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Au Cameroun, Abbé Étienne Bakaba, un prêtre catholique aux allures d’opposant politique 

Des appels à l’alternance au réquisitoire contre les dirigeants, en passant par ses sorties controversées sur Clément Atangana, l’abbé Étienne Bakaba s’est imposé comme une voix singulière dans le débat public camerounais. Depuis son autel comme sur les réseaux sociaux, ce prêtre catholique ne se contente plus de commenter l’actualité : il interpelle, accuse et bouscule les codes de la parole religieuse.. Portrait !!

Le dimanche 11 octobre 2026, à la paroisse Saint-Paul-VI de Bonamoutongo, à Douala, l’abbé Étienne Bakaba prononce une homélie dont un extrait va rapidement circuler sur les réseaux sociaux. Le prêtre s’attaque au maintien prolongé des dirigeants au pouvoir et à ce qu’il considère comme l’impossibilité d’une alternance démocratique au Cameroun. Sa formule est brutale : « Puisque l’alternance par les urnes est impossible, il y aura l’alternance par la mort. Il n’y a que l’alternance par la mort qui va vous chasser du pouvoir ». Il poursuit en interpellant les responsables politiques sur leur âge et leur état de santé : « Politiques, vous n’avez plus de force. Vous êtes malades. Vous ne pouvez pas dire je suis malade, je veux me reposer. Vous restez là pour mourir, pour qu’on reste pleurer quoi ? Irrecevable » . L’assistance est aux abois.

La déclaration ne constitue pas un appel explicite à tuer un dirigeant. Elle exprime, dans un registre polémique, l’idée que la succession politique pourrait finir par être imposée par la mort lorsque les mécanismes électoraux ne permettent plus, selon lui, un « changement de pouvoir ». Cette distinction est importante pour comprendre la portée de ses mots. Mais la formule n’en reste pas moins lourde de sens dans un pays où la longévité du président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, occupe une place centrale dans les débats sur la démocratie et la succession à la tête de l’État.

Ce qui distingue Bakaba d’un commentateur politique ordinaire, c’est la position depuis laquelle il parle. Il est prêtre catholique et exerce son ministère à Douala. Il prend la parole dans un cadre religieux, mais ses interventions dépassent régulièrement les questions strictement pastorales. Les institutions, la gouvernance, les élections et la responsabilité des dirigeants figurent parmi les sujets qu’il aborde publiquement. Ses homélies et ses publications en ligne sont devenues des espaces où se croisent langage religieux, indignation politique et critique du pouvoir.

Dans ses interventions, le religieux ne cherche pas toujours l’apaisement par la modération des mots. Il utilise volontiers l’interpellation directe, la formule frappante et l’ironie. Le terme « irrecevable », qui revient dans plusieurs de ses prises de parole, illustre cette méthode : un mot du vocabulaire juridique repris en boucle par l’ancien président du conseil constitutionnel qu’il transforme en jugement politique et moral. Cette façon de s’exprimer lui donne une visibilité particulière, mais l’expose aussi aux critiques de ceux qui estiment que la parole sacerdotale doit préserver une certaine retenue.

Le surnom de « Mannequin de Jésus », employé dans certains médias et sur les réseaux sociaux, accompagne cette présence publique. Il ne suffit toutefois pas à résumer son personnage. Au fil des épisodes, Bakaba apparaît surtout comme un homme d’Église qui a fait de l’intervention dans les débats de société une composante visible de son expression publique. Ses détracteurs peuvent contester son ton ou la pertinence de certaines sorties ; ses partisans peuvent y voir la parole d’un religieux qui refuse de se taire devant ce qu’il juge injuste.

Paul Biya interpellé : « Vous n’en pouvez plus »

La critique de la longévité au pouvoir ne date pas de l’homélie d’octobre 2026. Le 30 juin 2025, à quelques mois de l’élection présidentielle, Étienne Bakaba adresse une lettre ouverte à Paul Biya. Le prêtre y demande au président de la République d’annoncer qu’il ne sera pas candidat au scrutin. Il précise que sa démarche ne repose ni sur la Constitution, ni sur la loi électorale, ni sur les statuts du parti présidentiel, mais sur ce qu’il appelle « le fruit du bon sens ».

Le ton de la lettre est sans ambiguïté. « Je vous prie d’annoncer le plus tôt possible à la Nation camerounaise que vous n’êtes pas candidat à la prochaine élection présidentielle. Je sais que vous ne l’êtes pas », écrit-il. Puis il assène : « Vous n’en pouvez plus et le repos est un droit de l’homme ». Le prêtre présente le retrait du président comme une décision susceptible d’ouvrir la voie à une nouvelle génération politique et à une élection dont le résultat serait accepté par la population.

La lettre ne se limite pas à demander le retrait du chef de l’État. Bakaba s’en prend aussi à ceux qui l’encouragent à briguer un nouveau mandat. Il les décrit comme des personnes poursuivant leurs intérêts propres plutôt que ceux du pays. Il évoque la corruption, les détournements, le chômage, l’insalubrité, les coupures d’électricité, les difficultés d’accès à l’eau et les diplômes sans emploi. Son texte prend ainsi la forme d’un réquisitoire contre les promesses non tenues et les difficultés quotidiennes des Camerounais.

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L’une de ses phrases les plus incisives vise l’entourage présidentiel : « Ceux qui depuis le début de cette année sont en campagne pour qu’un énième mandat soit pour vous l’occasion de mourir au pouvoir sont les vrais ennemis du Cameroun » . Le prêtre estime que les soutiens du président ne défendent pas nécessairement son intérêt personnel, mais cherchent à préserver les avantages liés à leur proximité avec le pouvoir. Cette lecture relève de son appréciation politique ; elle traduit néanmoins clairement son opposition à la prolongation du mandat présidentiel.

Bakaba ne présente pas son intervention comme une rupture avec l’Église. Il conclut sa lettre par une référence à la formation religieuse de Paul Biya, lui-même ancien séminariste, et formule des vœux de retraite « dans le bréviaire et le chapelet comme au bon vieux temps, au séminaire ». Le procédé est révélateur de son style : il mobilise des références religieuses communes pour adresser au président un message politique direct. Il ne demande pas seulement un changement de candidat ; il cherche à faire du retrait présidentiel un geste de responsabilité personnelle et historique.

Le 6 avril 1984, une autre version de l’histoire officielle

La prise de position de Bakaba ne se limite pas à l’actualité électorale. En avril 2025, à l’occasion du 41e anniversaire du coup d’État manqué du 6 avril 1984, il remet en question la version officielle des événements. La tentative de putsch avait visé le président Paul Biya, arrivé au pouvoir en novembre 1982 après la démission d’Ahmadou Ahidjo. La répression qui a suivi a entraîné des arrestations et des condamnations de militaires et de personnes présentées comme impliquées dans la tentative de renversement du régime.

Dans une publication relayée par Le Bled Parle, le prêtre pose une question qui résume sa démarche : « 6 avril 1984 Coup d’État au Cameroun sans prise de pouvoir. Qui l’avait vraiment organisé ? » Il estime que la tentative aurait été « factice » et organisée par les nouvelles autorités afin d’éliminer les derniers fidèles d’Ahmadou Ahidjo. Cette interprétation est la sienne ; elle ne doit pas être confondue avec un fait historiquement établi. La version officielle attribue la tentative à des éléments de la Garde républicaine restés fidèles à l’ancien président.

En s’attaquant à cet épisode fondateur de la présidence de Paul Biya, Bakaba dépasse la critique de la gouvernance quotidienne. Il questionne le récit officiel de l’histoire politique nationale. Sa démarche rejoint une interrogation plus large sur les circonstances de la consolidation du pouvoir après 1982, les purges qui ont suivi le putsch manqué et la place de la mémoire historique dans le débat public camerounais.

Mais la force d’une telle intervention dépend aussi de la solidité des éléments avancés. Mettre en doute une version officielle est légitime dans un débat historique ; établir qu’un événement a été organisé par les autorités exige des preuves documentaires, des témoignages corroborés et une confrontation rigoureuse des sources. Les informations publiées sur la sortie de Bakaba rapportent sa thèse, mais ne démontrent pas, à elles seules, qu’elle correspond à la réalité des faits.

Cette prise de position confirme néanmoins une constante de son expression publique : il n’hésite pas à toucher à des sujets sensibles, même lorsqu’ils concernent des épisodes sur lesquels les versions restent politiquement chargées. Là où d’autres se limitent à rappeler la chronologie officielle, il formule une hypothèse alternative et invite à rouvrir le débat. C’est cette posture contestataire, autant que le contenu de ses propos, qui contribue à sa visibilité.

Clément Atangana : le mot « irrecevable » jusque dans la mort

Le décès de Clément Atangana, survenu à Paris le 4 octobre 2026, ouvre un nouveau chapitre de la controverse. Ancien président du Conseil constitutionnel, le magistrat a dirigé cette institution depuis sa mise en place effective en 2018. Son passage à la tête du Conseil reste associé aux contentieux électoraux, notamment ceux de la présidentielle de 2018 et de celle de 2025. Dans une partie de l’opposition, le terme « irrecevable » est devenu un symbole des recours rejetés par l’institution.

Au lendemain de sa mort, des captures d’écran attribuées au compte d’Étienne Bakaba circulent sur les réseaux sociaux. Des publications reprenant le terme « Irrecevable » et la formule « Bye bye », accompagnées d’émojis interprétés comme des signes de célébration, provoquent l’indignation de certains internautes. L’authenticité et le contexte de chaque capture doivent être examinés avec prudence, mais la controverse se concentre sur une question : le débat sur le bilan d’un responsable public peut-il se poursuivre au moment de sa mort, et sous quelle forme ?

Lire aussi:  Cameroun| « Je suis candidat à la Présidence de la République pour le compte du RDPC » : Léon Theiller Onana entre dans l’arène.

Bakaba ne se rétracte pas. Invité le 18 octobre 2026 de l’émission En toute franchise sur Dash Media, il défend son emploi du mot « irrecevable ». « Maintenant, quant à “irrecevable”, je n’ai pas inventé le mot, il existe dans le dictionnaire. Quelqu’un l’a utilisé à un moment donné, et son utilisation a créé ce que nous connaissons tous au Cameroun. Je suis désolé, mais ce mot va l’accompagner. Il devient inséparable de son magistère », explique-t-il.

Le prêtre justifie sa position en rappelant que le décès d’une personne ne fait pas disparaître les conséquences de ses responsabilités publiques. Il explique que, lors d’une prédication à l’occasion d’un deuil, le prêtre s’adresse aussi aux vivants et à leur conscience. « Quand on va dans un deuil pour prêcher, on s’adresse au mort qui est là, parce qu’il est parti. On s’adresse à nous, les vivants », affirme-t-il. Il transpose ensuite le terme dans un registre spirituel, évoquant la possibilité d’être soi-même déclaré « irrecevable » devant le Seigneur si l’on n’a pas accompli ce qui est attendu de soi.

Le raisonnement ne convainc pas tout le monde. Pour ses critiques, la référence à une formule judiciaire au moment du décès d’un homme peut être perçue comme une manière de prolonger une polémique au lieu de respecter le temps du deuil. Pour Bakaba, au contraire, le respect dû aux morts ne saurait interdire tout jugement sur leur parcours public. La controverse oppose ainsi deux conceptions : celle d’une retenue particulière face à la mort et celle d’un devoir de mémoire qui inclut la discussion des responsabilités exercées de son vivant.

Il convient de rappeler que Clément Atangana n’était pas seulement une personne privée : il présidait une institution constitutionnelle au cœur des arbitrages électoraux. Son bilan pouvait donc faire l’objet d’une critique publique. Mais la légitimité de cette critique ne dispense pas de mesurer le ton employé, particulièrement lorsqu’il intervient dans un contexte de deuil.

Prêtre, journaliste, musicien

Derrière les formules politiques qui font régulièrement parler de lui, Étienne Bakaba a un parcours qui dépasse le ministère paroissial. Ordonné prêtre le 8 décembre 2009, à l’âge de 25 ans, par le cardinal Christian Tumi, il appartient à l’archidiocèse de Douala. Il a également suivi une formation en journalisme à l’École supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (ESSTIC), dont il est issu de la 46e promotion. Cette double identité, religieuse et journalistique, éclaire en partie sa manière d’aborder l’actualité et de s’adresser au public.

Son parcours professionnel l’a conduit vers les médias de l’Église. Il a notamment été directeur de rédaction du journal L’Effort camerounais, avant d’occuper les fonctions de directeur adjoint de Radio Télévision Veritas, le média de l’archidiocèse de Douala. Cette expérience l’installe à la croisée de l’information, de la communication religieuse et du débat public. En 2022, une étude universitaire consacrée aux usages numériques dans l’Église camerounaise relevait déjà son activité sur Facebook et la diffusion de messes en direct. Pendant la pandémie de Covid-19, expliquait-il, cette démarche répondait à la volonté de maintenir le lien avec les fidèles lorsque les rassemblements religieux étaient limités.

La musique constitue un autre volet de son parcours. Surnommé le « Mannequin de Jésus », Bakaba est aussi auteur et interprète de gospel. En février 2020, à l’occasion de ses dix ans de sacerdoce, il présentait son deuxième album, Mintén Mintén, un disque de dix titres autour de la vocation, du deuil et de la liturgie. À cette époque, il évoquait également un projet de cabaret consacré exclusivement à la musique religieuse, avec l’ambition de contribuer à structurer une véritable industrie du gospel au Cameroun. Cette facette artistique contraste avec l’image du prêtre polémiste que retiennent aujourd’hui de nombreux internautes, sans être étrangère à sa recherche de nouvelles formes d’expression et de diffusion de la parole religieuse.

Ces différentes activités dessinent le profil d’un religieux qui a investi plusieurs espaces de communication : la chaire, la presse, la radio, la télévision, la musique et les réseaux sociaux. Sa visibilité ne repose donc pas uniquement sur ses prises de position contre le pouvoir ou sur les controverses qui ont entouré ses propos concernant Clément Atangana. Elle s’est construite au fil de son travail dans les médias catholiques et de sa présence numérique auprès des fidèles. Reste que cette exposition donne à ses interventions politiques une portée particulière : lorsqu’il s’exprime, Bakaba ne parle pas seulement en son nom, mais aussi depuis une fonction sacerdotale qui engage, aux yeux du public, une certaine conception de la responsabilité morale. C’est dans cette tension entre vocation religieuse, métier de journaliste et liberté de parole que se comprend la singularité de son personnage.

1 commentaire

  1. Etienne Bakaba says:

    J’ai aimé

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