tout a été exacerbé au lendemain d’une revendication corporatiste des enseignants et des avocats. Ces derniers manifestaient pour une intégration assez considérable dans les écoles de souveraineté et l’amélioration de leur condition de travail. La crise qui opposait ces derniers aux forces de maintien de l’ordre pendant ces manifestations, a très vite dégénéré en une situation de conflit intra-étatique marqué par l’intervention des milices sécessionnistes et séparatistes pour réclamer de facto la partition du territoire national.
Cependant, ces derniers ont buté, tout au long de leur progression, sur des Forces de Défense et de Sécurité en charge de défendre le territoire contre toutes formes d’invasion externe ou interne et, protéger les populations contre ces nébuleuses extrémistes et séparatistes. La radicalité des protagonistes est le second facteur de complexité de ce conflit séparatiste, qui a pourtant donné lieu à diverses interventions des membres permanents et non permanents du CPS pour une sortie de conflit.

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Afrik-inform : Pourquoi est-ce que, malgré l’intervention des membres du Conseil de Sécurité de l’Onu, le conflit perdure-t-il ?

Dr Charly Ndiapi Fopa : Il faut se souvenir que cette rencontre s’est tenue de manière informelle (Arrial session) en Mai 2019 ; une rencontre à laquelle ont participé : l’Allemagne, les États-Unis d’Amérique, le Royaume-Unis et la République Dominicaine. Cette réunion n’a cependant pas eu une valeur juridique coercitive pour contraindre tous les membres permanents du CPS à initier une intervention onusienne. Elle s’est tenue en l’absence de certains membres permanents du CPS dont la présence aurait été significative (Chine, France, Russie) pour l’évolution du conflit. Toujours dans cette perspective, il convient de rappeler que les Etats-Unis d’Amérique ont attiré en vain l’attention des politiques sur l’avènement des situations chaotiques (Ngarbuh / Ebam) dans ces régions.

Afrik-inform : Des années après, les conséquences sont de plus en énormes. Que risque le Cameroun si rien n’est fait pour stopper l’hémorragie.

Dr Charly Ndiapi Fopa : Ce conflit séparatiste à de lourdes conséquences sur divers aspects de stabilité politique, de croissance économique, de développement et d’amélioration des conditions de vie des populations. Le cadre humanitaire est celui qui mobilise les attentions, à la connaissance des nombreux mouvements de déplacés internes et ceux qui trouvent refuge dans les pays voisins, principalement au Nigeria. Cependant, le pic d’une crise humanitaire reste à questionner, au regard des cartographies conflictuelles qui nécessitent une intervention humanitaire, proposées par des organisations acquises à cette cause. Robert Malley identifie dans cette optique, dix conflits globaux qui requièrent l’attention des puissances mondiales. Un rapport du « Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA) » répertorie également dix conflits armées qui exigent une intervention de la communauté internationale pour y restaurer l’état de droit. La situation du Cameroun ne figurant dans aucun de ces descriptifs, il devient difficile pour les membres de cet organe onusien, d’envisager une opération de maintien de la paix à destination du pays.

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Afrik-inform : Doit-on souhaiter une intervention des Forces de Maintien de la Paix ou des sanctions économiques au Cameroun pour sortir de ce conflit séparatiste ?

Dr Charly Ndiapi Fopa : Une intervention de la communauté internationale n’est ni souhaitable, ni envisageable pour trois principales raisons. Sur le plan communautaire, la capacité des séparatistes à transformer négativement une cause politique ambigüe et complexe à son origine en des faits divers tend à consolider la théorie du complot qui accompagne ce conflit. Sur le plan méga-social, les membres permanents et non-permanents du CPS de l’ONU optent pour le respect, aussi bien du préambule, que des prédispositions des chapitres VI et VII de la charte des Nations Unies, pour éviter l’émergence de nouveaux foyers d’une guerre irrégulière dans la sous-région.

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Afrik-inform : En tant qu’expert en questions de paix et médiateur, que proposez-vous pour une sortie de crise ?

Dr Charly Ndiapi Fopa : Réparer la fracture sociale est le principal défi à relever pour restaurer la paix dans ces régions. Pour ce faire, la sécurité humaine est, dorénavant, considérée comme la variable d’ajustement de la paix. Elle est traduite par : la protection des vies des populations ; l’implication des séparatistes qui déposent volontairement ou non les armes à la reconstruction post-conflit ; la responsabilisation des leaders locaux dans la réparation du lien social et la promotion du sentiment de former un peuple.
Si l’armée est le principal acteur en charge de préserver la souveraineté et promouvoir la sécurité humaine dans ces régions, faire la guerre autrement, par le recours aux mécanismes non-cinétiques (mener la guerre en faisant le moins de destruction humaine et matérielle possible) est, désormais, l’enjeu de stabilité politique. Faire la guerre autrement consiste à vaincre l’ennemi en protégeant les vies humaines.

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Cette forme de guerre humanisée a été popularisée par le General Sun Tsu et expérimentée pendant la reconstruction de la Russie durant la guerre froide. Il serait donc utile de mobiliser l’attention de la communauté internationale sur cette approche de guerre, afin d’œuvrer à son opérabilité dans le contexte du conflit séparatiste au Cameroun.
Pour ce qui est des membres du CSP, en guise d’innovation et de créativité, je leur conseillerais d’assister et d’accompagner les institutions souveraines de défense du territoire national à l’expérimentation de nouvelles approches d’une guerre humaniste, respectueuse des vies de tous ceux qui vivent dans ces régions.

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