Acceuil Société Cameroun| « Vous n’avez pas droit à l’erreur » : après l’enterrement d’eneo, le trio Ntsimi-Hamandjoda-Ekobena au pied du mur
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Cameroun| « Vous n’avez pas droit à l’erreur » : après l’enterrement d’eneo, le trio Ntsimi-Hamandjoda-Ekobena au pied du mur

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Le rideau est tombé, le nom a changé, mais l’urgence, elle, brûle plus que jamais. Vingt-quatre heures seulement après le décret historique de Paul Biya rayant ENEO de la carte, la SOCADEL est déjà en ordre de marche. Ce mardi 5 mai au Hilton de Yaoundé, l’ambiance n’était pas seulement aux festivités, mais aux  conseils. En installant Antoine Ntsimi, Oumarou Hamandjoda et Jean Basile Ekobena, le Ministre de l’Eau et de l’Énergie les a mis face à leurs responsabilités. Entre dettes abyssales, réseau à l’agonie et usagers à bout de nerfs, les nouveaux maîtres de l’électricité camerounaise ont 100 jours pour prouver que la nationalisation n’est pas un simple ravalement de façade, mais le début d’une révolution électrique.

Le décret

Tout va très vite. Le 4 mai 2026, le Président de la République Paul Biya signe le décret n°2026/163 portant transformation de la Société « Energy Of Cameroon » ENEO Cameroon S.A en société à capital public. Le texte est net : ENEO prend désormais la dénomination de Société Camerounaise d’Électricité, en abrégé SOCADEL, avec l’État comme actionnaire unique. Vingt-quatre heures à peine après cette signature, le Cameroun installait déjà les hommes appelés à incarner cette rupture.

C’est au Hilton Hôtel de Yaoundé, ce mardi 5 mai 2026, que s’est tenue la cérémonie officielle d’installation des premiers dirigeants de la SOCADEL. À 15 heures précises, le Ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, et le Ministre du Travail et de la Sécurité Sociale, Grégoire Owona, ont présidé les travaux. La journée s’est ouverte par un huis clos entre les deux membres du gouvernement et les administrateurs de la nouvelle structure, avant qu’une session plénière, ouverte à l’ensemble des participants, ne dévoile publiquement les noms des promus.

Dans la salle, les visages familiers de l’ex-ENEO côtoyaient les représentants des ministères de tutelle, les membres du tout nouveau Conseil d’Administration et plusieurs personnalités de la République. Une assistance qui mesurait sans doute le poids du moment, celui d’une page qui se tourne et d’une autre qui, à peine ouverte, fixe déjà ses exigences. Les trois noms désormais à la tête de la SOCADEL sont Antoine Ntsimi, nommé Président du Conseil d’Administration, Oumarou Hamandjoda, Directeur Général, et Jean Basile Ekobena, Directeur Général Adjoint. Trois profils aux parcours solides, choisis par le Chef de l’État pour conduire ce qui s’annonce comme l’un des chantiers de redressement les plus complexes de l’histoire récente du secteur public camerounais.

Trois hommes pour un chantier colossal

Antoine Ntsimi ( au milieu de l’image ) n’est pas un inconnu du paysage institutionnel camerounais. Économiste, homme politique et banquier, il a occupé le portefeuille de Ministre des Finances entre 1992 et 1994, avant de présider la Commission de la CEMAC de 2007 à 2012. Son expertise en intégration monétaire et en réformes fiscales régionales le positionne comme un profil de gouvernance de haut niveau, capable d’appréhender les enjeux financiers structurels auxquels la SOCADEL devra faire face dès ses premiers mois d’existence.

Oumarou Hamandjoda, ( à gauche de l’image ) lui, est l’homme du terrain énergétique. Né en 1964 à Kodek dans l’Extrême Nord, ingénieur de centrales hydroélectriques et Maître de Conférences à l’École Nationale Supérieure Polytechnique de Yaoundé, il cumule plus de vingt-cinq années d’expérience dans le secteur de l’énergie. Il occupait depuis août 2019 le poste de Directeur Général Adjoint d’ENEO, une position qui lui a permis de voir de l’intérieur les dysfonctionnements de la structure qu’il est désormais appelé à diriger. Marié et père de quatre enfants, il connaît la maison mieux que quiconque.

Jean Basile Ekobena ( à droite de l’image ) complète ce triumvirat avec trente-deux années d’expérience dans le secteur électrique, passées successivement à la SONEL, AES SONEL puis ENEO. Économiste d’énergie senior, il occupait le poste de Conseiller Spécial du Directeur Général en charge des affaires régulatoires avant sa nomination. Un profil de technicien aguerri, familier des arcanes réglementaires d’un secteur dont la complexité n’est plus à démontrer. Gaston Eloundou Essomba a tenu à souligner devant l’assemblée que ces nominations ne doivent pas être lues comme des récompenses mais comme des «missions de redressement ». Un cadrage sans équivoque, qui dit à lui seul l’état d’urgence dans lequel la SOCADEL prend ses fonctions.

Un secteur stratégique sous perfusion, une mission de redressement sans filet

Le discours de Gaston Eloundou Essomba n’a pas ménagé ses destinataires. Devant une salle qui mesurait le poids de chaque mot, le Ministre a dressé un état des lieux du secteur électrique camerounais sans concession : déséquilibre financier structurel, tensions de trésorerie persistantes, dégradation de la qualité du service, perte progressive de confiance des usagers. « L’accumulation des arriérés, la fragilisation de la chaîne de valeur et les insuffisances opérationnelles ont atteint un seuil critique », a-t-il déclaré. « Cette situation n’est plus acceptable et le statu quo est désormais exclu ».

Dans les cent premiers jours de leur prise de fonction, les nouveaux dirigeants sont tenus à des résultats concrets et mesurables. Le Ministre a été précis sur les priorités : augmenter les revenus, réduire les charges, améliorer l’efficience. Cela passe notamment par un saut qualitatif en matière de recouvrement des recettes, tous canaux confondus. Sur ce point, la position du gouvernement est sans ambiguïté : « Tout le monde doit payer sa facture ». La traçabilité complète des flux financiers collectés, l’application stricte de la clé de répartition interne des ressources et l’élimination de toute opacité dans la gestion constituent les lignes directrices immédiates.

Le Ministre a également posé un défi de souveraineté financière interne. La SOCADEL devra mettre en place une brigade nationale de lutte contre la fraude — structure inédite dont la mission sera de traquer les fraudeurs jour et nuit, dans tous les quartiers. Derrière cette mesure se cache une réalité que le secteur connaît bien : les pertes commerciales liées aux branchements illicites et aux manipulations de compteurs représentent une hémorragie financière chronique qui a considérablement fragilisé la trésorerie d’ENEO. Stopper cette fuite est une condition sine qua non du redressement.

Au-delà des équilibres financiers, c’est la crédibilité même de l’action publique qui est en jeu. Eloundou Essomba l’a dit sans détour : « L’électricité n’est pas un service comme un autre. Elle est au cœur du développement économique, de la cohésion sociale et de la crédibilité de l’action publique ». Une formule qui situe la SOCADEL bien au-delà d’une simple entreprise publique, elle est désormais un baromètre politique. Chaque coupure de courant sera lue comme un échec de l’État. Chaque amélioration du service, comme une victoire du modèle de reprise en main souveraine.

Un contrat de performance devait d’ailleurs être signé dès le vendredi 10 mai 2026 pour formaliser ces engagements devant la tutelle. Leur action, a précisé le Ministre, sera jugée sur la stabilité du réseau, la réduction des pertes, la qualité du service rendu et le redressement financier de l’entreprise.

Ce que la SOCADEL hérite d’ENEO

La nouvelle structure ne part pas d’une page blanche. Par les dispositions du décret présidentiel du 4 mai 2026, la SOCADEL hérite de l’intégralité du patrimoine d’ENEO Cameroon S.A — droits, actifs immobiliers et mobiliers, équipements et installations techniques. La convention de concession établie au profit d’ENEO lui est également transférée. Son personnel est prioritairement constitué de l’ex-ENEO Cameroon, les 5% de participation des employés dans le capital faisant l’objet de concertations à venir pour la sauvegarde de leurs intérêts.

Sur le plan de la gouvernance, la SOCADEL est dotée d’une Assemblée Générale présidée par le représentant du Ministre des Finances, d’un Conseil d’Administration composé notamment de représentants de la Présidence de la République, des services du Premier Ministre, des ministères en charge de l’électricité, des finances et de l’économie, ainsi que des Directeurs Généraux de la SONATREL et de l’EDC. Une architecture institutionnelle qui place la nouvelle entreprise sous le contrôle étroit de l’État actionnaire unique, logique assumée d’une reprise en main souveraine.

Le Ministre a tenu à saluer le travail accompli par l’équipe sortante d’ENEO, dont la contribution « restera sans aucun doute mémorable pour la grande famille du sous-secteur énergie ». Un hommage mesuré qui n’efface pas le constat : le secteur exige désormais, selon ses propres termes, « une rupture nette avec les pratiques du passé ».

La cérémonie de ce 5 mai s’inscrit dans la continuité d’un processus engagé plusieurs mois plus tôt. C’est le 19 novembre 2025 que l’État camerounais a signé l’accord de rachat des parts du fonds d’investissement britannique Actis, actionnaire majoritaire d’ENEO. Le montant de la transaction : 78 milliards de FCFA. Le paiement effectif est intervenu le 10 février 2026, portant la participation de l’État, déjà détenteur d’environ 44% du capital , à près de 95%, les 5% restants étant conservés par les employés de la société.

Ce rachat marquait la fin d’un cycle ouvert par la privatisation du secteur électrique camerounais, dans un contexte de crise profonde. Derrière la décision de reprendre ENEO, l’objectif était déjà celui que le décret du 4 mai 2026 a formalisé : restaurer la souveraineté de l’État sur un secteur stratégique et engager une réforme structurelle de fond. La SOCADEL est le nom que le Cameroun a choisi pour cette ambition. Reste à lui donner corps, dans les cent jours, et au-delà.

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