Figure tutélaire de la gauche souverainiste, héritier assumé de l’UPC historique, militant inusable des luttes anticoloniales et panafricanistes, Anicet Ekane s’est éteint, laissant orpheline une génération entière de militants qu’il avait formés, façonnés, parfois même éveillés. Son décès, annoncé comme un séisme politique, ravive un héritage idéologique forgé dans les années de braise, les combats internes, les prisons d’État, les ruptures stratégiques et les espérances jamais éteintes d’une véritable alternative.
Il y a des voix qui s’éteignent avec fracas, laissant derrière elles des sillons idéologiques que personne n’avait vraiment pris le temps de mesurer. Celle d’Anicet Ekane, figure inflexible du nationalisme de gauche, militant acharné du panafricanisme radical, est de celles-là. Sa disparition ravive la mémoire d’une trajectoire qui n’a cessé de déranger l’ordre établi, d’interpeller les consciences, mais aussi d’influencer discrètement les esprits.
La nouvelle est tombée comme un effondrement. Pas seulement pour ses camarades directs du Manidem, mais pour tout un camp idéologique qui avait fait d’Anicet Ekane l’un des derniers phares dans un paysage politique où les repères s’effacent. Dans les heures qui ont suivi l’annonce, la gauche militante a parlé d’un « choc », les intellectuels d’une « perte stratégique », et les anciens compagnons de lutte d’un « camarade qui n’a jamais trahi sa ligne ».
Dans les cercles militants de Douala, Yaoundé, Bafoussam ou Garoua, les réactions se ressemblaient : un mélange de consternation, de vide intellectuel et de crainte pour l’avenir d’un camp qui n’avait déjà plus beaucoup de piliers solides.
Héritier d’un père au nom imposant — Ekan’a Mbongo n’a Ndongo — ancien chef comptable de la Compagnie Soudanaise qui avait bâti un véritable empire familial entre Bonadibong-Akwa à Douala, les abords du pont sur le Mungo et Bomono, Anicet Ekane était devenu une référence, parfois même un recours. On l’appelait lorsque les lignes étaient floues, lorsque les alliances devenaient troubles, lorsque les crises nationales exigeaient une parole claire et une analyse solide.
Il représentait ce qu’il restait de fidélité à une gauche née dans la clandestinité et forgée dans une lecture exigeante de l’histoire politique du pays. Sa disparition laisse cette gauche sans l’un de ses penseurs les plus structurés, sans l’un de ses veilleurs de mémoire, sans l’un de ses gardiens idéologiques les plus disciplinés.
Le poids idéologique d’un homme : une pensée qui résistait au temps
La mort d’Anicet Ekane met brutalement en lumière ce que beaucoup savaient sans jamais l’énoncer clairement : il était l’un des derniers penseurs de gauche dotés d’une véritable ossature intellectuelle au Cameroun. Son engagement n’avait rien de circonstanciel. Il reposait sur une lecture profonde de l’antagonisme impérialiste, sur l’idée que l’indépendance proclamée en 1960 n’avait pas été accompagnée d’une indépendance réelle, et sur la conviction que la lutte contre la subordination économique restait l’une des tâches politiques essentielles du continent.
Ses proches racontent qu’il était capable d’articuler dans un même entretien l’héritage d’Um Nyobè, la pensée économique de Marx et les contradictions de la mondialisation néolibérale. Rien n’était gratuit. Rien n’était improvisé. Rien n’était démagogique. Ekane n’aimait ni les slogans sans substance, ni les invocations creuses du panafricanisme, ni les postures spectaculaires dépourvues de contenu. À ses yeux, une pensée politique se construisait comme un chantier rigoureux et exigeant, à partir de lectures, d’archives, d’enquêtes et d’une mémoire jamais coupée du réel.
Cette profondeur faisait de lui un homme respecté même par ceux qui ne partageaient pas sa ligne. Plusieurs intellectuels, dans leurs messages publiés à l’annonce de sa mort, ont insisté sur l’importance de son rôle dans la structuration de la gauche camerounaise contemporaine. Pour eux, il avait réussi à maintenir une exigence idéologique dans un contexte où le militantisme se transforme souvent en spectacle et où les convictions s’effritent devant les opportunités de carrière.
Le véritable choc, pour ce camp, réside donc dans la perte d’un homme capable de relier les luttes passées aux impasses présentes, un homme qui refusait de laisser mourir la tradition politique de l’UPC en la réduisant à des commémorations vides ou à des symboles figés.
Une voix dissidente dans un pays verrouillé : l’indépendance comme ligne de force
Ce qui distinguait Ekane, au-delà de sa doctrine, c’était sa manière d’occuper l’espace public. Il parlait sans détour, refusait les arrangements et n’acceptait pas l’ambiguïté lorsqu’il s’agissait de dénoncer les formes contemporaines de domination. Pour lui, le Cameroun souffrait de deux maux principaux : un pouvoir devenu une forme de « colon noir » et une opposition trop souvent hésitante, traversée de rivalités qui affaiblissaient son impact.
La ligne d’Ekane était nette : aucune réelle indépendance n’était possible tant que l’économie du pays resterait dépendante des financements extérieurs et tant que la classe dirigeante continuerait de se comporter comme un relais de puissances étrangères. Cette lecture, offensive et parfois radicale, lui valait l’estime de beaucoup de militants panafricanistes, mais aussi l’hostilité de responsables politiques hostiles à son franc-parler.
Lorsqu’il intervenait lors des grandes crises nationales, sa voix avait un poids particulier. On pouvait ne pas adhérer à ses conclusions, mais il était impossible de les ignorer. Ses analyses tranchées sur le tribalisme, la gouvernance économique, la corruption et la manipulation identitaire nourrissaient des débats souvent étouffés par la langue de bois ambiante. Il savait dire ce que beaucoup n’osaient plus dire. Il savait formuler ce que d’autres n’arrivaient plus à penser.
L’épisode de la dernière arrestation : le bras de fer qui épuise et qui tue
La mort d’Anicet Ekane survient dans une atmosphère politique lourde, marquée par de nouvelles tensions entre le pouvoir et plusieurs figures de l’opposition. Ses proches racontent que, dans les jours précédant son décès, des gendarmes avaient tenté de nouveau de l’interpeller. Rien d’étonnant à cela pour ceux qui connaissaient son histoire : Ekane avait traversé tous les niveaux de la répression politique, depuis les commissariats de quartier jusqu’aux cellules les plus redoutées.
Mais cette fois, disent certains militants, il semblait avoir atteint un point de fatigue extrême. Ils racontent sa phrase, lancée aux forces venues le chercher : « un corps a-t-il encore peur du corbillard » . L’expression, brutale et lucide, résonne aujourd’hui comme un testament politique. Elle dit la lassitude face au harcèlement, elle dit l’usure des corps soumis aux humiliations répétées, elle dit aussi la conscience qu’il avait de devenir un symbole trop dérangeant.
L’annonce de sa mort a immédiatement suscité des soupçons. Le Manidem a dénoncé une « mise à mort volontaire » . Des responsables politiques de différents bords ont exigé une enquête transparente. Des responsables politiques de tous bords ont exigé l’ouverture d’une enquête crédible et transparente. Car depuis l’annonce du décès, les versions officielles se multiplient. Dans un communiqué publié dans l’après-midi, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi, évoque un décès « survenu […] des suites de maladie » au Centre médical militaire de la Gendarmerie nationale, et note que le gouvernement accueille la nouvelle « avec consternation ».
Il insiste sur le fait que « Monsieur Ekane Anicet aura bénéficié de soins appropriés », assurant que les médecins militaires et les médecins personnels du leader du MANIDEM auraient conjointement pris part à son suivi. Le ministre reconnaît cependant que le décès survient alors que l’opposant était « placé en garde à vue » depuis son interpellation du 24 octobre et qu’« il souffrait déjà par ailleurs de diverses pathologies » avant sa détention.
Face à la colère grandissante, René Emmanuel Sadi affirme qu’« une enquête a été immédiatement prescrite par le Chef de l’État » pour déterminer « avec précision et objectivité » les circonstances réelles de la mort. Il appelle enfin au « calme », à la « retenue » et au refus de « toute instrumentalisation inopportune ».
Quelques heures plus tôt, c’était le ministère de la Défense sous la signature de son chef de la division communication, le colonel Cyrille Atonfack qui a publié un communiqué radio-presse qui reprenait la même ligne narrative : Ekane serait décédé « des suites de maladie » au Centre médical militaire de la Gendarmerie. Le document rappelle qu’il était « interpellé depuis le 24 octobre dans le cadre d’une enquête ouverte pour diverses infractions graves relevant du Tribunal militaire ». Il insiste sur le fait qu’il « était pris en charge de manière appropriée par le corps médical militaire, de concert avec ses médecins personnels » et qu’il bénéficiait même d’un « suivi complémentaire dans les formations hospitalières de la place ». Le texte conclut que « conformément à la procédure en vigueur, une enquête a été ouverte afin d’établir les circonstances du décès ».
Au-delà de ces versions officielles, beaucoup estiment que la mort d’Ekane n’est pas un fait divers. Elle est un acte politique. Elle serait aussi la « fin d’un bras de fer » entamé il y a quarante ans entre un homme et un système
Kamto, Tchiroma : la « dernière bataille » d’un homme de gauche
Dans les derniers chapitres de son engagement, Anicet Ekane avait surpris jusque dans son propre camp. Lui, le gardien inflexible d’une gauche souverainiste souvent méfiante à l’égard des alliances, avait choisi de jouer une partition inattendue en soutenant successivement deux figures que tout opposait sur le papier : Maurice Kamto et Issa Tchiroma Bakary. Ce mouvement, qui semblait contradictoire aux yeux de certains militants, racontait pourtant l’essentiel de son instinct politique : l’opposition, pour être utile, devait rester en mouvement.
Le premier tournant s’ouvre lorsque Maurice Kamto démissionne en sourdine du MRC pour se présenter à l’élection présidentielle de 2025. Ce départ crée un vide politique immédiat : sans parti, il ne peut légalement concourir. Ekane lui ouvre alors la porte du Manidem, geste que beaucoup analyseront plus tard comme une audace tranquille, presque paternaliste. Il met sa formation à disposition, convaincu que la gauche camerounaise n’avait plus le luxe de rester enfermée dans ses micro-frontières idéologiques.
Mais la bataille ne fait que commencer. La candidature de Kamto est rejetée une première fois par Élecam pour « pluralité d’investiture », suite au dépôt de candidature d’un certain Dieudoné Yebga qui se serait lui aussi porter candidat sous la même bannière. Une formulation qui, chez Ekane, résonne comme un sabotage administratif. Loin d’abandonner, il suit Kamto dans l’épreuve du Conseil constitutionnel, où il plaide pour lui avec une vigueur que même certains proches n’avaient jamais observée. Devant Clément Atangana, il défend son allié d’un jour comme on défend une cause, et les témoins racontent qu’on sentait chez lui une urgence rare : celle de protéger la seule dynamique susceptible, selon lui, d’obliger le régime à se remettre en jeu.
Lorsque le Conseil constitutionnel confirme définitivement l’invalidation de Kamto, Ekane refuse de se murer dans l’amertume. Il contourne, fidèle à cette manière d’obliquer plutôt que de se résigner. C’est alors qu’il rejoint Issa Tchiroma Bakary, autre figure de l’opposition qui avait décidé de revenir dans une lutte qu’il avait autrefois abandonnée. Pour Ekane, ce glissement n’est ni une trahison ni une rupture : c’est une manière d’empêcher que le champ politique ne se referme sur un duel figé entre le pouvoir et le vide… Mais le combat était resté le même.
Le duo improbable qu’il forme avec Tchiroma intrigue, irrite parfois, mais Ekane assume. Il répète autour de lui que l’opposition ne gagne rien à mourir dans la pureté doctrinale, et qu’il faut, au contraire, maintenir le front ouvert. Leur collaboration devient alors son dernier pari politique : un pari de stratégie plus que d’affinité.
Lorsque Paul Biya est proclamé vainqueur par le Conseil Constitutionnel, Ekane ne recule pas. Là où beaucoup se résignent, lui affirme, avec un calme presque déroutant, que c’est « Tchiroma qui a gagné » et qu’il va « lutter jusqu’au bout » . Non pas par naïveté, mais par fidélité à une ligne de front qu’il ne voulait pas voir s’effondrer. C’était sa manière à lui de prolonger la bataille, d’empêcher que l’histoire se referme brutalement.
Dans ce dernier épisode, tout Ekane apparaît en clair : un homme qui croyait que l’opposition devait rester vivante, quitte à emprunter des chemins inattendus. Un homme persuadé que la gauche camerounaise ne pouvait exister que si elle acceptait de se rendre utile dans le réel, même quand ce réel résiste. Un homme dont la dernière leçon politique n’est pas dans un livre, mais dans ce geste : se battre jusqu’au bout, même quand les alliances étonnent, même quand les vents contraires deviennent tempêtes.
Une mort qui réveille la mémoire des luttes : le retour des années de braise
La disparition d’Ekane réactive des souvenirs qui semblaient enfouis. Les débats sur l’héritage de l’UPC ressurgissent. Les militants évoquent les luttes contre AES-Sonel, les dossiers des neuf de Bepanda, les combats contre les dérives sécuritaires, les mobilisations contre le tribalisme manipulé, les prises de parole sur l’exploitation économique étrangère. Sa mort agit comme un déclencheur. Elle réveille un patrimoine militante qui n’avait pas entièrement disparu mais qui s’était affaibli sous le poids du cynisme politique et de la lassitude générale.
Cette mémoire refait surface avec force parce qu’Ekane était l’un de ses derniers détenteurs vivants. Il connaissait les noms, les dates, les fractures, les trahisons, les divergences doctrinales et les recompositions successives. Il savait relier les années de braise aux dilemmes contemporains. Il appartenait à cette génération intermédiaire, trop jeune pour avoir vécu la guerre d’indépendance, trop âgée pour s’être laissée séduire par les illusions postmodernes, suffisamment engagée pour avoir payé le prix réel de la dissidence. Sa mort ferme une séquence de l’histoire politique camerounaise. Elle clôt le cycle des militants capables de dire « j’ai vu », « j’ai vécu », « j’ai combattu » sans recours à la mythologie.
Le vide : une gauche désorientée, une jeunesse orpheline, une pensée en suspens
Depuis l’annonce de son décès, de nombreux jeunes militants ont partagé des messages évoquant un homme qui les formait avec une rigueur parfois brutale mais toujours pédagogique. Il était pour eux un professeur, un guide, un correcteur, un homme qui refusait le militantisme impulsif et qui exigeait une véritable structuration intellectuelle. Beaucoup racontent qu’il les obligeait à lire, à débattre, à comprendre avant d’agir. Ils évoquent un héritage fait d’exigence, de discipline et de profondeur, loin des agitations éphémères et des prises de position spectaculaires de l’ère numérique.
Cette dimension pédagogique explique en partie l’immense émotion provoquée par sa mort. La gauche perd non seulement un leader, mais aussi un formateur, un transmetteur, un homme qui savait donner du sens à l’engagement. Elle perd aussi la capacité d’articuler une doctrine stable dans un pays où la pensée politique se dilue dans le bruit.
Dans les messages de deuil, on lit l’inquiétude d’un camp qui se sait fragilisé depuis longtemps mais qui réalise aujourd’hui que l’un de ses derniers piliers vient de tomber. Les réactions disent la peur d’un glissement vers une opposition sans mémoire, sans colonne vertébrale, sans cadres idéologiques capables de tenir la ligne face à un pouvoir toujours plus centralisé.
Qui portera désormais la voix de l’indépendance radicale ?
La disparition d’Anicet Ekane pose une question essentielle qui dépasse le deuil : qui portera désormais la voix de la souveraineté radicale au Cameroun. Cette voix, souvent minoritaire mais déterminante, empêche le débat national de se réduire à un face-à-face entre gestionnaires libéraux et opposants républicains plus modérés. Elle rappelle que l’indépendance n’est pas achevée, que les compromissions persistent, que les dépendances se renforcent, que la colonisation change de forme mais rarement de fond.
Sa disparition laisse ce courant politique en suspens. Plusieurs figures émergent, mais aucune n’a encore son autorité intellectuelle, sa mémoire historique, sa discipline stratégique. La gauche camerounaise, déjà fragilisée par les divisions internes et le manque de renouvellement doctrinal, devra affronter cette phase sans l’un de ses guides les plus aguerris.
Dans l’un des messages les plus repris depuis l’annonce de sa mort, Abdelaziz Mounde Njimbam a choisi quelques mots d’une simplicité désarmante pour saluer celui qu’il considérait comme un maître. « Londo na sélélé. Suis ton nouveau chemin en paix. Il existe des millions de gardiens de ton héritage » .









