À Freetown, l’histoire s’est accélérée pour le jeune pouvoir sénégalais. En s’adjugeant d’un coup la présidence politique et la direction administrative de la CEDEAO, Dakar opère un doublé institutionnel sans précédent. Face à un espace ouest-africain fragmenté par la dissidence sahélienne, le président Bassirou Diomaye Faye et le général Birame Diop forment désormais un attelage inédit, condamné à réussir la réconciliation régionale ou à acter la faillite du modèle communautaire.
Le sommet de Freetown fera date dans les annales de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Réunie en Sierra Leone pour sa 69e session ordinaire, la Conférence des chefs d’État et de gouvernement a consacré, par un vote unanime, un basculement géopolitique majeur au profit de Dakar. Le Sénégal réalise un doublé historique sans précédent : le président Bassirou Diomaye Faye a été porté à la présidence en exercice de l’organisation pour un mandat d’un an, tandis que le général d’armée Birame Diop a été officiellement désigné pour présider la Commission de la CEDEAO pour la période 2026-2030.
Cette double consécration propulse le jeune pouvoir sénégalais sur le devant de la scène diplomatique régionale. En reprenant le flambeau des mains du chef de l’État sierra-léonais sortant, Julius Maada Bio, Bassirou Diomaye Faye hérite d’une machine communautaire grippée, contestée de l’intérieur et bousculée par des vents contraires. La nomination concomitante du général Birame Diop, ancien ministre des Forces armées et figure respectée des états-majors, vient compléter ce dispositif en installant pour la première fois un Sénégalais à la tête de l’organe exécutif et opérationnel à Abuja, en remplacement du Gambien Omar Alieu Touray.
L’ambiance feutrée du centre de conférence de Lungi n’a pas réussi à masquer la gravité du moment. À l’occasion du cinquantenaire de l’organisation, les dirigeants de la sous-région se sont retrouvés autour d’un ordre du jour particulièrement dense, articulé entre la signature du Pacte pour l’avenir de l’intégration régionale et des discussions serrées sur l’état de la sécurité collective. Si la présence notable du général guinéen Mamadi Doumbouya a symbolisé une forme de normalisation institutionnelle, le grand vide laissé par l’absence des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) a rappelé à quel point la cohésion ouest-africaine est aujourd’hui menacée. C’est précisément dans ce paysage fragmenté que le duo exécutif sénégalais va devoir imprimer sa marque.
Le sursaut d’une communauté face à son destin
La 69e session ordinaire de la CEDEAO s’est ouverte dans un climat de gravité où l’urgence de l’action l’a définitivement emporté sur le protocole. Autour du président hôte Julius Maada Bio, une douzaine de chefs d’État et de hauts représentants, parmi lesquels Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire, Adama Barrow de la Gambie ou encore le nouveau président béninois Romuald Wadagni, ont dressé un bilan sans concession d’un demi-siècle d’intégration régionale. Les discussions ont oscillé entre la nécessité impérieuse de réformer les structures internes de l’organisation et l’obligation de répondre aux aspirations concrètes d’une jeunesse ouest-africaine en quête de perspectives économiques.
Le cœur des débats a convergé vers l’adoption de la Déclaration d’engagement en faveur du Pacte pour l’avenir de l’intégration régionale. Ce document stratégique, défendu avec vigueur par Bassirou Diomaye Faye lors de ses interventions, se veut un manifeste de vérité destiné à rompre avec la politique des simples déclarations d’intention. Les chefs d’État ont unanimement reconnu que les crises de légitimité que traverse l’institution découlent en grande partie de sa perception par les citoyens comme un « club de dirigeants » déconnecté des réalités quotidiennes du commerce, de la libre circulation et de la sécurité.

Au-delà des questions de gouvernance pure, le sommet a également accordé une attention cruciale aux initiatives sociétales visant à apaiser les tensions transfrontalières. Les délégations du Nigeria et du Ghana ont ainsi porté une offensive diplomatique remarquée contre la montée de la xénophobie et de l’afrophobie au sein de l’espace communautaire. Cette initiative, saluée par l’ensemble des participants, rappelle que l’intégration ne se résume pas à des traités économiques, mais repose d’abord sur la protection des droits des millions de migrants qui font vivre l’économie de la sous-région.
Toutefois, l’ombre des régimes militaires du Sahel a plané sur chaque session de travail. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, engagés dans un processus de retrait définitif depuis l’officialisation de leur rupture, n’avaient envoyé aucun représentant à Freetown. Les discussions à huis clos ont mis en évidence la profonde inquiétude des chefs d’État face à la pérennisation de l’Alliance des États du Sahel (AES), perçue comme un risque de balkanisation définitive de l’Afrique de l’Ouest, tant sur le plan douanier que sécuritaire.
C’est au terme de ces arbitrages complexes que le choix du Sénégal s’est imposé comme une évidence stratégique. En confiant les rênes politiques et administratives à Dakar, les dirigeants de la CEDEAO ont fait le pari d’un leadership neuf, capable de parler à toutes les factions. Dans son message de remerciement, teinté d’humilité et de solennité, le président Faye a immédiatement fixé le cap en dédiant son mandat d’un an à l’avènement d’une « Afrique de l’Ouest réconciliée et unie », marquant ainsi le début d’un véritable contre-la-montre diplomatique.
Les chantiers politiques de Bassirou Diomaye Faye : l’art de la médiation et du renouveau démocratique
En accédant à la présidence en exercice de la CEDEAO, Bassirou Diomaye Faye change d’envergure et se frotte au feu de la realpolitik régionale. Son principal défi, et sans doute le plus titanesque, sera de jeter les bases d’un dialogue direct et décomplexé avec les dirigeants de l’AES. Fort d’une légitimité démocratique fraîchement acquise et d’un discours d’obédience souverainiste qui résonne positivement auprès des juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey, le chef de l’État sénégalais dispose d’un profil de médiateur idéal pour tenter de freiner le divorce économique et humain qui s’annonce.
Le président sénégalais devra manœuvrer habilement pour extirper la CEDEAO du piège de l’image de « machine à sanctionner » dans lequel elle s’est enfermée après le putsch de juillet 2023 au Niger. L’échec des menaces d’intervention militaire et l’inefficacité des blocus économiques, aujourd’hui levés, obligent le nouveau président en exercice à réinventer la boîte à outils diplomatique de l’organisation. Il s’agira pour lui de privilégier une diplomatie préventive basée sur l’incitation et l’accompagnement des transitions, plutôt que sur la punition collective qui asphyxie d’abord les populations.
Parallèlement à la crise sahélienne, Bassirou Diomaye Faye sera attendu au tournant de la consolidation démocratique. L’Afrique de l’Ouest a été profondément déstabilisée par la résurgence des coups d’État et par les dérives des troisièmes mandats constitutionnels qui ont fait le lit de l’instabilité. Le président sénégalais devra faire preuve d’une fermeté impartiale pour réaffirmer le protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance de la CEDEAO, en veillant à ce que les règles du jeu électoral soient respectées avec la même rigueur, qu’il s’agisse de régimes civils ou militaires.

Sur le front économique, le locataire du palais de l’Avenue Roume à Dakar devra insuffler une nouvelle dynamique aux projets d’intégration monétaire et douanière, alors que le projet de monnaie unique (Eco) stagne dans les tiroirs ministériels. Le renforcement de la zone de libre-échange et la suppression des barrières tarifaires indues le long des grands corridors routiers sous-régionaux constitueront des indicateurs de réussite majeurs pour son mandat d’un an. Il devra prouver que la CEDEAO peut générer de la prospérité partagée dans un contexte d’inflation mondiale.
Enfin, la réussite politique de Bassirou Diomaye Faye dépendra de sa capacité à restaurer la confiance sacrée entre l’institution et la jeunesse ouest-africaine. Son arrivée au pouvoir, portée par un immense élan populaire au Sénégal, lui confère une responsabilité morale : celle de démontrer que les institutions multilatérales peuvent être réformées de l’intérieur pour servir d’amortisseurs sociaux et de leviers de développement, plutôt que de simples parlements de l’élite politique régionale.
Le général Birame Diop face au défi de la machine administrative et opérationnelle d’Abuja
Si le président Faye incarne la vision politique, le général d’armée Birame Diop sera, à partir du 1er septembre, l’ingénieur en chef chargé de faire redémarrer le moteur de la CEDEAO. En prenant les commandes de la Commission pour un mandat de quatre ans (2026-2030), cet officier supérieur de haut rang quitte le terrain strictement militaire pour endosser le costume de super-administrateur. Son premier défi sera de rationaliser une bureaucratie communautaire souvent jugée lourde, dispendieuse et inefficace dans la mise en œuvre des décisions prises par la conférence des chefs d’État.
Le nouveau président de la Commission devra s’atteler immédiatement à la préservation de l’acquis communautaire technique avec les pays dissidents du Sahel. Bien que le Mali, le Burkina Faso et le Niger aient consommé la rupture politique, les réalités du terrain imposent le maintien des accords techniques liés à la transhumance du bétail, à l’interconnexion des réseaux électriques et à la libre circulation des denrées de première nécessité. Le général Diop devra user de toute son habileté managériale pour coordonner ces dossiers sensibles sans heurter les susceptibilités politiques de part et d’autre.
Le profil d’ancien chef d’état-major général des armées (CEMGA) et d’ancien ministre des Forces armées du général Diop sera particulièrement scruté sur le chantier de la réforme de l’architecture de sécurité régionale. Face à l’expansion fulgurante des groupes jihadistes du Sahel vers les pays côtiers du golfe de Guinée, la Commission de la CEDEAO se doit de repenser ses mécanismes d’alerte précoce et de coopération policière et judiciaire. L’harmonisation des politiques de lutte contre le terrorisme, le partage de renseignements et la revitalisation de la Force en attente de la CEDEAO feront partie de ses priorités opérationnelles absolues.

Au-delà de l’agenda sécuritaire, le général Birame Diop devra piloter l’exécution des grands chantiers d’infrastructures régionales, à l’instar de l’autoroute Lagos-Abidjan ou des projets de développement agricole communautaire. L’un des reproches récurrents faits à la Commission est le taux d’exécution dramatiquement bas de ses budgets de développement. Le nouveau patron d’Abuja devra imposer une culture du résultat et de la transparence financière pour rassurer les partenaires techniques et financiers internationaux, dont les financements restent indispensables à la survie de nombreux programmes régionaux.
Pour réussir ce mandat de quatre ans, Birame Diop devra enfin réussir le pari de la communication institutionnelle. Il lui incombe de réhabiliter l’image de la Commission auprès de l’opinion publique ouest-africaine en valorisant les réussites concrètes de l’intégration, qu’il s’agisse des programmes de bourses universitaires régionales ou des interventions d’urgence humanitaire. Le général devra démontrer qu’un homme de discipline peut insuffler l’agilité nécessaire pour transformer une administration contestée en un outil moderne, transparent et exclusivement dévoué au bien-être des populations.

Laisser un commentaire