Un message sur les réseaux sociaux, une promesse de facilitation, et une institution qui monte au créneau. La sénatrice Françoise Puene s’est publiquement engagée à aider des candidats à obtenir leur lettre de parrainage pour l’Examen d’Aptitude au Stage d’Avocat, session 2026. Le Bâtonnier de l’Ordre des Avocats au Barreau du Cameroun, Mbah Eric Mbah, a vu dans ce geste une ingérence. Entre initiative affichée et frontières institutionnelles, une passe d’armes publique s’est ouverte autour d’une exigence pourtant claire du dossier de candidature : la lettre de parrainage.
Les faits
Tout commence par un message publié sur les réseaux sociaux, abondamment relayé dans les cercles juridiques et politiques camerounais. La sénatrice Françoise Puene, se présentant sous le hashtag #senatricedupeuple, y expose avoir constaté que nombre de candidats au concours du barreau peinent à satisfaire l’exigence de parrainage. Face à ce constat, elle annonce s’être engagée à « mettre à contribution des cabinets d’avocats » pour faciliter cette formalité, et invite les candidats à lui adresser leurs demandes de parrainage à déposer à l’hôtel Franco de Yaoundé.
L’intention, telle qu’elle la formule, est celle d’une élue soucieuse des difficultés pratiques que rencontrent de jeunes Camerounais désireux d’embrasser la profession d’avocat. Mais dans le monde du droit, où chaque mot a un poids et chaque procédure une raison d’être, le message ne passe pas tel qu’il a été envoyé. Il atterrit sur le bureau du Bâtonnier comme une anomalie. Une intrusion.
Car la lettre de parrainage n’est pas une simple formalité administrative qu’une bonne volonté extérieure peut organiser depuis le hall d’un hôtel. Selon le communiqué du Conseil de l’Ordre daté du 13 février 2026 — qui fixe les modalités de l’EASA session 2026 suite à l’arrêté signé le 12 février 2026 par le Ministre d’État, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux Laurent Esso —, la lettre de parrainage doit être dûment signée par le parrain de stage, rédigée sur le papier à en-tête officiel du cabinet d’avocats parrain, comporter le cachet officiel du cabinet, le cachet nominatif du parrain avec sa matricule, la date d’admission du parrain au Barreau, et d’autres mentions précises.
Un document technique, nominatif, engageant juridiquement un avocat inscrit au Barreau. Pas un formulaire que l’on collecte en vrac dans une chambre d’hôtel.
Le Bâtonnier sort de sa réserve
Le 23 février 2026, le Bâtonnier Mbah Eric Mbah publie un communiqué intitulé sans détour : « Sur une dérive relative à la lettre de parrainage » . Le ton est grave. La mise en garde, explicite. L’Ordre des Avocats au Barreau du Cameroun dit avoir eu connaissance de la capture du message de la sénatrice Puene, circulant massivement sur les réseaux sociaux. Et il « s’insurge avec la dernière énergie » contre ce qu’il qualifie d’« intrusion tapageuse dans un corps de métier réglementé par la loi et les règles séculaires » . Des mots choisis avec soin, qui ne laissent aucune ambiguïté sur la position de l’institution.
Le Bâtonnier prend soin de rappeler, dans ce même communiqué, ce qu’est fondamentalement un parrainage : « un mécanisme d’accompagnement professionnel à travers lequel un Avocat expérimenté s’engage à guider, conseiller, former et soutenir un stagiaire pendant la durée du stage ». Il précise ensuite ce que le parrainage n’est pas — et c’est là que la réponse adressée implicitement à la sénatrice prend toute sa portée : « Il ne s’agit donc pas d’un acte sporadique ou commercial et encore moins d’un artifice aux mains des politiciens». La formule est sèche. Elle ne nomme personne. Elle vise tout le monde.
Sur le plan des conséquences pratiques, l’Ordre avertit les candidats avec une précision chirurgicale : tout dossier contenant une attestation d’existence de cabinet non répertorié dans les registres de l’Ordre à la date de dépôt, accompagnée de procès-verbaux d’inspection de cabinet et d’un plan de localisation, sera systématiquement rejeté. Une manière de fermer par avance toute tentative de contournement du processus officiel, quelle qu’en soit l’origine. Enfin, le Bâtonnier met en garde tout avocat qui se prêterait à cette dérive, annonçant avec gravité des poursuites disciplinaires à la clé.
De quoi cette friction est-elle le nom ?
Au-delà de la passe d’armes entre une sénatrice et un Bâtonnier, cette affaire soulève une question de fond qui dépasse les deux protagonistes. Elle interroge la place du politique dans des espaces institutionnels qui ont leur propre architecture, leurs propres règles, et leur propre légitimité.
Le parrainage en droit camerounais n’est pas une faveur. C’est un engagement professionnel encadré, qui lie un avocat inscrit à un futur stagiaire, avec des responsabilités pédagogiques et déontologiques claires. Quand un élu, même bien intentionné, se propose d’organiser la collecte de ces lettres depuis un hôtel, il crée mécaniquement un risque : celui de voir des parrainages de complaisance proliférer, signés par des avocats sollicités non pas sur la base d’un projet professionnel partagé avec un candidat, mais en réponse à une mobilisation politique extérieure. C’est précisément ce risque que l’Ordre entend circonscrire — et la réaction du Bâtonnier, aussi ferme soit-elle dans la forme, répond à une logique de protection du processus de sélection.
Il reste que la réalité pointée par la sénatrice Puene n’est pas sans fondement. Si des candidats peinent effectivement à obtenir une lettre de parrainage, c’est que l’accès aux cabinets d’avocats n’est pas uniforme, que les réseaux professionnels ne sont pas également distribués, et que le mérite seul ne suffit pas toujours à ouvrir les bonnes portes.
Ce problème structurel mérite d’être posé, mais la réponse à y apporter appartient à l’Ordre lui-même, et non à une initiative politique extérieure, fût-elle animée des meilleures intentions. L’Ordre des Avocats au Barreau du Cameroun l’a dit clairement, en termes qui ne souffrent d’aucune interprétation. La sénatrice, elle, n’a pas encore réagi publiquement au communiqué du Bâtonnier.
















