L’exil est un miroir aux alouettes qui use jusqu’aux plus redoutables tribuns. Entre appels aux casseroles accueillis par les quolibets de la rue et le désaveu cinglant de ses soutiens de premier plan comme Calixthe Beyala, Issa Tchiroma Bakary voit son capital politique fondre au soleil de Banjul. Récit du crépuscule numérique du « bon diable », piégé à distance par la réalité d’un bas peuple qui ne croit plus aux révolutions virtuelles.
Le vendredi 5 juin 2026, depuis Banjul, Issa Tchiroma Bakary lançait sur ses réseaux sociaux ce qui devait être un cri collectif : « Demain, samedi 6 juin 2026, que le son de votre indignation résonne dans vos maisons, dans nos rues et partout où l’on doit vous entendre. Tapez vos casseroles. Klaxonnez. Soyons prêts, la libération de notre pays est proche ». Le lendemain, dans les quartiers populaires de Yaoundé et de Douala comme Mvan, Essos, Mokolo, Akwa, le silence a répondu. Les populations ont vaqué à leurs occupations quotidiennes, le secteur informel et la débrouille quotidienne prenant le pas sur des consignes venues de l’extérieur. Pire que le silence : la dérision. Sur les réseaux sociaux, l’appel a été massivement tourné en moquerie, les internautes ironisant sur ce leader qui demande à des familles éprouvées par la vie chère et le chômage de « taper sur des casseroles vides » sans leur proposer la moindre alternative concrète.
Ce fiasco du 6 juin n’est pas un incident isolé. Il est le révélateur d’une fracture profonde entre un leader retranché dans sa forteresse numérique gambienne et une base populaire qui a cessé de croire aux miracles venus d’ailleurs. Les appels successifs à des journées « villes mortes » se heurtent depuis des mois à la même réalité arithmétique : pour le conducteur de moto-taxi, pour la commerçante du marché Mokolo, une journée sans travailler ne signifie pas une journée de contestation, mais une journée sans manger. Le mot d’ordre, aussi légitime soit-il dans sa dimension politique, ne franchit plus le seuil de la survie quotidienne.
La verve de Tchiroma, pourtant, n’était pas qu’une affaire de mots. Elle avait besoin d’un ancrage, d’un public physique, d’un rapport de force palpable. Qu’on l’ait adulé lors des chaudes journées des années 1990 dans l’opposition ou qu’on l’ait contesté lorsqu’il s’érigeait en bouclier médiatique du régime de Yaoundé, l’homme transpirait le poids de l’appareil d’État et de l’histoire. Aujourd’hui, réduit à l’exercice des lives TikTok et des publications textuelles, le « bon diable » donne l’impression d’avoir été désarmé par son propre exil. Le verbe haut et les envolées lyriques qui captivaient autrefois les foules se heurtent désormais au défilement rapide des pouces sur les écrans, perdus entre deux algorithmes.
Sur sa page Facebook, il continue néanmoins de signer ses publications d’un « Président élu de la République du Cameroun » et d’y déployer des programmes de gouvernance détaillés. Dans l’un de ses récents posts, il dresse un tableau accablant de la mauvaise gestion des ressources minières du pays : « Un exemple affligeant : le trafic illicite et sauvage de l’or du Cameroun. Des permis opaques, des élites corrompues, une traçabilité inexistante et un résultat inadmissible : 22 kgs, au lieu de 15 tonnes, ont été officiellement déclarés, privant l’État de recettes estimées à plus de 2000 milliards de FCFA », écrit t’il. Il y promet des mutuelles de santé, des hôpitaux modernes, une couverture universelle. Des engagements sérieux, sur le fond. Mais formulés depuis un exil dont la durée indéterminée fragilise leur portée politique, pendant que Paul Biya, 43 ans de pouvoir derrière lui, continue de gérer le pays avec la sérénité tranquille et qui s’est même offert, le 7 juin, un court séjour privé en Europe en compagnie de son épouse.
En conditionnant son retour au moment où « le peuple sera prêt, debout, conscient et décidé à faire respecter sa souveraineté », Tchiroma installe un cercle vicieux qui ronge lentement sa légitimité. Le peuple attend un leader sur le terrain pour se mobiliser ; le leader attend que le peuple se mobilise pour revenir. Ce statu quo numérique tarit progressivement l’espoir qu’il incarnait au lendemain du scrutin d’octobre 2025. « En politique, lorsque les appels à la résistance ne suscitent plus la colère du pouvoir mais les moqueries de sa propre base, le risque de l’effacement cesse d’être une hypothèse », explique un analyste politique que nous avons contacté.
Calixthe Beyala et la rupture des soutiens d’hier
Le coup le plus symbolique est venu de là où on ne l’attendait pas. Calixthe Beyala, romancière de renom et l’une des voix intellectuelles les plus visibles de la campagne présidentielle de 2025, a publiquement retiré son soutien à Issa Tchiroma Bakary lors d’une intervention dans l’émission Décrypter l’Afrique. Les mots qu’elle a prononcés sont d’une sévérité qui tranche avec l’enthousiasme qu’elle affichait quelques mois plus tôt, lorsqu’elle affirmait que Tchiroma était en tête « avec des scores à la soviétique » : « Je ne crois plus en lui. Je m’étais totalement engagée pour lui, mais il s’est avéré qu’il est parti en abandonnant les enfants face aux armes, face à la foudre des dirigeants », s’exprime t’elle.
La critique de Beyala va au-delà de la simple déception personnelle. Elle touche au nerf politique le plus sensible : la responsabilité du leader envers ceux qu’il a mobilisés. L’écrivaine dénonce avec précision le schéma qu’elle décrit : Tchiroma aurait poussé la jeunesse camerounaise à descendre dans la rue après la présidentielle d’octobre 2025 pour revendiquer sa victoire contestée, avant de prendre la fuite, laissant derrière lui des partisans sans protection face à la répression. « Nos enfants se sont trouvés sans personne pour les consoler. Ils sont morts seuls sans leader. Nos enfants sont en prison seuls sans leader », a-t-elle martelé. Elle n’épargne pas non plus la stratégie de l’exil actif : « De donner des ordres de taper sur des casseroles depuis la Gambie, de faire quoi donc ? »
La comparaison qu’elle établit avec Maurice Kamto — resté au Cameroun en 2018, emprisonné, mais physiquement présent dans le combat qu’il avait enclenché — agit comme un révélateur impitoyable. Sans prononcer un verdict définitif, elle pose la question que beaucoup de Camerounais retournent désormais dans leur tête : peut-on continuer à incarner un projet de rupture depuis une résidence princière de Banjul ? Elle dit rester ouverte à une explication, mais souligne ce qu’elle perçoit comme une ligne infranchissable : « quand on ne peut pas protéger les gens, on ne les envoie pas dans la rue ».
La rupture de L’écrivaine n’est pas un cas apart . La plateforme « Union pour le changement en 2025 », coalition de plusieurs dizaines de partis et personnalités qui avait adoubé Tchiroma comme candidat consensuel de l’opposition, voit ses composantes se montrer de moins en moins visibles et de plus en plus silencieuses. Le capital de légitimité constitué pendant la campagne s’érode mois après mois, sans que l’exil n’offre les outils nécessaires pour le reconstituer.
Ce délitement des soutiens intellectuels et politiques n’est pas anodin dans la mécanique du pouvoir en Afrique centrale. Une opposition crédible se construit sur la durée, sur des alliances solides et sur une présence physique qui rassure les troupes. Quand les figures qui lui prêtaient leur autorité symbolique commencent à s’en distancer publiquement, c’est toute l’architecture de crédibilité du projet politique qui vacille. L’ancien directeur de stratégie de Tchiroma, le Dr Chris Manengs, interrogé sur Balafon Radio, avait lui-même confié : « Je ne pense pas que Tchiroma peut gouverner ce pays, que Kamto peut gouverner ce pays, que Cabral, quiconque concourt en 2025 ne peut pas gouverner ce pays. Parce que ce pays est sale. Ce pays a besoin d’être relavé ». Des mots déjà lourds. Mais c’est dans un entretien accordé à Jeune Afrique que Manengs a porté l’estocade la plus nette, « L’exil d’Issa Tchiroma Bakary a été stratégiquement dévastateur », a t’il déclaré.
Cette sentence, prononcée par celui-là même qui avait conçu et piloté la mécanique de campagne du FSNC, pèse d’un poids particulier. Manengs c’est l’architecte de sa dynamique électorale, l’homme qui avait fait le choix délibéré de miser sur l’émotion pour contrebalancer la machine rodée du camp présidentiel. Sur Balafon Radio, il avait d’ailleurs reconnu sans détour la nature de sa méthode : « Quand je passe trois heures au téléphone avec Nzui Manto, avec Boris Bertol, c’est de la manipulation, et puis c’est de la stratégie ».
Ce que Manengs avait anticipé, et qu’il dit avoir tenté d’éviter, c’est précisément ce face-à-mur dans lequel Tchiroma se retrouve aujourd’hui. Sa stratégie initiale prévoyait, en cas de non-reconnaissance des résultats, une négociation de cohabitation avec le pouvoir en place — un partage similaire, dans l’esprit, à celui qu’avaient pratiqué Guillaume Soro et Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire. « Ce n’est pas que Tchiroma devient ministre de Biya, non. C’est Tchiroma qui est le détenteur de la légitimité, et il cohabite avec le président Biya pour apporter cette transition », expliquait-il. Tchiroma avait refusé tout contact avec le pouvoir. Manengs confie qu’il ne pensait pas que c’était une bonne chose. La séparation des deux hommes depuis lors referme une parenthèse stratégique et dit, mieux que n’importe quel éditorial, ce que la fuite en avant de l’ancien Ministre a coûté au projet politique du FSNC.
Le « bon diable » rattrapé par sa propre trajectoire
Pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue depuis Banjul, il faut revenir au scrutin du 12 octobre 2025. Après avoir quitté le gouvernement de Paul Biya en juin de la même année, Issa Tchiroma Bakary se lance dans la course présidentielle sous la bannière de son parti, le Front pour le Salut National du Cameroun (FSNC). La dynamique populaire qui entoure sa campagne surprend jusqu’au camp présidentiel. Dans le Grand Nord, sa région de cœur, mais aussi dans plusieurs autres parties du territoire, des foules considérables se pressent à ses meetings, portées par un narratif soigneusement construit autour de la figure du « candidat de la transition ».
Le Dr Chris Manengs, architecte de cette stratégie, explique la mécanique qu’il a mise en place : « J’ai utilisé l’émotion. C’est-à-dire, elle — la stratège du camp Biya a utilisé la continuité, la force de l’expérience, la vigueur, et moi j’ai utilisé l’émotion. L’émotion de se dire : ça, c’est un homme repenti, ça, c’est un homme qui vous aime, il est prêt à dire pardon ». L’effet est réel : les meetings de Tchiroma attirent des foules qui viennent « non pas parce qu’ils voulaient écouter son discours, mais parce qu’ils voulaient le toucher comme un nouveau Jésus », confie le même stratège.
Le Conseil constitutionnel déclare Paul Biya vainqueur avec 53,66 % des suffrages, attribuant 35,19 % à Tchiroma. Ce dernier rejette ces chiffres, revendique 54,8 % et s’autoproclame « président élu du Cameroun ». Dans la nuit du 28 au 29 octobre 2025, des unités de gendarmerie encerclent sa résidence de Maroua. Des coups de feu sont signalés. Un cordon de sécurité se referme à 50 mètres de sa concession. C’est dans ce contexte de résidence surveillée qu’il parvient à franchir clandestinement la frontière nigériane, trouvant refuge à Yola, dans l’État de l’Adamawa, avant qu’Abuja ne refuse de céder aux pressions de Yaoundé pour son extradition.
Le 7 novembre 2025, Banjul l’accueille. Le gouvernement gambien officialise l’information le 23 novembre, précisant que la Gambie ne servira pas de base à des activités subversives contre un quelconque État. Depuis lors, il orchestre sa communication à travers des lives TikTok réguliers, et à travers sa porte parole, l’avocate Me Alice Nkom. Depuis sa nomination, la matriarche s’est donnée une mission que rien ne semble entamer : empêcher la mort politique de l’homme qu’elle représente, structurer sa communication de crise et crédibiliser sa posture de « président élu » en exil. À plus de 80 ans, première femme noire francophone inscrite au barreau du Cameroun, elle apporte au tandem une caution morale et juridique. Tandis que Tchiroma galvanise sa base électorale depuis Banjul par des interventions numériques, Maître Nkom fournit l’armature institutionnelle qui empêche le pouvoir de Yaoundé de classer ce dossier au rayon des affaires oubliées.
Sa méthode est méthodique. Lorsque la confusion régnait au lendemain de la fuite de Tchiroma via le Nigeria, c’est elle qui a repris le contrôle du calendrier médiatique le 23 novembre 2025, en confirmant officiellement son installation à Banjul et en remerciant solennellement la République de Gambie. Elle coupe ainsi l’herbe sous le pied des rumeurs d’extradition imminente et impose un récit : non pas celui d’un fugitif en déroute, mais celui d’un exilé politique forcé dont la vie était directement menacée à Maroua. « Son exil a été forcé. C’était soit ça, soit le carnage », martèle-t-elle dans ses interventions dans les médias.
Le moment le plus fort de son mandat de porte-parole reste cependant celui du 9 mai 2026, au village de Bomono, près de Douala, lors des obsèques d’Anicet Ekane. Figure historique de la gauche nationaliste camerounaise et président du MANIDEM, Ekane avait été l’un des principaux architectes de la candidature de Tchiroma lors de la présidentielle d’octobre 2025. C’est dans un climat de deuil, de colère et de tension politique que Me Alice Nkom monte à la tribune de Bomono pour lire l’oraison funèbre rédigée par Tchiroma depuis Banjul. D’une voix ferme, sous l’œil vigilant des services de renseignement, elle prononce ces mots : « Il [ Issa Tchiroma ndlr] aurait donné n’importe quoi pour être là aujourd’hui, à vos côtés, pour porter en terre son frère d’armes. Ceux qui l’ont éloigné de force, ceux qui l’ont contraint à l’exil jusqu’en Gambie là où il se trouve aujourd’hui, savent pourquoi ils l’ont fait. Ils refusent et ils ont peur de voir des personnalités comme Anicet Ekane et Issa Tchiroma unies sur la terre de leurs ancêtres pour réclamer la justice ». En une seule intervention, elle humanise le leader en exil, accuse indirectement le régime et transforme un deuil en tribune de résistance.
Mais le courage de Me Alice Nkom et la résonance de ses interventions suffisent-ils à combler le vide laissé par l’absence physique du leader ? La question traverse de plus en plus ouvertement les rangs du FSNC. Un porte-parole, aussi redoutable soit-il, ne remplace pas la présence sur le terrain. Et quand les casseroles du 6 juin 2026 n’ont pas sonné dans les quartiers populaires de Yaoundé et de Douala, c’est toute la chaîne de transmission entre Banjul et la base qui a montré ses limites, limites que ni les lives TikTok ni la verve de Me Nkom ne semblent, pour l’heure, en mesure de combler.
L’histoire politique africaine regorge de trajectoires d’opposants qui ont tenté de gouverner depuis l’exil : certains ont fini par revenir en triomphateurs, d’autres ont progressivement disparu du paysage. Pour Issa Tchiroma Bakary, la question n’est plus seulement celle du retour, mais celle de ce qui subsistera à raconter le jour où il posera enfin le pied sur le macadam de Yaoundé ou de Garoua. En politique, le temps ne suspend pas son vol pour ceux qui attendent que les conditions soient réunies. Il les use.
