Dans son discours au Palais de l’Unité, le Pape a consacré un long développement à la société civile camerounaise — associations, ONG, chefs traditionnels, responsables religieux, femmes de terrain. Un satisfecit inattendu, prononcé devant les autorités, pour ces millions de Camerounais anonymes qui tiennent le pays debout là où les institutions chancellent.
Au milieu d’un discours dense, chargé d’exhortations et d’interpellations, Léon XIV a lâché une phrase qui a peut-être moins retenu l’attention que ses passages sur la corruption ou les conflits armés, mais qui mérite qu’on s’y attarde. «Le Cameroun est lui aussi prêt pour cette transition», a-t-il déclaré, en évoquant le rôle de la société civile dans la construction de la paix sociale. Pas «pourrait être prêt». Pas «devrait se préparer». Prêt. Présent de l’indicatif, sans condition.
De la bouche d’un Souverain Pontife qui venait de nommer sans détours les crises, les violences et la corruption, ce verdict positif sur la capacité du pays à se transformer n’est pas une politesse de clôture. C’est un jugement fondé sur une réalité que Léon XIV a pris soin de documenter dans son discours lui-même : celle d’une société civile camerounaise qui, loin des projecteurs et des palais, travaille chaque jour à maintenir la cohésion d’un pays traversé par des forces centrifuges puissantes.
Ce Cameroun-là — celui des associations de quartier, des ONG humanitaires dans le Grand Nord, des chefs traditionnels médiateurs dans les villages du Nord-Ouest, des femmes qui reconstruisent des foyers détruits par la violence — n’occupe pas souvent la une des journaux. Le Pape lui a offert, le 15 avril au Palais d’Étoudi, un moment de reconnaissance internationale rare.
L’architecture invisible d’un pays qui tient
Pour comprendre pourquoi ce satisfecit pontifical n’est pas excessif, il faut regarder ce que la société civile camerounaise accomplit concrètement dans les zones de tension depuis plusieurs années.
Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, théâtres d’une crise armée qui a déplacé des centaines de milliers de personnes depuis 2017, ce sont les organisations communautaires locales, les réseaux d’Églises — catholiques, protestantes, évangéliques — et les chefferies traditionnelles qui ont maintenu en collaboration [avec les forces de défense et de sécurité] un maximum de lien social. Des couloirs humanitaires informels, négociés non pas entre gouvernements mais entre chefs de village et responsables religieux, ont permis à des populations civiles de se déplacer, de s’alimenter, d’accéder à des soins. Des médiations locales, discrètes, non médiatisées, ont évité que des incidents isolés ne dégénèrent en massacres.
Dans l’Extrême-Nord, frappé par les incursions répétées de Boko Haram depuis 2014, la résilience des communautés locales a régulièrement surpris les observateurs. Les comités de vigilance villageois, les associations féminines de reconstruction économique, les réseaux d’imams et de pasteurs qui travaillent conjointement à prévenir la radicalisation des jeunes désœuvrés — tout cela constitue un tissu de résistance civique que les rapports des organisations internationales documentent depuis des années, sans que cela fasse jamais la une.
Léon XIV a nommé précisément ces acteurs dans son discours : «Associations, organisations de femmes et de jeunes, syndicats, ONG humanitaires, chefs traditionnels et religieux». L’énumération n’est pas rhétorique. Elle correspond à une cartographie réelle de qui fait quoi sur le terrain camerounais. Et le Pape a ajouté une précision qui vaut son pesant : ce sont «les premiers à intervenir lorsque les tensions surgissent» . Avant les organisations internationales, avec leurs procédures et leurs délais de déploiement.
Les femmes…. Un pilier
Si Léon XIV a tenu à distinguer les femmes dans un développement spécifique au sein de son éloge de la société civile, c’est que leur place dans l’architecture de la paix camerounaise est à la fois centrale et systématiquement sous-reconnue.
Le tableau est documenté. Dans les camps de déplacés de l’Adamaoua et du Nord, ce sont majoritairement des femmes qui organisent la vie collective, gèrent la distribution des ressources, maintiennent la scolarisation des enfants dans des conditions précaires. Dans les villes de l’Ouest et du Littoral, les tontines — ces associations d’épargne et de solidarité mutuelle dont les femmes constituent l’armature principale — ont amorti des chocs économiques que ni l’État ni le secteur bancaire formel n’auraient pu absorber. Dans les communautés rurales du Nord-Ouest en crise, des femmes ont servi d’intermédiaires entre des familles divisées par le conflit, entre des fils partis dans les maquis et des parents qui voulaient les ramener.
Le Pape a reconnu cette réalité avec une franchise qui tranche avec les discours officiels habituels sur la femme camerounaise, volontiers cantonnés à la célébration de la mère et de l’épouse. Il a dit que l’engagement des femmes dans «l’éducation, la médiation et la reconstruction du tissu social» constitue «un frein à la corruption et aux abus de pouvoir » et ça , le président de la République Paul Biya le sait pertinemment car en début de son nouveau mandat, il a fait des femmes une priorité absolue dans sa gouvernance.
Au Cameroun, les femmes représentent aujourd’hui environ 31% des députés à l’Assemblée nationale, un taux honorable à l’échelle africaine mais il faut encore plus et le président Paul Biya a promis d’en faire plus. L’exhortation de Léon XIV à ce que leur voix soit «pleinement reconnue dans les processus décisionnels» s’adresse à cette volonté.
Le dialogue interreligieux, héritage vivant
Il est un domaine où le Cameroun peut légitimement revendiquer une expérience accumulée et un savoir-faire que d’autres nations du continent lui envient : la gestion du pluralisme religieux. Pays à majorité chrétienne avec une minorité musulmane significative — environ 20% de la population, concentrée principalement dans le Grand Nord et chez certaines communautés du centre —, le Cameroun n’a pas connu de conflit interreligieux » majeur » depuis son indépendance. Ce n’est pas un acquis automatique. C’est le résultat d’un travail continu, porté en grande partie par des acteurs de la société civile religieuse.
Le Conseil œcuménique des Églises du Cameroun, le Conseil islamique, les structures diocésaines catholiques — ces institutions entretiennent depuis des décennies des relations de travail qui, sans être exemptes de tensions, ont constamment privilégié le dialogue sur l’affrontement. Lors des crises politiques — la période de transition des années 1990, les émeutes de 2008, la crise anglophone — ces structures religieuses ont régulièrement joué un rôle d’amortisseur, en appelant au calme, en offrant des espaces de médiation, en maintenant des ponts entre communautés que la politique cherchait parfois à dresser les unes contre les autres.
Léon XIV, en favorisant le dialogue interreligieux et en associant les responsables religieux «aux initiatives de médiation et de réconciliation», ne propose pas une innovation. Il valide une pratique camerounaise existante. Et cette validation, venue du chef de l’Église catholique mondiale, donne au modèle camerounais une portée qui dépasse ses frontières. Dans un Sahel qui s’embrase, dans un Nigeria voisin déchiré par les violences intercommunautaires, dans une Centrafrique exsangue, le fait qu’un pays de dix-neuf millions d’habitants, avec deux cents groupes ethniques et deux confessions principales, ait maintenu la paix religieuse mérite d’être non seulement salué mais étudié.









