Entre le vote éclair à 133 voix à l’Assemblée, la saisine surprise du Conseil constitutionnel et la menace du référendum, les promesses de rupture de 2024 se fracassent sur un duel d’égo et de procédures. Retour sur les dossiers des fonds spéciaux et de la déclaration de patrimoine, devenus le nouveau théâtre d’une rupture politique irrémédiable au sommet de l’État.
Depuis plusieurs semaines, la scène politique sénégalaise est de nouveau dominée par une confrontation ouverte entre le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko. Ce bras de fer, qui succède à la rupture de leur alliance après le limogeage de Sonko de la Primature en mai 2026, s’est cristallisé autour de deux textes examinés à quelques jours d’intervalle : la réforme du régime juridique des fonds spéciaux et la modification de l’article 37 de la Constitution relatif à la déclaration de patrimoine. Les journées des 17, 18, 19 et 20 août 2026 ont vu se succéder un vote parlementaire massif, une saisine du Conseil constitutionnel et la suspension d’une séance plénière, dessinant les contours d’un affrontement institutionnel dont l’issue reste, à ce jour, incertaine.
Les fonds spéciaux : des chiffres qui remontent à 2012
La proposition de loi n°34/2026, portant sur le régime juridique des crédits spéciaux, entendait encadrer strictement l’usage de ces enveloppes confidentielles allouées à la Présidence, à la Primature et à l’Assemblée nationale. Adopté en commission, le texte, inscrit selon la procédure d’urgence à l’ordre du jour de la première session extraordinaire de l’année, devait être examiné en séance plénière le mercredi 19 août à 10 heures.
C’est dans ce contexte que le président de l’Assemblée nationale a choisi de rendre publics des chiffres précis. Lors d’une émission télévisée diffusée le dimanche 16 août, Ousmane Sonko a détaillé les dotations annuelles versées à la Primature depuis 2012 : 2,970 milliards de FCFA cette année-là, puis des montants fluctuant entre 540 millions (2014) et 2,772 milliards (2016), avant un pic de 5,745 milliards en 2020, qualifié d’« atypique ». Il a ensuite évoqué une nette redescente entre 2021 et 2024, avec des montants oscillant entre 1,122 et 1,450 milliard, avant une remontée à 1,870 milliard pour l’année 2026. Au total, plus de 30 milliards de FCFA auraient été alloués à la Primature entre 2012 et 2026, selon ces mêmes déclarations.
Au-delà des dotations annuelles, Ousmane Sonko a surtout pointé un mouvement financier précis intervenu durant la période de transition. Il affirme qu’un prélèvement de plus de 3 milliards de FCFA serait intervenu sur les comptes de la Primature entre mars et avril 2023, réclamant des explications au ministre alors en charge de ces fonds. Il affirme également que la Présidence disposait d’un solde de plus de 7 milliards de FCFA à l’arrivée du nouveau pouvoir, solde qui aurait été intégralement consommé par l’équipe sortante, une situation qu’il dit avoir également constatée à la Primature.
C’est précisément trois jours après ces déclarations que l’exécutif est intervenu sur le terrain juridique. Le Premier ministre a saisi, le mardi 18 août, le Conseil constitutionnel d’un recours visant à faire déclarer irrecevable la proposition de loi, estimant que certaines de ses dispositions relèvent du domaine réglementaire et non du domaine législatif, en vertu des articles 67 et 76 de la Constitution. L’Assemblée nationale a alors décidé de suspendre la plénière du 19 août consacrée à l’examen du texte.
Sur le fond, Ousmane Sonko s’est toujours refusé à réclamer la suppression de ces fonds. Il a plaidé pour davantage de traçabilité et un contrôle parlementaire renforcé, jugeant que ces ressources répondent à de réelles nécessités institutionnelles mais doivent être documentées et soumises à des mécanismes de redevabilité. Il a par ailleurs annoncé la préparation d’une nouvelle mouture de texte destinée à encadrer ces fonds, ainsi qu’une demande d’audit conjoint des ressources de la Présidence et de la Primature — signe que le dossier, suspendu à la décision du Conseil constitutionnel, est loin d’être clos.
La déclaration de patrimoine : un vote massif, un référendum en embuscade
Sur le second dossier, l’Assemblée nationale a voté le lundi 17 août la proposition de loi n°33/2026 portant modification de l’article 37 de la Constitution, qui impose déjà au chef de l’État de déclarer son patrimoine à son entrée en fonction — une obligation à laquelle Bassirou Diomaye Faye s’était plié dès 2024. Le texte, initialement porté par le député Pastef Amadou Ba, prévoyait une seconde déclaration à la sortie de fonction.
Le vote a été net : sur 135 votants, 133 députés se sont prononcés pour, deux contre — dont le député non-inscrit Thierno Alassane Sall — sans aucune abstention enregistrée. Le texte, initialement centré sur le seul président de la République, a été élargi en commission, à la suite d’un amendement du gouvernement, au président de l’Assemblée nationale et au Premier ministre. Les déclarations des trois plus hautes autorités seront désormais rendues publiques par le Conseil constitutionnel.
Ce vote massif ne clôt cependant pas le dossier. Le ministre de la Justice, Me Moussa Sarr, a annoncé le jour même que le président Diomaye Faye souhaite soumettre cette réforme à référendum, en vertu de l’article 103 de la Constitution, dans le cadre d’un paquet plus large de réformes constitutionnelles dont la date n’a pas été précisée. Cette annonce intervient après un premier revers : en juillet, le Conseil constitutionnel avait déjà censuré une précédente version de cette révision constitutionnelle, à la suite d’une saisine du président de la République lui-même.
Ce choix de la voie référendaire a immédiatement suscité des critiques au sein même de la majorité parlementaire qui a porté le texte. Plusieurs députés Pastef, dont Amadou Ba, réclament désormais une promulgation directe de la loi sans nouveau recours, attendant une décision avant la fin du mois d’août. Un député non-inscrit est allé plus loin en qualifiant publiquement la manœuvre de « traquenard politique » visant le président de la République.
Sur ce point, la ligne du camp présidentiel se distingue nettement de celle de la majorité Pastef : le référendum y est présenté comme une garantie que les révisions constitutionnelles majeures soient validées par le suffrage universel plutôt que par de simples arbitrages parlementaires. La date de cette consultation reste toutefois à fixer, laissant le texte adopté le 17 août dans une forme de suspens institutionnel comparable à celui des fonds spéciaux.
Une même exigence, deux lectures politiques
Ces deux dossiers ne se résument pas à des questions de procédure : ils ont donné lieu à des échanges publics tranchés entre personnalités des deux camps. La superviseure générale du parti présidentiel Kiiraay, Aminata Touré, a directement mis en cause la gestion passée des fonds spéciaux par Ousmane Sonko lui-même, lorsqu’il occupait la Primature, évoquant notamment l’utilisation de fonds destinés à la Casamance.
De son côté, la majorité parlementaire Pastef présente l’ensemble de ces réformes — fonds spéciaux et déclaration de patrimoine confondus — comme l’aboutissement des engagements de « rupture » pris lors de l’alternance de 2024, et reproche à l’exécutif de freiner, par des voies procédurales, des textes que le pouvoir avait lui-même promis.
Le camp présidentiel oppose à cette lecture un argument de méthode : les révisions constitutionnelles répétées fragiliseraient la stabilité institutionnelle, et les priorités des Sénégalais résideraient davantage dans les questions de pouvoir d’achat que dans un enchaînement rapproché de textes constitutionnels.
Plusieurs observateurs y voient désormais moins un débat sur le contenu des réformes qu’un test de rapport de force entre les deux têtes de l’exécutif et du législatif, chacune cherchant à démontrer sa fidélité aux promesses de transparence de 2024 sans céder de terrain institutionnel à l’autre. Dans les deux cas, la mécanique est similaire : un vote ou une adoption en commission, suivi d’une intervention de l’exécutif — saisine du Conseil constitutionnel d’un côté, annonce référendaire de l’autre — qui repousse l’issue définitive du texte à une échéance encore incertaine.
À l’heure actuelle, le sort des fonds spéciaux dépend de la décision du Conseil constitutionnel, attendue dans les prochains jours, tandis que la réforme sur la déclaration de patrimoine, bien qu’adoptée à une large majorité, reste suspendue à l’organisation d’un référendum dont ni la date ni les modalités ne sont encore arrêtées. Deux textes, deux calendriers distincts, mais un même fil conducteur : la difficulté, pour les institutions sénégalaises, à s’accorder sur la manière de traduire en actes une promesse de transparence formulée en commun.

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