Tchad, Togo, Congo-Brazzaville, Ghana, Kenya… les annonces de suppression de visas se multiplient sur le continent depuis quelques mois, chaque chef d’État inscrivant sa décision dans le sillage de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Un accord souvent cité, rarement expliqué. Voici, en 10 points, ce qu’il faut savoir sur ce projet censé faire de l’Afrique un marché unique de 1,3 milliard d’habitants.
1. Une naissance à Kigali, en 2018
La Zlecaf trouve son origine dans une décision prise lors du 25ᵉ sommet de l’Union africaine, en juin 2015, qui lance le processus de négociation d’un marché unique continental. Trois ans plus tard, le 21 mars 2018, l’accord fondateur est signé à Kigali par 44 chefs d’État africains, avec l’absence remarquée du Nigeria à l’époque, alors première puissance économique du continent.
La Zlecaf vise à établir un marché unique à l’échelle du continent africain pour les biens et les services, incluant la libre circulation des personnes et des capitaux. Ce texte s’inscrit dans le prolongement de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, projet de long terme censé porter l’intégration politique et économique du continent sur plusieurs décennies.
2. Une entrée en vigueur en 2019, une phase opérationnelle en 2021
L’accord devient juridiquement contraignant le 30 mai 2019, après le dépôt du 22ᵉ instrument de ratification par les États parties, seuil requis pour son entrée en application effective. La phase véritablement opérationnelle, elle, démarre le 1er janvier 2021, avec le lancement des premiers échanges commerciaux dans le cadre du dispositif.
Entre ces deux dates, le processus de ratification s’est poursuivi pays par pays, chacun devant transposer l’accord dans son droit national avant de pouvoir en bénéficier pleinement. Ce délai de deux ans entre l’entrée en vigueur juridique et le début du commerce réel illustre la lenteur structurelle qui caractérise souvent la mise en œuvre des grands accords continentaux africains.
3. Le plus grand marché unique au monde en nombre d’États
La Zlecaf réunit aujourd’hui les 55 États membres de l’Union africaine, appuyés par huit communautés économiques régionales, parmi lesquelles la Cedeao, la Sadc ou encore la Ceeac. Son objectif est de créer un marché unique de plus de 1,3 milliard d’habitants, représentant un PIB cumulé d’environ 3 400 milliards de dollars américains. Un poids démographique et économique qui en fait, en nombre de signataires, le plus vaste espace de libre-échange de la planète, devant l’Union européenne ou l’Alena. Ce statut confère à l’Afrique une carte diplomatique inédite dans les négociations commerciales internationales, où elle peut désormais se présenter comme un bloc unifié plutôt que comme une addition de marchés fragmentés.
4. Un objectif clair : faire tomber les barrières douanières
Concrètement, l’accord engage les États parties à s’affranchir progressivement des taxes à l’importation entre eux. Il prévoit une suppression des droits de douane pour 90 % des lignes tarifaires sur 5 ans pour les pays les plus développés du continent, et sur 10 ans pour les pays les moins avancés, afin de tenir compte des écarts de compétitivité entre économies.
Les 7 % de lignes tarifaires restantes, jugées les plus sensibles pour certaines filières nationales, doivent être traitées à une échéance ultérieure, encore en discussion entre les États. Cette gradation illustre la difficulté de l’exercice : il s’agit de concilier l’ouverture des marchés avec la protection de secteurs économiques parfois fragiles, notamment dans l’agriculture ou l’industrie naissante de plusieurs pays.
5. Bien plus que du commerce de marchandises
La Zlecaf ne se limite pas aux produits physiques. Le texte fondateur couvre également le commerce des services, l’investissement, la propriété intellectuelle et la politique de concurrence, dans une logique d’intégration économique globale. Cinq secteurs de services sont prioritairement visés pour une libéralisation progressive : le tourisme, les services financiers, les services aux entreprises, les télécommunications et le transport. L’accord prévoit par ailleurs l’égalité de traitement entre produits et prestataires nationaux et ceux originaires des autres pays membres, ainsi que la reconnaissance mutuelle des normes, licences et certifications professionnelles.
6. Un chantier encore loin d’être achevé
Malgré son ambition, l’intégration reste largement à construire. Selon le rapport 2019 sur le développement économique en Afrique de la Cnuced, les exportations intra-africaines représentaient 16,6 % de toutes les exportations en 2017, contre 68,1 % en Europe, 59,4 % en Asie et 55 % en Amérique.
Un tel écart s’explique en partie par la faiblesse historique des infrastructures de transport reliant les pays africains entre eux, ainsi que par la multiplicité des réglementations nationales qui rendent parfois le commerce avec un voisin plus coûteux qu’avec un partenaire situé à des milliers de kilomètres. Les disparités régionales demeurent en outre marquées : l’Afrique centrale, en particulier, accuse un retard lié à des déficits d’infrastructures et à des barrières non tarifaires persistantes.
7. Des signes de dynamisation en 2026
La tendance commence toutefois à s’inverser. Le commerce intra-africain, historiquement faible à moins de 18 % des échanges du continent, montre des signes de dynamisation, avec une projection atteignant environ 230 milliards de dollars en 2026, soit une hausse d’environ 10 %. Des initiatives pilotes, comme la Guided Trade Initiative, ont permis de tester concrètement les mécanismes commerciaux entre plusieurs pays sur une sélection de produits, avant une généralisation progressive du dispositif.
8. Des gains économiques et sociaux considérables, selon la Banque mondiale
Les projections de l’institution de Bretton Woods donnent la mesure des enjeux. La pleine mise en œuvre de la Zlecaf pourrait permettre aux pays africains de faire sortir de l’extrême pauvreté 30 millions d’habitants et d’accroître le revenu de 68 millions d’autres personnes vivant avec moins de 5,50 dollars par jour.
Sur les quelque 450 milliards de dollars de gains potentiels estimés, environ 300 milliards proviendraient des seules mesures de facilitation du commerce, à savoir la levée des freins bureaucratiques et la simplification des procédures douanières. Certaines études évaluent par ailleurs qu’une mise en œuvre intégrale de l’accord pourrait stimuler le PIB continental de plusieurs points de pourcentage d’ici le milieu de la prochaine décennie, à condition que les réformes structurelles nécessaires soient effectivement engagées par les États.
9. La libre circulation des personnes, maillon encore fragile
C’est précisément sur ce point que les annonces récentes de plusieurs chefs d’État prennent tout leur sens. La Zlecaf ne peut fonctionner pleinement sans mobilité des personnes, or celle-ci reste très inégale sur le continent. À ce jour, seuls le Bénin, la Gambie, le Rwanda, les Seychelles, le Ghana et le Togo appliquent une exemption totale de visa à tous les ressortissants africains, tandis que le Kenya a opté pour un assouplissement massif de ses conditions d’entrée.
Le Tchad et le Congo-Brazzaville, eux, ont d’ores et déjà annoncé la suppression de leurs visas pour tous les Africains à compter du 1er janvier 2027, rejoignant ainsi ce cercle encore restreint d’États pionniers en la matière.
10. Le passeport africain, prochaine étape du chantier
L’Union africaine pousse depuis plusieurs années un projet plus ambitieux encore : celui d’un passeport africain unique, qui permettrait d’entrer sans formalité dans l’ensemble des 55 États membres. Un chantier porté par l’Agenda 2063 de l’organisation continentale, et dont les récentes décisions tchadienne, congolaise, togolaise ou ghanéenne apparaissent comme autant de jalons, encore isolés mais convergents, vers cette libre circulation généralisée que la Zlecaf appelle de ses vœux pour espérer, un jour, fonctionner à plein régime.

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