Après plus de trois décennies passées au cœur du service public audiovisuel, Léonard Châtelain a officiellement fait valoir ses droits à la retraite à la CRTV. Animateur emblématique, formateur de référence et bâtisseur de talents, il quitte l’institution en laissant derrière lui une empreinte durable sur la radio camerounaise, marquée par l’exigence professionnelle, l’élégance de la parole et la transmission.
Le dernier salut
Ce vendredi 2 janvier, dans la cour de la « Station Doualaise » ( station régionale littoral ) de la CRTV, la scène n’avait rien d’une cérémonie administrative. Les journalistes se sont alignés, presque spontanément, comme on se lève au passage d’un ancien. Léonard Châtelain a avancé lentement, saluant chacun, un à un. Des poignées de main prolongées, des embrassades retenues, des sourires mêlés à une émotion difficilement contenue. Les cadeaux se sont accumulés, modestes ou symboliques, mais tous chargés de reconnaissance. Le micro, cette fois, n’était pas ouvert. Et pourtant, tout parlait.
Il y avait dans cet instant une gravité douce, presque suspendue. Celle des fins que l’on n’ose pas appeler des départs. Car Châtelain ne quittait pas seulement un poste, il fermait un chapitre collectif. Autour de lui, plusieurs générations de journalistes, d’animateurs, de techniciens, certains qu’il a formés, d’autres qu’il a révélés, beaucoup qu’il a inspirés. Ce n’était pas un adieu spectaculaire, mais un passage de relais silencieux, à la hauteur de l’homme : digne, sobre, maîtrisé.
Dans cette cour devenue théâtre de mémoire, la radio camerounaise disait merci sans discours officiel interminable. Elle disait merci par la présence, par l’alignement des corps, par cette manière presque instinctive de rendre hommage à une voix qui, pendant des décennies, a accompagné les matins, structuré les nuits et imposé une certaine idée du métier.
Une voix née pour «durer»
Né à la fin des années 60 à Yaoundé, Léonard GOFAKE — devenu Châtelain par un surnom maternel transformé en signature professionnelle — n’était pas destiné à la radio par calcul. Issu d’un foyer structuré, père enseignant d’université, mère assistante de direction, il grandit dans un environnement où l’exigence intellectuelle est une norme. Étudiant brillant, il obtient en 1991 une maîtrise en droit et sciences politiques à l’Université de Yaoundé, avec en ligne de mire une carrière diplomatique.
L’épisode de l’IRIC, brutal et fondateur, agit comme une fracture intime. Promis à une admission que son éloquence semblait rendre inévitable, il est finalement écarté sans explication. Cette injustice le marque durablement. Elle façonne son rapport au monde, à l’autorité, au mérite. Mais loin de l’abattre, elle redirige son énergie. Châtelain comprend alors que sa voix, littéralement, est son capital.
Ses débuts à FM 94 Yaoundé, au début des années 90, relèvent presque de l’accident heureux. Invité dans l’émission Studio libre de René Kanebena Bogondo, il séduit immédiatement les auditeurs par un timbre singulier, une diction naturelle, une intelligence de l’antenne pourtant jamais apprise dans une école. La direction ne s’y trompe pas. Le Pr Gervais Mendo Zé ( Ancien Directeur Général de la CRTV), conquis, l’intègre rapidement. En quelques mois, l’étudiant devient une signature, puis une vedette. La radio vient de trouver une voix qui ne passera pas.
Conquérir, structurer, transmettre
À Douala, sur FM 105 Suellaba, Léonard Châtelain impose son style avec méthode. D’abord au journal de 22 heures, qu’il transforme en rendez-vous crédible et incarné, puis à la matinale Matin Bonheur, qu’il révolutionne. Sa radio n’est ni tapageuse ni complaisante. Elle est élégante, rythmée, exigeante. Il ne parle pas pour remplir le silence, il construit un tempo. Très vite, la station retrouve une centralité perdue.
En 2002, la CRTV lui confie une mission sensible : Bafoussam. À Poala FM, il arrive en stratège. Face à une concurrence dynamique, il installe La Machine à café (MAC), une matinale interactive, tonique, pensée comme un espace de réveil collectif. En quelques mois, les courbes d’audience s’inversent. Mais l’essentiel n’est pas là. À Bafoussam, Châtelain révèle des talents, parfois encore adolescents. Stanley Enow, Falix Fatué, Brice Albin, et bien d’autres émergent dans des formats qu’il conçoit comme des écoles ouvertes.
Même logique au Sud-Ouest, à Mount Cameroon FM, où il est nommé chef de chaîne en 2012. Là encore, il structure, il exige, il transmet. Mister Leo, Daphné, Blaise B, Salatiel bénéficient de cet environnement rigoureux mais bienveillant. Châtelain ne fabrique pas des clones. Il apprend à chacun à trouver sa voix, sa posture, sa responsabilité.
Le style comme signature
Léonard Châtelain n’est pas seulement un animateur. Il est un style. Élégance vestimentaire assumée, éloquence maîtrisée, perfectionnisme parfois redouté, mais toujours respecté. À l’antenne comme hors micro, il impose une idée simple : le média est un espace de responsabilité. On ne parle pas pour exister, on parle pour élever.
Son charisme naturel, souvent évoqué avec légèreté, cache en réalité une discipline sévère. Châtelain travaille ses textes, prépare ses émissions, corrige ses équipes sans hausser le ton, mais sans jamais baisser le niveau. Ceux qui ont travaillé sous ses ordres parlent d’un « mentor exigeant, mais juste ». D’un formateur qui transmet par « l’exemple plus que par l’autorité ».
En 2017, lorsqu’il revient à Suellaba FM 105 comme chef de chaîne, le contexte a changé. Le paysage radiophonique est plus concurrentiel, fragmenté, numérisé. Face à lui, d’anciens compagnons devenus rivaux : Cyril Bojiko, Alex Siewe. Châtelain relève le défi sans nostalgie. Il modernise, il structure, il prépare la transition numérique, convaincu que la radio doit survivre au-delà des fréquences.
Une empreinte qui dépasse la radio
Conseiller en communication, stratégiste événementiel, maître de cérémonie reconnu, promoteur du cabinet Diversité Media Culture, Léonard Châtelain n’a jamais enfermé son influence dans les limites d’un studio. De la cérémonie du tirage au sort de la CAN 2021 aux grandes messes culturelles et institutionnelles, il impose une grammaire sobre, précise, respectueuse des symboles. Penser l’événement comme un récit, jamais comme un spectacle creux : ceux qui ont travaillé à ses côtés parlent d’une « maestria discrète », d’un sens rare de la mise en scène sans tapage.
Les hommages qui accompagnent son départ de la CRTV disent d’ailleurs l’essentiel, sans emphase. Yolande BODIONG évoque un homme « humain, disponible, fidèle », qui « répond toujours présent ». Lile piedjou rappelle cette élégance tranquille, cette capacité à « hausser le niveau sans jamais hausser le ton », ou encore ce rapport presque sacré à la langue, maniée avec une précision qui force le respect.
Dans les témoignages, une constante revient : Léonard Châtelain a transmis bien plus qu’un savoir-faire. Il a donné confiance. « Il m’a appris que la voix est un outil, mais que l’âme est le vrai message », confie Robert Tchoums. Félix Fatue parle d’un « grand frère sans bruit », d’une présence qui « rassure et élève le métier, sans jamais chercher la lumière » .
Cette unanimité, rare dans un milieu souvent dur et concurrentiel, n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une cohérence, patiemment construite, d’un parcours où chaque fonction – de Poala FM à Mont Cameroun FM, puis à FM 105 Douala – a servi de tremplin à d’autres talents, parfois dans l’ombre, toujours avec exigence.
Léonard Châtelain ne quitte pas la radio. Il change de tempo. Il entre dans ce temps où la voix circule encore, même lorsque le micro est posé. Dans la cour de la Station Doualaise, ce vendredi de janvier, ce n’est pas une fin qui s’est jouée, mais un passage. Et la radio camerounaise, ce jour, a su se souvenir… Au-revoir Léonard… Et à bientôt !!

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