Le rappel à l’administration centrale de Simon Pierre Omgba Mbida, diplomate camerounais sanctionné pour avoir critiqué publiquement l’attaque israélienne contre l’Iran, a surpris plus d’un observateur. Mais pour qui connaît l’histoire de la politique étrangère du Cameroun, la décision du ministre Lejeune Mbella Mbella n’est ni arbitraire ni surprenante. Elle est le reflet d’une doctrine vieille de soixante ans — le non-alignement — que Yaoundé applique avec une constance que certains jugent admirable, et d’autres, désuète… Explications.
Un diplomate, une interview, une sanction
Le 1er mars 2026, Israël attaque l’Iran avec le soutien des États-Unis. Dans les jours qui suivent, Simon Pierre Omgba Mbida, chef de l’antenne protocolaire et consulaire du ministère des Relations extérieures à Douala, accorde une interview télévisée. Il s’y exprime de manière critique sur cette attaque. Des propos spontanés, peut-être sincères — mais qui heurtent de plein fouet une règle cardinale de la diplomatie camerounaise : la réserve absolue sur les conflits entre puissances étrangères.
La réaction du ministre des Relations extérieures, Lejeune Mbella Mbella, est rapide et sans équivoque. Omgba Mbida est démis de ses fonctions. Madame Dangezana Essimi, cheffe de poste E-Visa à l’aéroport international de Douala, est désignée pour assurer l’intérim. Elle est installée ce mardi 10 mars 2026 par le gouverneur de la région du Littoral, au cours d’une cérémonie où les mots choisis disent tout : « réserve » et « discrétion ». Deux mots qui résument, à eux seuls, soixante ans de politique étrangère camerounaise.
Pour le journaliste Eric Kouamo, la décision est certes regrettable sur le plan humain, mais elle est cohérente. « La décision est triste, mais elle est en accord avec la politique diplomatique du Cameroun sur la scène internationale », écrit-il. Et d’ajouter : « On peut critiquer la décision, mais elle est tout à fait en accord avec la politique diplomatique et la posture du Cameroun sur les questions internationales ». Avant de poser la vraie question : cette posture est-elle encore adaptée au monde d’aujourd’hui ?
1964 : l’année où le Cameroun a choisi de ne pas choisir
Pour comprendre pourquoi un diplomate camerounais ne peut pas critiquer publiquement une attaque militaire israélienne sans en payer le prix, il faut remonter au 5 septembre 1964. Ce jour-là, au Caire, s’ouvre la deuxième Conférence des pays non-alignés. Le président Ahmadou Ahidjo y fait asseoir le Cameroun aux côtés des nations du tiers monde qui refusent de se ranger derrière l’un ou l’autre des deux blocs de la Guerre froide — les États-Unis d’un côté, l’Union soviétique de l’autre.
Le Mouvement des Pays Non-Alignés n’est pas, dans l’esprit d’Ahidjo, une posture d’indifférence au monde. C’est une stratégie de souveraineté. Pour ce jeune État indépendant depuis 1960, se lier à l’un des deux blocs reviendrait à substituer une dépendance à une autre. Le non-alignement est donc une affirmation : le Cameroun entend conduire sa politique étrangère selon ses propres intérêts, sans sacrifier son indépendance politique sur l’autel des alliances militaires. « Ce n’est pas l’hostilité envers les puissances mondiales », précise Ahidjo — c’est la vigilance, la coopération et l’égalité entre États.
Cette décision de 1964 a des conséquences pratiques immédiates. Le Cameroun entretient de bonnes relations économiques et culturelles avec les puissances occidentales — notamment la France — tout en restant ouvert aux pays socialistes, à condition que leurs relations reposent sur le respect mutuel. Il refuse de choisir, mais il négocie avec tout le monde. Une posture qui lui vaudra, dans les décennies suivantes, une réputation de partenaire fiable et prévisible sur la scène internationale.
Une doctrine appliquée avec constance — et ses limites
Sous Paul Biya, qui succède à Ahidjo en 1982 et dirige le pays depuis lors, le principe du non-alignement ne s’érode pas — il se consolide en réflexe institutionnel. Le Cameroun participe régulièrement aux missions de paix de l’ONU et de l’Union africaine. Il a joué un rôle de médiateur dans plusieurs crises africaines et accueilli des négociations de paix régionales. Mais sur les conflits entre grandes puissances — guerres, attaques militaires, rivalités géopolitiques — Yaoundé observe un silence qui n’est jamais accidentel. Il est calculé, entretenu, et sanctionné quand il est rompu — comme vient de le démontrer l’affaire Omgba Mbida.
Cette posture a des avantages stratégiques réels. Elle permet au Cameroun de préserver sa stabilité interne, d’éviter les sanctions ou pressions externes liées à des prises de position tranchées, et de maintenir des relations économiques et diplomatiques avec des partenaires aussi divers que la France, les États-Unis, la Chine ou la Russie. Dans un monde où les grandes puissances exigent de plus en plus souvent des États africains qu’ils choisissent leur camp, le non-alignement camerounais est une forme de résistance silencieuse.
Mais Eric Kouamo pose une question que beaucoup d’observateurs partagent sans toujours le formuler : « La question de fond est celle de savoir si cette posture n’est pas désuète. N’est-il pas nécessaire de la réviser face aux nouvelles dynamiques en cours dans ce nouveau monde ? ». Le monde de 2026 n’est plus celui de 1964. La Guerre froide est terminée depuis trente-cinq ans. Les nouveaux blocs qui se dessinent — autour des États-Unis, de la Chine et de la Russie — redessinent les lignes de fracture géopolitique avec une rapidité que le non-alignement classique peine à suivre. Et les opinions publiques africaines, de plus en plus connectées et informées, attendent parfois de leurs gouvernements qu’ils prennent position sur les injustices du monde — même quand la prudence diplomatique recommande le silence.
Le diplomate de Douala a peut-être dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Il en a payé le prix institutionnel. La doctrine, elle, reste intacte — pour l’instant.

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