Entre ce que le Cameroun dit produire, ce qu’il affirme exporter et ce que le reste du monde déclare importer, un gouffre béant s’est creusé. En 2023, alors que les chiffres officiels ne reconnaissent que 22,3 kilogrammes d’or exportés, plus de 15,2 tonnes d’or d’origine camerounaise ont été déclarées à l’importation par des pays tiers, notamment les Émirats arabes unis. Un écart abyssal révélé par le rapport ITIE 2023, qui met à nu des failles systémiques de gouvernance, une économie aurifère largement hors contrôle et des zones d’ombre aux ramifications politiques sensibles.
Où est l’or ?
Le chiffre 15 est au cœur du scandale. En 2023, la production officielle d’or du Cameroun s’est établie à 952,77 kg, selon le rapport ITIE, mais seules 22,31 kg ont été déclarées à l’exportation. En parallèle, les données d’importation de pays tiers, notamment les Émirats arabes unis, font état de 15,2 tonnes d’or d’origine camerounaise, soit un écart colossal représentant plus de 500 milliards de FCFA au cours actuel.
Ce décalage n’est pas un incident isolé. Depuis plus d’une décennie, des flux aurifères importants disparaissent sans laisser de traces administratives fiables. Les rapports d’Interpol, du FMI et les statistiques « miroirs » des importateurs confirment cette tendance structurelle.
Le rapport ITIE parle de « failles systémiques » et insiste sur la nécessité de renforcer la collecte et le suivi fiscal. L’écart met en lumière l’ampleur de la contrebande transfrontalière et la vulnérabilité des administrations face à des circuits informels bien rodés, où des acteurs puissants semblent avoir intérêt à laisser opérer.
Face à cette controverse, le gouvernement est sorti de son silence. Dans un communiqué publié le 29 décembre, le ministre des Mines et de l’Industrie, Fuh Calistus Gentry, a reconnu les difficultés liées à la filière artisanale et semi-mécanisée. « L’or produit au Cameroun provient essentiellement de l’artisanat minier, qui se déroule sans étude de faisabilité préalable permettant à l’État d’anticiper la production attendue », a-t-il expliqué.
Le ministre a détaillé les mesures envisagées pour sécuriser le secteur : « Nous préconisons la fermeture des sites ne disposant pas de systèmes de traitement sécurisés, le renforcement des moyens financiers et technologiques de la Sonamines pour le rachat de l’or produit, et le contrôle de la production à distance grâce à des outils modernes».
Cette reconnaissance officielle intervient dans un contexte de suspicion politique : depuis des années, des acteurs influents gravitent autour du secteur aurifère, alimentant le soupçon d’un pillage organisé des ressources. La sortie du ministre vise à rassurer l’opinion et à montrer que des mesures concrètes sont à l’étude pour contrôler les flux et restaurer la traçabilité de l’or camerounais.
« La Sonamines ne peut racheter qu’une fraction de l’or produit »
La Sonamines, créée pour centraliser la production aurifère et sécuriser les recettes publiques, se heurte à des limites structurelles qui fragilisent le dispositif de contrôle. Son budget annuel de 9,5 milliards FCFA, dont seulement 5 milliards destinés à la commercialisation, est manifestement insuffisant pour couvrir un territoire immense, ponctué de centaines de sites artisanaux et semi-mécanisés. Comme l’a rappelé Serge Hervé Boyogueno à EcoMatin : « La Sonamines ne dispose pas de fonds de canalisation permettant le rachat de la totalité de la production nationale ».
L’écart spectaculaire entre les chiffres officiels et les volumes « miroirs » observés à l’étranger illustre parfaitement cette contrainte. Selon le rapport ITIE 2023, seulement 22,31 kg d’or ont été déclarés exportés par le Cameroun en 2023, alors que 15,2 tonnes ont été réceptionnées aux Émirats arabes unis, un différentiel représentant près de 560 milliards FCFA. Le DG de la Sonamines nuance : « Les écarts rapportés par l’ITIE ne sont pas nouveaux. Interpol avait déjà relevé entre 2008 et 2018, avant la création de la Sonamines, que les importations d’or des Émirats en provenance du Cameroun avaient explosé de 0,3 à 11,7 tonnes, tandis que les exportations officielles ne dépassaient jamais 32 kg».
Pour illustrer, en 2017, 10,9 tonnes ont été importées par Dubaï, contre seulement 29,7 kg déclarés officiellement. Des volumes similaires avaient été enregistrés en 2013, 2014 et 2015, soulignant un problème structurel de longue date. Sur le terrain, la Sonamines est présente et surveille les sites identifiés, mais la réalité reste complexe. Dans l’Est et l’Adamaoua, 94 exploitations sur 101 visitées par une mission conjointe MINMIDT-MINEPDED-SONAMINES en octobre 2025 fonctionnaient sans autorisation ni étude préalable validée, rendant impossible toute prévision sur les volumes à produire. « Nous contrôlons les sites 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, et prélevons l’Impôt Synthétique Minier Libératoire (ISML) et le Droit de sortie, pour un taux global de 28,75 % de la production. Mais sans fonds pour racheter le reste, l’opérateur dispose librement de ce qui reste. Il ne s’agit pas d’un problème de traçabilité mais d’exportation », explique le DG à EcoMatin.
Cette contrainte financière a des conséquences concrètes : entre juillet 2021 et fin 2023, la Sonamines a collecté près de 1 000 kg d’or, surpassant largement les 777 kg collectés sur quinze ans par l’Ex-CAPAM avant 2021, mais a enregistré une perte nette de 1,82 milliard FCFA. Ce déficit comptable n’est pas le reflet d’une mauvaise gestion, insiste Serge Hervé Boyogueno, mais d’un « vide réglementaire entourant l’ISML », qui empêchait jusqu’en juillet 2025 la reconnaissance comptable des revenus collectés. L’arrêté n°00000017/MINFI du 16 juillet 2025 vient enfin combler cette lacune, permettant la comptabilisation des stocks d’or sécurisés depuis 2021 et l’alignement des comptes avec la réalité du terrain.
Le mécanisme de canalisation mis en place par la Sonamines repose sur plusieurs leviers : formalisation des artisans en coopératives, attribution de cartes de collecteurs (383 à ce jour) et suivi permanent des collecteurs sur les sites. L’or produit est censé être revendu exclusivement à la Sonamines, qui centralise la collecte pour renforcer les réserves d’or stratégique de l’État. Pourtant, la fiscalité jugée excessive et les lenteurs administratives restent un frein majeur. « Pour une exploitation artisanale semi-mécanisée, l’État prélève 28,75 % en nature, à cela s’ajoute une TVA de 19,25 % et des frais d’estampillage et d’exportation. Ce niveau de taxation favorise l’exportation illégale », affirme le DG.
L’absence de coordination institutionnelle et la porosité des frontières aggravent la situation. L’exportation implique douanes, finances, mines, sécurité et autorités aéroportuaires, mais la synchronisation est faible, offrant un avantage décisif aux réseaux informels. Comme le souligne Boyogueno : « Nous avons sollicité la coordination gouvernementale pour harmoniser les actions des différents acteurs afin que chacun joue pleinement sa partition. Sans cela, la fuite de l’or se poursuit, malgré nos efforts».
La stratégie de la Sonamines a connu des avancées : mécanismes d’achat et de commercialisation validés, contrôle accru des sites et mise en place de coopératives et de collecteurs formalisés. Mais la pièce manquante reste le financement intégral de l’achat de la production nationale, condition indispensable pour sécuriser l’or et réduire la contrebande. Selon le DG : « Avec la régularité des décaissements de notre quote-part, la Sonamines pourra s’autofinancer, intensifier sa mission de sécurisation et catalyser le développement du pays ».
Artisanat hors radar et fiscalité dissuasive
Le Cameroun exploite majoritairement un or artisanal et semi-mécanisé. Si cette filière est essentielle pour l’emploi local, elle échappe en grande partie aux circuits officiels. La pression fiscale aggrave la situation : 28,75 % de la production est prélevée pour l’ISML et les droits de sortie, ajoutés à une TVA de 19,25 %, aux frais d’affinage et d’estampillage.
Ce poids pèse sur l’économie réelle et favorise la contrebande. Comparé au Tchad, où la taxe à l’exportation de l’or est de seulement 3 %, le Cameroun devient moins compétitif et plus propice à des circuits parallèles. Le DG de la Sonamines le dit sans détour : « La fiscalité et les lenteurs administratives favorisent l’exportation illégale de l’or ».
Les frontières poreuses complètent le tableau : douanes, finances, mines et sécurité ne coordonnent pas efficacement leurs interventions, laissant des failles exploitées par des réseaux structurés. Depuis 2022, les saisies ponctuelles d’or sur les plateformes aéroportuaires, bien qu’élevées à plus de 50 kg, demeurent dérisoires face aux 15 tonnes disparues.
Enjeux politiques et réformes possibles
L’or disparu n’est pas qu’un problème économique, il est politique. Jeune Afrique révèle a autrefois rappelé que des personnalités influentes gravitent autour du secteur : anciens ministres, proches du pouvoir et membres de la famille présidentielle. Ces révélations alimentent le soupçon d’un secteur minier devenu un espace de rentes et d’intérêts croisés. L’opposition parlementaire, à l’instar de Joshua Osih (SDF), dénonce l’incapacité des institutions à auditer un secteur dont les chiffres officiels sont « non sincères ».
Face à l’onde de choc, le gouvernement promet la fermeture de sites illégaux, le renforcement financier et technologique de la Sonamines, et la traçabilité complète de l’or exporté. Pourtant, comme le rappelle le rapport ITIE, le secteur minier ne représente que 0,99 % des flux du secteur extractif, dominé par les hydrocarbures, en raison de l’ampleur des circuits informels.
L’or disparu du Cameroun est donc le symptôme d’un État confronté à ses limites : insuffisance du contrôle, complexité administrative, intérêts concurrents et incapacité à transformer une ressource stratégique en levier de souveraineté économique. La réussite des réformes dépendra moins de la loi que de la volonté politique de s’attaquer aux réseaux de contrebande et aux zones d’ombre du secteur.

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