« Si quelqu’un ose encore insulter le Président de la République ou le ministre Adolphe Moudiki, les sanctions vont tomber ». Prononcée le 14 juillet dernier lors d’une cérémonie interne à la Société nationale des hydrocarbures, cette mise en garde de Nathalie Moudiki a ravivé une question qui couvait depuis plusieurs années : qui dirige réellement l’entreprise la plus stratégique de l’État camerounais ?
Adolphe Moudiki, le boss absent
Né le 10 décembre 1938 à Yaoundé, originaire du quartier Bonamouti à Douala où sa famille est issue du clan Akwa, Adolphe Moudiki est un magistrat de formation, sorti de l’École nationale d’administration et de magistrature. Sa carrière débute au ministère de la Justice au tournant des années 1970 : sous-directeur de la Législation entre novembre 1972 et mars 1973, il devient ensuite procureur de la République près la Cour d’appel de Garoua, puis occupe la même fonction à Douala entre 1974 et 1975, après avoir été vice-président de la Cour d’appel de Yaoundé de février 1968 à août 1970.
C’est en 1975 qu’il croise durablement la route de Paul Biya, alors Premier ministre, qui le nomme conseiller technique. Les deux hommes se sont connus sur les bancs du lycée Leclerc de Yaoundé et ont longtemps partagé les mêmes loisirs, tennis et golf, en compagnie de Jean-Gaston Noah. Adolphe Moudiki devient secrétaire général des services du Premier ministre de 1976 à 1982. Lorsque Paul Biya accède à la présidence de la République cette même année, il le suit à Etoudi comme conseiller technique, avant de prendre la direction générale de la Régie des chemins de fer du Cameroun de 1982 à 1987.
Son parcours gouvernemental se poursuit avec plusieurs postes clés : il devient, le 23 janvier 1987, le tout premier ministre du Travail et de la Prévoyance sociale du pays, avant d’être nommé directeur du Cabinet civil de la présidence de la République le 16 mai 1988, puis ministre de la Justice le 13 avril 1989. Des témoins se souviennent d’une réunion des chefs de cours en 1990, au cours de laquelle il avait appelé à plus de tolérance et de clémence dans les sentences judiciaires, invoquant la surpopulation carcérale et le respect des droits individuels. Il quitte ce ministère le 26 avril 1991, remplacé par Douala Moutome.

C’est en 1993, à la mort de Jean Assoumou Mvé, que Paul Biya le porte à la tête de la très prestigieuse Société nationale des hydrocarbures, poste qu’il occupe depuis plus de trois décennies. Sous sa direction, l’entreprise s’est imposée comme le principal pilier financier de l’État camerounais, à travers des transferts massifs au Trésor public, tout en diversifiant ses activités par des prises de participation dans la distribution, notamment au sein de Tradex, désormais implantée dans plusieurs pays de la zone CEMAC, ainsi que dans la logistique et l’énergie. La SNH a par ailleurs adhéré à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, publiant régulièrement des données sur ses ventes de pétrole, une démarche saluée par cette organisation.
Cette gestion, présentée par certaines sources comme un modèle de stabilité dans un secteur souvent turbulent, ne s’est pas accompagnée d’une transparence totale aux yeux de plusieurs observateurs. Le Fonds monétaire international a régulièrement pointé le recours de la SNH à des mécanismes financiers échappant au contrôle parlementaire, la qualifiant parfois de « caisse hors budget ». Plusieurs affaires ont par ailleurs émaillé son parcours, dont celle de l’avance de 31 millions de dollars accordée en 2001 pour l’achat de l’avion présidentiel Albatros, dont une partie aurait été détournée, un dossier qui a fait plusieurs victimes judiciaires camerounaises, parmi lesquelles Marafa Hamidou Yaya, Jean-Marie Atangana Mebara, Jérôme Mendouga, décédé en détention, et Yves Michel Fotso. D’autres critiques concernent des participations jugées controversées, notamment dans l’entreprise IBC, ou encore les difficultés rencontrées par les Chantiers navals et industriels du Cameroun après une intervention de la SNH.
Sa longévité au poste s’est également heurtée au droit positif camerounais : la loi de 2017 sur les entreprises publiques limite en principe à neuf ans, renouvelables deux fois, la durée des mandats de directeur général, un plafond que dépasse très largement le mandat d’Adolphe Moudiki. Une requête déposée en 2021 par le FDC n’a pas abouti sur le fond. En juillet 2024, un conseil d’administration extraordinaire convoqué pour examiner son éventuel remplacement se serait heurté à un blocage, les portes de la SNH étant restées closes lors de sa tentative de réunion selon certaines sources, avant que Paul Biya n’intervienne personnellement pour le maintenir à son poste.
Depuis lors, l’absence prolongée d’Adolphe Moudiki, attribuée par plusieurs sources à des problèmes de santé, notamment oculaires, l’a tenu éloigné des instances de direction de l’entreprise qu’il dirige toujours sur le papier. Il n’a notamment pas pu assister, en octobre 2024, à la session annuelle de l’Organisation des pays africains producteurs de pétrole tenue pourtant à Yaoundé, contraignant le Cameroun à y dépêcher un ministre pour le représenter, faute pour l’institution qu’il dirige nominalement de pouvoir produire son propre dirigeant. Cette absence, documentée depuis près de trois ans par plusieurs publications, constitue le point de départ de la controverse qui entoure désormais la gestion de fait de la SNH par son épouse, Nathalie Moudiki.
Nathalie Moudiki, l’ascension d’une conseillère devenue incontournable
Née Nathalie Ada Engamba, Nathalie Moudiki est originaire du village de Zoum, dans la localité de Buluddu, et fille d’Émile Engamba, ancien haut fonctionnaire camerounais dont on évoque une proximité ancienne avec Paul Biya. Après un baccalauréat série A4 obtenu au lycée Général Leclerc de Yaoundé en 1990, elle se rend en Belgique pour deux années d’études en école de commerce, avant un passage en France. Elle rentre ensuite au pays, où elle intègre la SNH le 18 août 1998.
En 2000, elle épouse Adolphe Moudiki, un mariage marqué par un écart d’une trentaine d’années entre les deux époux. Sa progression au sein de la SNH s’est construite pour l’essentiel dans le champ juridique de l’entreprise : après douze années au sein de la division juridique, elle est nommée chef de cellule assurances et directrice adjointe vers 2010, puis accède à la tête de la division juridique en juin 2019. Une nouvelle étape est franchie par les décisions n° 104 et n° 108 des 10 et 12 décembre 2025, puis confirmée en février 2026, lorsqu’elle est nommée Conseillère technique n° 2 à la Direction générale, devenant ainsi la première femme à occuper ce poste, tout en conservant la direction des affaires juridiques de l’entreprise, cumulativement, depuis le 3 décembre 2025.

Cette nomination s’inscrit dans un remaniement plus large ayant vu la promotion de six hauts responsables, dont cinq femmes, parmi lesquels Daniel Olle nommé conseiller après avoir été directeur adjoint des ressources humaines, Mai-Awe Domwa Delphine à la Direction de la maintenance et de la sécurité, Corine Ayayi promue directrice financière, secondée par Souadatou Labarang, et Rikia Ngounou Leugoue à la tête de la division informatique.
Sur le plan de la représentation institutionnelle, Nathalie Moudiki occupe depuis plusieurs mois une place croissante sur la scène internationale, en lieu et place de son mari. Elle a notamment représenté l’Administrateur directeur général lors de la Commission paritaire SNH-Perenco-Addax tenue à Paris le 23 janvier 2026, où elle est revenue sur le lancement, le 1er août 2025, d’un nouveau cycle de promotion pétrolière portant sur neuf blocs libres, dont six dans le bassin offshore Douala-Kribi-Campo et trois dans le Rio Del Rey, ainsi que sur les avancées du projet de raffinerie modulaire intégrée et du terminal de stockage de Kribi. Elle préside également le conseil d’administration de CSTAR, filiale dans laquelle la SNH détient une participation de 20 %, aux côtés du négociant Trafigura, actionnaire à hauteur de 31 %, et de la société Ariana Energy, actionnaire majoritaire à 49 %.
Légitime …. ou pas ?
C’est précisément cette question de légitimité qui a été posée avec la plus grande fermeté par Akere T. Muna, fondateur de Transparency International Cameroun, dans une lettre ouverte publiée le 12 juillet 2026 dans le journal « Le Messager ». S’adressant directement à Nathalie Moudiki comme à celle qu’il qualifie de directrice générale « de fait » de la SNH, l’ancien bâtonnier et consultant international en appelle à un principe simple : l’autorité, quelle que soit la manière dont elle est exercée, confère au citoyen le droit d’en demander compte. Il y précise écrire non en adversaire politique, mais comme fondateur de l’organisation dont le nom aurait, selon lui, été invoqué par une précédente publication de la SNH dans des circonstances qu’il ne juge pas « honnêtes ».
Dans cette lettre structurée en plusieurs volets, Akere Muna interroge d’abord le fondement juridique de l’autorité exercée par Nathalie Moudiki, évoquant des documents portant la signature d’Adolphe Moudiki qui, selon plusieurs sources qu’il cite, correspondraient à une image scannée plutôt qu’à une signature originale. Il s’interroge ensuite sur la structuration de CSTAR en véhicule offshore plutôt qu’en entité de droit camerounais soumise au contrôle réglementaire national, sur l’absence d’appel d’offres documenté publiquement ayant conduit à l’entrée d’Ariana Energy dans ce montage, ainsi que sur le profil de son actionnaire, Azzam Makhlouf, qu’il présente comme exerçant simultanément la fonction de consul du Vanuatu, une juridiction utilisée, selon lui, pour faciliter des programmes de citoyenneté par investissement.
L’avocat revient longuement sur l’engagement de 215 millions de dollars de fonds SNH dans ce projet, ainsi que sur un financement de 120 milliards de francs CFA mobilisé auprès de plusieurs banques camerounaises, qu’il présente comme n’ayant fait l’objet ni d’accord de prêt public, ni d’approbation parlementaire, ni de la notification requise par les conditionnalités du programme du FMI. Il interroge également le cumul, chez Nathalie Moudiki, des fonctions de directrice des affaires juridiques, de conseillère technique et de présidente du conseil d’administration de CSTAR, une configuration qu’il juge « difficilement conciliable » avec les normes de gestion des conflits d’intérêts revendiquées par la SNH au titre de son adhésion à l’ITIE.

Un volet substantiel de la lettre porte sur le dossier Glencore : Akere Muna y rappelle que le Serious Fraud Office britannique a confirmé, dans le cadre d’un plaidoyer de culpabilité devant le tribunal de Southwark Crown Court, le versement de plus de 10,5 millions d’euros de pots-de-vin à des agents de la SNH et de la SONARA entre mars 2012 et mars 2015. Il relève que Nathalie Moudiki avait publiquement déclaré, le 30 mai 2022, que la SNH n’avait absolument rien à voir avec ces pratiques, avant que la justice britannique ne confirme les faits, et s’interroge sur le maintien ou non de ce démenti aujourd’hui.
Il évoque également des données de tarification publiées en septembre 2023 sur la plateforme Power BI de la SNH, montrant selon lui des décotes d’environ 70 % accordées à Vitol et 34 à 35 % à Glencore par rapport au prix de référence du marché, avant qu’un communiqué ultérieur de l’entreprise n’avance des chiffres sensiblement inférieurs, autour de 34 % et 15 % respectivement, sans qu’aucune méthodologie n’explique cet écart selon lui.
Akere Muna signale par ailleurs qu’une plainte aurait été déposée par la SNH auprès du Tribunal criminel spécial dans ce dossier, mais contre des personnes non identifiées plutôt que contre des bénéficiaires nommés des pots-de-vin, et s’interroge sur l’absence de toute demande formelle de coopération judiciaire adressée à Glencore dans le délai de trois ans prévu par l’accord de plaidoyer de l’entreprise, une fenêtre qui s’est refermée fin mai 2025 sans avoir été utilisée par les autorités camerounaises. Il conclut sa lettre en réclamant la publication des contrats pétroliers et de la méthodologie de tarification de la SNH, engagements pris de longue date par le Cameroun dans le cadre de ses cycles de validation ITIE mais jamais honorés selon lui, ainsi qu’une séparation structurelle entre les fonctions de régulation et de négociation commerciale du brut camerounais, un double mandat que les consultations au titre de l’article IV du FMI auraient identifié comme un « risque de gouvernance ».
Ces interrogations rejoignent des critiques plus anciennes, régulièrement formulées par des médias indépendants et des observateurs économiques, portant sur le recours de la SNH à des mécanismes financiers échappant au contrôle parlementaire, la faible émergence d’opérateurs privés camerounais dans l’amont pétrolier comparativement à d’autres pays producteurs africains, ou encore des retards dans plusieurs projets gaziers structurants, notamment l’arrêt des exportations de gaz naturel liquéfié, présenté comme un manque à gagner important pour l’État.
Face à ces critiques, plusieurs voix continuent cependant de défendre la gestion de Nathalie Moudiki. Des sources proches de l’entreprise et certains observateurs économiques soulignent son parcours interne bâti sur près de trente ans d’ancienneté, sa formation juridique et son diplôme d’expertise en ingénierie d’entreprise, ainsi que sa contribution à la modernisation de la communication de la SNH, notamment à travers sa participation active aux instances internationales du secteur et son rôle dans l’annonce de nouveaux cycles de promotion pétrolière. Ils mettent aussi en avant une expertise juridique reconnue dans la négociation des contrats pétroliers et gaziers, ainsi qu’une contribution à la visibilité internationale de l’entreprise dans un contexte de déclin des revenus pétroliers, la SNH projetant néanmoins une remontée de sa production, de 20,8 millions de barils en 2026 à 22,1 millions en 2027. Le remaniement ayant porté cinq femmes à des postes de responsabilité fin 2025 est également présenté par ses soutiens comme un signal positif de valorisation des cadres internes et féminins de l’entreprise.
D’autres avancent que sa fermeté, y compris dans ses prises de position récentes sur la loyauté due aux dirigeants de l’entreprise, relève d’une nécessaire discipline dans un secteur stratégique soumis à de fortes pressions, tant internes qu’externes, tandis que sa proximité avec le sommet de l’État est, dans cette lecture, présentée comme un atout facilitant les arbitrages plutôt que comme un facteur d’opacité.
En guerre avec Chantal Biya, son amie de toujours ?
C’est un autre volet de cette affaire qu’a récemment mis en lumière le magazine Jeune Afrique, qui évoque des relations désormais glaciales entre Nathalie Moudiki et la première dame du Cameroun, Chantal Biya, pourtant présentées de longue date comme des « intimes », cette dernière la conseillant notamment au sein de sa fondation. Selon cette publication, l’origine de cette froideur tiendrait à la volonté prêtée à Chantal Biya de placer son fils, Franck Hertz, issu d’une précédente union, à la tête de la SNH, un projet qui se heurterait à l’opposition du couple Moudiki.
Toujours selon Jeune Afrique, ce dossier de succession opposerait notamment Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence et par ailleurs président du conseil d’administration de la SNH, au couple que forment Adolphe et Nathalie Moudiki, un bras de fer que le chef de l’État aurait pourtant semblé trancher par le passé. La publication évoque la préparation, à la demande de Chantal Biya, d’un projet de décret destiné à porter Franck Hertz à la direction de l’entreprise, texte que Paul Biya aurait finalement refusé de signer. Un compromis aurait néanmoins été trouvé en 2025, avec l’attribution à Franck Hertz de responsabilités au sein des conseils d’administration de Tradex Guinée équatoriale et de Tradex RDC.

C’est dans ce climat que s’inscrirait, selon la même source, la sortie publique de Nathalie Moudiki du 14 juillet 2026, lors de l’inauguration d’une salle de sport au sein de la SNH. Devant le personnel de l’entreprise, elle a qualifié Paul Biya et Adolphe Moudiki « d’icônes et de monuments de la nation », avant de prévenir que « quiconque continuerait de s’en prendre à eux s’exposerait à des sanctions ». Cette prise de position très patriotique, largement commentée sur les réseaux sociaux, a été perçue par certains comme un rappel de discipline interne légitime, et par d’autres comme une restriction de la liberté d’expression au sein de l’entreprise.
Jeune Afrique relie cette prise de parole à la bataille de succession qui se joue en coulisses, évoquant un état de santé de plus en plus précaire d’Adolphe Moudiki, qui raviverait régulièrement, selon la publication, les spéculations sur l’avenir de la direction de la SNH. Quoi qu’il en soit, aucune source officielle, que ce soit la présidence de la République, la SNH ou les personnalités directement citées, n’est venue, à ce jour, confirmer ou infirmer publiquement l’existence d’une brouille entre Chantal Biya et Nathalie Moudiki, ni les détails du projet de nomination de Franck Hertz évoqués par le magazine …








