Ce qui s’est joué à Niamey ce samedi matin ne ressemble pas à une simple mutinerie de caserne. Pendant plusieurs heures, des militaires en rupture avec leur hiérarchie ont engagé des actions coordonnées contre plusieurs centres névralgiques du pouvoir : la base aérienne 101, le palais présidentiel et la télévision publique. La garde présidentielle a été mobilisée, les accès aux institutions stratégiques ont été verrouillés et les émissions de la télévision nationale interrompues. Lorsqu’une faction armée cherche simultanément à neutraliser l’appareil militaire, à atteindre le siège du pouvoir exécutif et à perturber le principal moyen de communication de l’État, la qualification de tentative de prise du pouvoir devient difficile à écarter.
La cible n’était pas une caserne : c’était le cœur du pouvoir
Le premier élément géopolitique à regarder est celui des cibles. Les mutins ne se sont pas contentés de protester contre leur hiérarchie dans une garnison. Ils ont frappé la base 101, située dans le complexe de l’aéroport international Diori-Hamani, puis tenté d’atteindre le palais présidentiel. Des tirs ont également été signalés près du camp Bassora de la Garde nationale et la télévision publique a été temporairement réduite au silence.
Cette géographie des affrontements est importante. Dans un coup d’État classique, le contrôle des forces armées, du chef de l’État et des moyens de communication constitue précisément l’un des premiers objectifs. Il ne suffit évidemment pas de tirer autour d’un palais pour renverser un régime. Mais ici, plusieurs points indispensables au fonctionnement du pouvoir ont été visés dans une même séquence. Selon une source sécuritaire citée par l’AFP, des insurgés issus des forces armées ont effectivement tenté de pénétrer dans le palais présidentiel avant d’être repoussés par la Garde présidentielle.
Le choix de la base 101 est lui aussi révélateur. Cette installation n’est pas une simple infrastructure militaire parmi d’autres : elle se trouve dans l’enceinte de l’aéroport et accueille notamment des éléments d’Africa Corps ainsi que l’état-major de la force unifiée de l’Alliance des États du Sahel. S’en emparer, c’est donc toucher à un nœud militaire et stratégique majeur de la capitale.
Surtout, les informations disponibles indiquent que le mouvement ne se limitait pas nécessairement à quelques hommes enfermés dans une caserne. Le Monde rapporte que les mutins auraient été issus notamment de forces spéciales basées à Ouallam et qu’ils cherchaient à rallier d’autres officiers. Des tractations auraient eu lieu entre différents corps de l’armée pour déterminer le rapport de force. C’est précisément cette recherche de ralliements qui fait passer l’événement de la contestation interne à la tentative de conquête du pouvoir.
Tiani face au même mécanisme qui l’a porté au pouvoir
Il y a ensuite un paradoxe qui donne à cette affaire une portée particulière. Abdourahamane Tiani dirige le Niger depuis le coup d’État du 26 juillet 2023. Il était alors le chef de la Garde présidentielle qui s’était retournée contre le président Mohamed Bazoum. Trois ans plus tard, c’est donc un autre groupe de militaires qui tente, à son tour, de déplacer le rapport de force par les armes.
La réaction de la Garde présidentielle est, dans ce contexte, déterminante. Les informations disponibles indiquent qu’elle est restée fidèle à Tiani et qu’elle a repoussé la tentative d’accès au palais. C’est probablement l’un des éléments qui expliquent pourquoi le mouvement n’a pas basculé immédiatement en changement de régime. Un coup d’État ne se résume pas à attaquer le pouvoir : il faut ensuite que suffisamment de forces armées cessent de lui obéir. Or, samedi, la Garde présidentielle semble être restée dans le camp du chef de la junte.
C’est également ce qui explique la prudence avec laquelle il faut lire le communiqué du ministre de la Défense. Le général Salifou Mody parle de « soldats en rupture avec le règlement militaire » et de « mouvement d’humeur », affirmant que les forces de défense et de sécurité reprennent progressivement le contrôle. Mais cette terminologie relève aussi d’une bataille politique sur la qualification des événements. Reconnaître officiellement une tentative de coup d’État reviendrait à admettre qu’une partie de l’armée a voulu renverser le pouvoir militaire en place.
Or, plusieurs heures après les premiers affrontements, les informations disponibles continuaient de faire état de mutins retranchés à la base 101 et de discussions visant à déterminer les éventuels ralliements. Reuters rapportait encore une situation volatile, tandis que des sources citées par Le Monde indiquaient que le rapport de force n’était pas totalement stabilisé. Le pouvoir a donc pu reprendre l’initiative sans que cela efface la nature de l’opération initiale.
Une crise militaire qui arrive après deux attaques contre le même secteur
L’autre dimension de cette affaire est sécuritaire. La base 101 et l’aéroport de Niamey avaient déjà été visés deux fois cette année par des groupes jihadistes. En janvier, une attaque attribuée à l’État islamique avait ciblé le complexe aéroportuaire. En juin, le JNIM, lié à Al-Qaida, avait de nouveau frappé le secteur, faisant 11 morts parmi les soldats et deux victimes civiles.
Cette répétition est lourde de conséquences. Le régime de Tiani a fondé une grande partie de sa légitimité sur la promesse de restaurer la sécurité et de reprendre le contrôle du territoire. Il a rompu avec la France, quitté la Cédéao avec le Mali et le Burkina Faso et renforcé sa coopération militaire avec la Russie. Pourtant, les groupes jihadistes continuent de mettre à l’épreuve les forces nigériennes. Et désormais, la contestation ne semble plus venir uniquement de l’extérieur du dispositif sécuritaire : elle apparaît aussi à l’intérieur de l’armée.
C’est là que se trouve le véritable risque pour le régime. Une armée fortement sollicitée par les combats jihadistes, confrontée à de lourdes pertes et désormais traversée par des tensions internes peut devenir politiquement vulnérable. Reuters rapporte justement que le mouvement aurait impliqué des militaires issus de zones particulièrement éprouvées par les combats contre les groupes islamistes. Si cette hypothèse se confirme, le putsch avorté pourrait être moins un accident isolé qu’un symptôme des frustrations accumulées dans l’appareil militaire.
Le Niger n’a donc pas simplement connu une matinée de tirs. Il a connu une tentative de renversement du pouvoir qui n’a pas abouti. La différence est essentielle. Le régime de Tiani a conservé le palais, la Garde présidentielle lui est restée fidèle et les mutins n’ont pas réussi, à ce stade, à obtenir le ralliement décisif d’autres unités. Mais le fait qu’une faction militaire ait pu attaquer simultanément des positions stratégiques de la capitale et tenter d’atteindre le palais présidentiel constitue en lui-même un signal politique majeur.

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