En près de huit décennies, le secteur électrique camerounais a traversé toutes les grandes séquences de son histoire : les ambitions coloniales portées par ENELCAM, la phase de nationalisation incarnée par la SONEL, le tournant de la privatisation avec AES puis ENEO, et aujourd’hui le retour de l’État avec la SOCADEL. Une trajectoire faite de ruptures, de réformes et de recompositions successives, où se joue en filigrane la même promesse : celle d’un accès durable et stable à l’électricité. Entre archives administratives, choix politiques et réalités techniques, retour sur une odyssée énergétique qui épouse l’histoire contemporaine du Cameroun.
1948 : Une rivière, un rêve colonial, et les premières lumières
Tout commence dans le fracas des chutes d’Édéa. Nous sommes en 1944. La Seconde Guerre mondiale n’est pas encore terminée, mais l’administration coloniale française a déjà les yeux rivés sur la Sanaga. Ce fleuve puissant qui dévale le plateau de l’Adamaoua recèle un potentiel hydroélectrique colossal et la France d’Outre-mer le sait. L’objectif est double, limpide dans sa logique coloniale : électrifier Douala, la grande métropole commerciale, et fournir une énergie abondante et bon marché à une future usine d’aluminium que le géant Péchiney-Ugine rêve d’implanter en Afrique équatoriale.
Les études sont confiées à EDF dès 1946. Deux ans plus tard, le 15 juillet 1948, un arrêté du ministre de la France d’Outre-mer donne naissance à l’ENELCAM ( Énergie Électrique du Cameroun ) société d’économie mixte réunissant l’État français, la Caisse centrale de la France d’Outre-mer, EDF et le gouvernement du territoire. Son premier Directeur Général, Albert Arlaud, cadre détaché d’EDF, prend ses fonctions le 22 juillet 1948. Les travaux commencent dès 1949. Un chantier pharaonique s’ouvre au cœur de la forêt équatoriale : une centrale hydroélectrique, une ligne de transport 60/90 kilovolts Édéa-Douala, un poste de transformation, une centrale thermique de secours à Douala-Bassa.

Le 1er janvier 1953, Douala s’allume. Officiellement. Pour la première fois, le courant d’Édéa traverse la forêt et entre dans les foyers et les usines de la métropole économique du pays. Le 5 février 1954, l’inauguration officielle du barrage et de la centrale Édéa I sanctionne l’événement dans le marbre de l’histoire. Mais la machine s’emballe déjà. Entre 1955 et 1958, la construction d’Édéa II soit six groupes de 20,8 mégawatts vient nourrir ALUCAM, la Compagnie Camerounaise d’Aluminium née en 1954 d’un partenariat Péchiney-Ugine. Le modèle est original, presque paradoxal : l’alumine est importée, transformée sur place grâce à l’hydroélectricité locale, et l’aluminium exporté vers l’Europe. Édéa devient la « Ville des Lumières », une formule qui résonne encore aujourd’hui.
Mais l’électricité reste fragmentée. Au Cameroun oriental, une autre entité, EDC ( Électricité du Cameroun) est créée en 1963 pour assurer la distribution dans les zones non couvertes par ENELCAM. Au Cameroun occidental, l’ex-territoire britannique, c’est POWERCAM ( Cameroon Electricity Corporation ) qui gère le réseau. Trois structures, trois logiques, un même pays qui tâtonne vers son avenir énergétique. Cette fragmentation ne survivra pas à l’indépendance.
1974 : La SONEL, l’électricité nationaliste et l’ambition d’un État souverain
Le 18 mai 1974, l’État camerounais accomplit ce que l’indépendance de 1960 n’avait pas encore pleinement réalisé dans le secteur électrique : l’unification. ENELCAM et EDC fusionnent pour donner naissance à la SONEL : Société Nationale d’Électricité. Un an plus tard, POWERCAM est absorbée. Le Cameroun dispose enfin d’un opérateur intégré unique, couvrant production, transport et distribution sur l’ensemble du territoire national.
À la tête de cette nouvelle institution, un homme s’impose comme la figure tutélaire d’une époque entière : Marcel Niat Njifenji. Ingénieur de formation, il avait déjà fait ses armes à ENELCAM dès 1962. Il prend la direction générale de la SONEL dès sa création, en mai 1974, épaulé par Gilbert Ntang à la présidence du Conseil d’Administration et par Justin Ndioro et Thomas Dakayi Kamga comme directeurs généraux adjoints. Son empreinte sur le secteur sera profonde, durable, parfois controversée, il dirigera la SONEL de 1974 à 1984, puis reviendra aux commandes de 1989 à 2001, soit près de vingt-sept ans au total, avec une interruption forcée.
Car entre-temps, le pays traverse une convulsion politique majeure. En avril 1984, un coup d’État manqué ébranle le régime de Paul Biya. Niat Njifenji, dans le tourbillon des suspicions, est limogé puis emprisonné. Il sera réhabilité en 1989 et reprendra son poste. Sa longévité dit quelque chose de cette époque : celle d’un État qui construit ses institutions dans la durée et avec une continuité que les décennies suivantes ne retrouveront pas.

Sous la SONEL, le Cameroun électrifie, étend, construit. La centrale de Songloulou sort de terre sur la Sanaga. Les barrages-réservoirs de M’Bakaou et de Bamendjin régularisent le débit du fleuve pour garantir la production en saison sèche. L’électrification rurale et urbaine progresse, portée par une volonté politique de faire de l’électricité un outil de développement national. Ce sont des années de foi dans le modèle étatique, une foi qui commence à se fissurer à la fin des années 1980, quand la crise économique frappe le Cameroun de plein fouet.
Les dettes s’accumulent. Les pertes techniques explosent. Les délestages deviennent chroniques. La Sanaga, capricieuse, amplifie les pénuries en saison sèche. La SONEL entre dans les années 1990 comme une institution solide sur le papier mais fragilisée dans ses fondations financières. Les institutions de Bretton Woods commencent à regarder le secteur avec insistance. Le message est clair : la gestion publique a atteint ses limites. Il faut ouvrir les portes au privé.
2001 : La privatisation, ou le pari risqué du marché
Le 17 juillet 2001, le Cameroun franchit le Rubicon. Sous pression du FMI et de la Banque Mondiale, l’État cède 56 % du capital de la SONEL à AES Corporation, le géant américain de l’énergie. Le prix de la transaction : environ 69 à 71 millions de dollars. L’État conserve 44 % du capital. Le personnel hérite de 5 %. La société devient AES-SONEL. Une concession de vingt ans pour la production, le transport et la distribution est accordée au nouvel actionnaire majoritaire.
L’ère nationale touche à sa fin. Marcel Niat Njifenji quitte définitivement la direction générale en juillet 2001, lui qui avait vécu toute l’histoire de l’électricité camerounaise depuis les premiers jours d’ENELCAM. Il s’en va discrètement, laissant la place à une succession de directeurs généraux aux profils très différents : Mark Miller (2001-2002), Hélène Tarnoy (2002-2004), puis le Camerounais Jean David Bilé (2004-2008), suivi d’un retour d’expatriés avant un nouveau mandat de Bilé (2009-2014). La gouvernance oscille entre expertise internationale et ancrage local, sans trouver de modèle stable.

Sur le terrain, les résultats d’AES-SONEL sont mitigés. Des investissements sont réalisés, le réseau progresse dans certaines zones, mais les coupures persistent, les pertes restent élevées et la dette s’alourdit. Le modèle de la privatisation censé apporter l’efficacité et les capitaux que l’État ne pouvait plus mobiliser produit des effets partiels dans un secteur structurellement contraint par la dépendance hydroélectrique et la faiblesse du recouvrement. En 2013, AES Corporation décide de sortir. Elle a joué son rôle, encaissé ses rendements, et passe la main.
2014 : Actis entre en scène, ENEO naît
Le 12 juin 2014, le fonds d’investissement britannique Actis, spécialiste des infrastructures africaines boucle le rachat des parts d’AES pour environ 202 millions de dollars. Le 12 septembre 2014, la société change de nom et d’identité visuelle. Elle s’appelle désormais ENEO Cameroon ( Energy of Cameroon). Un nom anglophone pour une société française dans un pays bilingue, le symbole d’une mondialisation financière qui ne s’encombre pas de nuances culturelles.
Joël Nana Kontchou prend les rênes de la direction générale de 2014 à 2019. Sous son mandat, ENEO revendique des avancées significatives : le taux d’accès à l’électricité passe de 56 % en 2014 à des niveaux progressivement plus élevés, quelque 432 milliards de FCFA sont investis dans la modernisation du réseau, plus de 2 000 jeunes sont recrutés, et la contribution fiscale de la société dépasse 520 milliards de FCFA sur la période. En 2019, une réforme structurelle majeure intervient : le transport de l’électricité est séparé de la distribution avec la création de SONATREL — la Société Nationale de Transport de l’Électricité. ENEO se recentre sur la production et la distribution.

Mais les années suivantes accumulent les difficultés. Eric Mansuy (2019-2022), Patrick Eeckelers (2022-2023), puis le Marocain Amine Homman Ludiye (juin 2023 – mai 2026) se succèdent à la tête d’une entreprise prise en étau entre une dette abyssale estimée à 700 à 800 milliards de FCFA fin 2024, des factures impayées par l’État et les grandes structures publiques dépassant 266 milliards de FCFA en 2023, et une insatisfaction populaire qui ne désarme pas. Les coupures sont quotidiennes dans certains quartiers.
Le vol d’électricité coûterait à lui seul 60 milliards de FCFA par an selon certaines estimations. Les tensions sociales s’accumulent. Sous Homman Ludiye, ENEO subit même des cyberattaques et voit certaines centrales s’arrêter faute de paiement de leurs fournisseurs. L’entreprise plaide que le problème est financier, pas technique mais pour l’usager qui vit dans le noir, la nuance importe peu.
2025-2026 : Le retour de l’État, ou l’histoire qui boucle
C’est dans ce contexte de crise profonde que l’État camerounais décide de reprendre ce qu’il avait confié au privé vingt-cinq ans plus tôt. Les négociations avec Actis durent plus de deux ans. Le 19 novembre 2025, l’accord de rachat est signé : 78 milliards de FCFA pour les 51 % détenus par le fonds britannique. Le 10 février 2026, le paiement est effectué. L’État, déjà détenteur de 44 % du capital, monte à 95 %. Les 5 % restants demeurent entre les mains des employés.
Ce retour au giron public n’est pas une nostalgie, c’est une nécessité. Le modèle de la concession privée, qui avait semblé la solution en 2001, a montré ses limites dans un secteur où les tarifs sont politiquement sensibles, où la dette croisée entre acteurs publics et privés est structurelle, et où les aléas climatiques comme la baisse des eaux de la Sanaga en saison sèche conditionnent plus que la compétence des gestionnaires la disponibilité de l’énergie. Le 4 mai 2026, Paul Biya signe le décret n°2026/163. ENEO disparaît. La SOCADEL naît.

Le lendemain, au Hilton Hôtel de Yaoundé, trois hommes sont installés dans leurs fonctions devant une salle qui mesure le poids du moment. Antoine Ntsimi à la présidence du Conseil d’Administration. Oumarou Hamandjoda à la direction générale. Jean Basile Ekobena comme adjoint. Et Gaston Eloundou Essomba qui leur dit, sans détour, ce que l’histoire dit depuis 1948 à chaque génération de gestionnaires du secteur électrique camerounais : le peuple attend de la lumière. Pas des promesses. De la lumière.
Soixante-dix-huit ans après les premiers coups de pioche dans les chutes d’Édéa, l’histoire électrique du Cameroun tourne une nouvelle page. Elle a porté bien des noms — ENELCAM, SONEL, AES-SONEL, ENEO. Elle s’appelle aujourd’hui SOCADEL. Ce qui n’a pas changé, c’est la Sanaga qui coule. Et les Camerounais qui attendent que leurs lumières restent allumées.

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