Cameroun| «La guerre et la force ne pourront jamais résoudre cette crise [ anglophone] » : Mgr Nkea tire le bilan de la visite de Léon XIV

Le Pape est parti. L’avion a décollé, les foules se sont dispersées, les colombes lâchées à Bamenda ont rejoint le ciel. Mais les mots, eux, restent. Mgr Andrew Nkea, archevêque de Bamenda et président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun, a accordé un entretien exclusif à Vatican News au moment même où Léon XIV quittait le territoire camerounais. Un bilan lucide, sans complaisance, sur ce que la visite a changé et sur ce qui reste à faire.

«Il est arrivé à un moment où nous l’attendions le plus»

Il y a des visites qui arrivent au bon moment. Celle de Léon XIV au Cameroun était de celles-là. Mgr Nkea le dit avec une simplicité qui dit tout : «Ce fut un moment de grande joie pour l’ensemble des Camerounais, d’autant plus qu’il est arrivé à un moment où nous l’attendions le plus ». Ce «moment où on l’attendait le plus» n’est pas une formule de circonstance. C’est un diagnostic. Le Cameroun de 2026 est un pays qui sort à peine d’une élection présidentielle contestée, dont certaines régions anglophones sont en guerre depuis près d’une décennie, dont la jeunesse — 60% de la population — se trouve à la croisée des chemins entre l’exil et l’espérance. Dans ce contexte, la venue d’un chef spirituel de l’envergure de Léon XIV n’était pas un événement de protocole. C’était une bouffée d’oxygène.

Mgr Nkea identifie trois moments forts de la visite, trois adresses distinctes qui ont chacune trouvé leur cible : le réconfort apporté aux provinces ecclésiastiques de Bamenda, meurtries par huit ans de conflit ; le discours aux jeunes à Douala, sur l’espérance et le refus de l’émigration ; et la parole aux autorités à Yaoundé, sur la corruption et la responsabilité des gouvernants. Trois villes, trois publics, un seul fil : la vérité dite sans détour.

«Il nous appartient désormais de voir dans quelle mesure mettre en œuvre tout ce qu’il nous a transmis», ajoute l’archevêque. Cette phrase, prononcée à chaud, au moment même du départ du Pape, dit quelque chose d’essentiel sur la maturité ecclésiastique de Mgr Nkea : il ne s’arrête pas à la célébration. Il passe immédiatement à la question suivante. Léon XIV a parlé. Maintenant, que fait-on ?

«Des acteurs des deux côtés tirent profit de cette crise»

C’est probablement la déclaration la plus courageuse de cet entretien — et la plus politiquement exposée. Mgr Nkea ne se contente pas de saluer le message de paix du Pape. Il nomme les obstacles à sa mise en œuvre avec une franchise qui tranche avec le langage diplomatique habituel des prélats en exercice. «Beaucoup de gens profitent de cette instabilité et ne souhaitent pas qu’elle prenne fin», dit-il sans détours. Et il précise, sans laisser de zone d’ombre : «Des acteurs des deux côtés, qu’il s’agisse de certains éléments du gouvernement ou des séparatistes, tirent profit de cette crise ». Cette double mise en cause — gouvernement et séparatistes dans la même phrase, devant les médias du Vatican — est un acte de parrhésie, ce courage de la vérité qu’Augustin et François avant lui ont chacun à leur manière revendiqué.

Ces «profiteurs de guerre» constituent, selon lui, le premier obstacle à la concrétisation des messages du Pape. Le second est la méconnaissance des causes profondes du conflit : «Beaucoup de personnes n’ont qu’une vision superficielle des faits, ce qui n’aide en rien. Pour résoudre ce problème, il faut un ancrage profond ». Cette invitation à la profondeur analytique est aussi une critique implicite des approches sécuritaires qui traitent les symptômes sans toucher aux racines.

Sa conviction, répétée avec constance depuis le début de la crise, est énoncée une nouvelle fois avec la clarté d’un verdict : «La guerre et la force ne pourront jamais résoudre cette crise entre Camerounais, surtout dans les zones anglophones. Il est impératif de privilégier le dialogue et de choisir d’autres moyens que les fusils ». Dans la bouche du président de la conférence épiscopale, fils de Bamenda et témoin direct de huit ans de violences, cette phrase n’est pas une posture pacifiste abstraite. C’est l’expérience brute d’un homme qui a vu des prêtres enlevés, des paroisses vidées, des familles déchirées.

La paix que Léon XIV a prônée «durable et inclusive» exige, selon Mgr Nkea, que «tout le monde soit impliqué : il ne s’agit pas seulement de ceux qui sont sur le champ de bataille, mais de l’ensemble des citoyens ». Cette vision large de la paix comme processus collectif, et non comme accord entre belligérants, est peut-être la leçon la plus structurante de cette visite apostolique pour le Cameroun.

«S’ils s’en vont, qui bâtira le pays ?»

Le troisième axe de l’entretien de Mgr Nkea touche à ce que Léon XIV lui-même a identifié, à Douala comme à l’UCAC, comme l’un des défis les plus urgents du Cameroun : la jeunesse. 60% de la population camerounaise a moins de 25 ans. C’est un chiffre qui dit à la fois la richesse potentielle du pays et la pression sociale explosive que représente une jeunesse majoritairement au chômage, sans perspective, tentée par l’exil.

«Sans travail et sans perspective, ils cherchent désespérément à quitter le pays», reconnaît le président de la conférence épiscopale. Il ne minimise pas la réalité. Mais il refuse le fatalisme. Sa réponse tient en une question rhétorique d’une clarté absolue : «S’ils s’en vont, qui bâtira le pays ?».

Pour Mgr Nkea, la réponse à cette question passe par un double mouvement. D’un côté, l’Église doit prendre ses responsabilités — éduquer, orienter, accompagner. Il cite l’exemple de l’agriculture, secteur dans lequel «le diplôme n’est pas l’unique clé» et où «nous avons assez de terres arables pour que les jeunes puissent s’y engager ». De l’autre, l’État doit créer les conditions économiques qui rendent possible ce choix de rester. «Le gouvernement doit libérer davantage l’espace pour le secteur privé afin de créer des emplois», dit-il — rappelant que la Conférence épiscopale avait déjà alerté en janvier 2026 sur le fait qu’«un système fiscal trop lourd étouffe les entrepreneurs » .

Cette articulation entre responsabilité ecclésiastique et exigence adressée à l’État est d’une cohérence que les discours de Léon XIV lui-même ont tracée tout au long de la visite. L’Église ne se substitue pas à l’État. Elle l’interpelle, l’accompagne, et comble les vides là où il est absent. Mais elle ne peut pas, seule, donner aux jeunes les conditions matérielles d’un avenir digne. Cette partie-là appartient aux gouvernants.

«Continuons à prier pour que cette visite porte des fruits»

Mgr Nkea conclut son entretien sur une note de joie sobre — celle d’un homme qui a vécu quelque chose d’immense et qui sait, lucidement, que le plus difficile commence maintenant. «Cette visite fut une magnifique surprise. Maintenant qu’il est reparti, nous demeurons dans cette joie. Continuons à prier pour que cette visite porte des fruits abondants pour notre nation, pour la gloire de Dieu et le salut des hommes ».

Ces «fruits abondants» ne tomberont pas seuls. Ils exigent que les profiteurs de guerre soient mis hors d’état de nuire. Que le dialogue remplace les fusils. Que l’État libère l’espace économique pour une jeunesse qui ne demande qu’à construire. Que la corruption, dénoncée avec une force rare au Palais de l’Unité par Léon XIV, cesse d’être le mode opératoire normal des institutions.

Léon XIV est parti pour l’Angola, puis la Guinée équatoriale. Il a laissé derrière lui des discours, des symboles.  Il a laissé aussi cette visite de Bamenda qui est  la plus chargée émotionnellement de tout le séjour comme un miroir tendu à un pays qui doit maintenant décider ce qu’il en fait. Mgr Nkea, lui, a déjà choisi son camp : celui de ceux qui croient que les mots du Pape peuvent changer quelque chose, à condition qu’on se donne la peine de les mettre en actes. Le reste appartient au Cameroun. 

Fin dossier !!

Quitter la version mobile