Dans les airs pour Yaoundé après avoir quitté Alger ce mercredi matin, le pape Léon XIV entame la deuxième étape de sa première mission apostolique africaine. Dans un Cameroun en effervescence, où la ferveur catholique se mesure en millions de fidèles, une question traverse discrètement les esprits : pourquoi, cinq ans après la disparition du cardinal Christian Tumi, le pays demeure-t-il sans représentant au sein du Collège cardinalice ?
Dans le ciel africain, l’avion papal fend les nuages en direction du Cameroun. À son bord, le souverain pontife Léon XIV, attendu à Yaoundé pour une visite de trois jours qui s’annonce historique. Sur le tarmac de Nsimalen comme dans les rues de la capitale, les préparatifs ont atteint leur point culminant, entre ferveur religieuse, mobilisation sécuritaire et effervescence populaire. Mais derrière cette agitation visible, un autre mouvement, plus discret, traverse les consciences : celui d’une attente ancienne, presque silencieuse.
Car si le Cameroun s’apprête à accueillir pour la quatrième fois un pape, signe d’une relation privilégiée avec le Saint-Siège, il demeure paradoxalement absent de l’un des cercles les plus influents de l’Église catholique : le Collège des cardinaux. Une situation qui interroge d’autant plus que le pays s’impose comme l’un des pôles majeurs du catholicisme en Afrique centrale.
Cette visite apostolique, articulée autour de Yaoundé, Bamenda et Douala, ravive ainsi une question qui, jusque-là, restait en arrière-plan. L’arrivée du pape, au-delà de ses dimensions pastorales et diplomatiques, pourrait-elle être le moment d’un signal attendu ?
Une Église massive, structurée, incontournable
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et imposent le Cameroun comme une place forte du catholicisme africain. Avec plus de 8,3 millions de fidèles pour une population estimée à près de 29 millions d’habitants, soit environ 28,87 % de la population, l’Église catholique représente une composante majeure du paysage religieux national. Cette présence n’est pas simplement quantitative, elle est profondément enracinée dans les structures sociales, éducatives et sanitaires du pays.
Le territoire ecclésiastique s’organise autour de 26 diocèses répartis en plusieurs provinces, avec un maillage impressionnant de plus de 1 400 paroisses et des milliers de centres pastoraux. À cela s’ajoute un clergé dense, avec environ 3 300 prêtres, signe d’une vitalité rare. Le ratio de fidèles par prêtre, relativement faible, témoigne d’une capacité d’encadrement pastoral solide, renforcée par une explosion des vocations.
Les séminaires camerounais, avec plus de 2 200 grands séminaristes, illustrent cette dynamique exceptionnelle. Le pays s’inscrit ainsi parmi les viviers les plus actifs de vocations sacerdotales sur le continent. Une jeunesse religieuse nombreuse, formée, engagée, qui constitue un indicateur fort de la vitalité de l’Église locale.
À cette dimension spirituelle s’ajoute une empreinte sociale considérable. L’Église catholique gère un vaste réseau d’écoles, d’universités, d’hôpitaux et de centres de santé. Elle intervient dans l’éducation de centaines de milliers d’élèves, dans l’accès aux soins pour des populations vulnérables, et dans l’accompagnement des plus démunis. Dans un pays confronté à des défis socio-économiques importants, elle apparaît comme un acteur structurant.
Ce poids institutionnel, cette profondeur historique et cette influence sociale placent le Cameroun dans une position singulière. Une Église aussi dense, aussi active, aussi influente, pourrait légitimement prétendre à une représentation au sein des instances les plus élevées de l’Église universelle. Pourtant, cette reconnaissance tarde à se matérialiser.
Une relation ancienne et stratégique avec le Vatican
Les liens entre le Cameroun et le Saint-Siège ne sont ni récents ni superficiels. Ils plongent leurs racines dans l’histoire missionnaire du pays, dès la fin du XIXe siècle, avec l’installation des premiers missionnaires et la structuration progressive de l’Église locale. Cette présence a accompagné les grandes mutations politiques et sociales du pays, jusqu’à l’indépendance et au-delà.
Sur le plan diplomatique, les relations officielles établies en 1966 ont consolidé un partenariat durable. L’ouverture de la nonciature apostolique à Yaoundé a institutionnalisé ce dialogue, tandis que la création d’une ambassade camerounaise auprès du Saint-Siège a renforcé les échanges bilatéraux. Depuis lors, les relations se sont inscrites dans une continuité marquée par la confiance et la coopération.
L’accord-cadre signé en 2014 constitue une étape majeure dans cette relation. Il reconnaît officiellement le rôle de l’Église catholique comme acteur d’intérêt public, tout en définissant les modalités de sa collaboration avec l’État camerounais. Ce texte, rare dans la région, illustre la profondeur du partenariat.
Les visites papales successives ont également renforcé cette proximité. De Jean-Paul II à Benoît XVI, en passant aujourd’hui par Léon XIV, le Cameroun s’est imposé comme une étape privilégiée des tournées africaines des souverains pontifes. Une constance qui témoigne de l’importance stratégique du pays dans la vision du Vatican pour l’Afrique.
Dans ce contexte, l’absence d’un cardinal camerounais prend une dimension particulière. Elle contraste avec l’intensité des relations et la place reconnue au pays dans la géopolitique ecclésiale.
L’ombre persistante du cardinal Christian Tumi
Le nom de Christian Tumi ne se contente pas de survivre dans les souvenirs, il continue d’habiter le présent de l’Église camerounaise comme une référence morale difficile à égaler. Premier et unique cardinal du pays, créé en 1988 par Jean-Paul II, il a incarné pendant plus de trois décennies une voix singulière du Cameroun au cœur de l’Église universelle. Né le 15 octobre 1930 à Kikaikelaki, dans la région du Nord-Ouest, alors Cameroun britannique, il portait en lui cette double identité anglophone et nationale qui fera de lui, plus tard, un médiateur naturel dans les fractures internes du pays. Son parcours, de prêtre ordonné en 1966 à archevêque de Douala en 1991, en passant par les diocèses de Yagoua et Garoua, dessine l’ascension d’un homme profondément enraciné dans le terrain pastoral, mais appelé à dépasser les frontières locales.
Dans l’exercice de son ministère, le cardinal Tumi s’est imposé comme une figure rare, à la fois respectée par les fidèles et redoutée par les pouvoirs publics pour sa liberté de ton. Surnommé le « prédicateur sans peur », il n’a jamais hésité à aborder frontalement les questions politiques, sociales et morales qui traversaient le Cameroun. À une époque où la parole ecclésiale pouvait se faire prudente, il choisit au contraire la clarté, dénonçant les dérives, appelant à la justice, interpellant les gouvernants sur la nécessité d’une gouvernance plus équitable. Sa prise de position sur la limitation des mandats ou sur la nécessité de réformes institutionnelles lui a valu autant d’admiration que de critiques, mais elle a surtout installé l’Église comme un acteur crédible du débat public.
C’est cependant dans la crise anglophone que la stature du cardinal Tumi prend une dimension presque historique. Dès 2016, alors que les tensions s’installent durablement dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, il devient l’une des rares figures capables de parler à toutes les parties. Il plaide pour le dialogue, pour une solution politique, pour une reconnaissance des spécificités anglophones dans le cadre de l’unité nationale. Son engagement ne se limite pas aux déclarations : il participe activement à des initiatives de médiation, rencontre des leaders communautaires, interpelle la communauté internationale. À contre-courant des logiques de confrontation, il s’efforce de maintenir un espace de parole.
L’épisode de son enlèvement en novembre 2020 vient brutalement rappeler le prix de cet engagement. À près de 90 ans, il est kidnappé par des combattants séparatistes dans le Nord-Ouest, précisément parce qu’il incarnait cette voix du dialogue qu’ils contestaient. Les images de ce vieil homme, calme, digne, affirmant face à ses ravisseurs qu’il continuerait à « prêcher la vérité avec conviction pastorale et biblique », marquent profondément l’opinion. Libéré peu après, il reprend ses activités sans céder à la peur, renforçant encore cette image d’un homme guidé par une mission plus grande que lui.
Sa mort, le 3 avril 2021, en plein Vendredi saint, à Douala, résonne comme un symbole. À 90 ans, celui qui avait accompagné les grandes mutations du Cameroun moderne s’éteint au moment même où les chrétiens commémorent la Passion. Les obsèques, marquées par une affluence exceptionnelle, traduisent l’ampleur de l’hommage national et international. Messages du Vatican, présence de délégations africaines, recueillement populaire : tout concourt à souligner la place singulière qu’il occupait. Au-delà de l’émotion, c’est la disparition d’un repère qui s’impose.
Depuis cette date, le Cameroun vit sans cardinal. Une situation qui dépasse la simple absence d’un titre honorifique. Le cardinal, dans l’architecture de l’Église catholique, est un acteur clé, conseiller du pape, électeur lors des conclaves, relais entre les Églises locales et le centre de décision. Avec la disparition de Tumi, c’est cette connexion directe qui s’est interrompue. Aucun évêque camerounais n’a, depuis, été appelé à rejoindre ce cercle restreint.
Cinq ans après, ce vide continue de peser. Il ne se traduit pas par des revendications publiques, mais par une interrogation diffuse, persistante, sur la place du Cameroun dans les équilibres internes de l’Église.
Une reconnaissance encore incomplète
La récente nomination de la Camerounaise Vera Songwe au sein de l’Académie pontificale des sciences sociales a été accueillie avec fierté et enthousiasme dans les milieux institutionnels comme ecclésiaux. Économiste de renommée internationale, ancienne haute responsable des Nations unies et figure influente des débats sur le financement du développement et du climat, elle incarne une certaine excellence camerounaise désormais reconnue jusque dans les cercles les plus sélectifs du Vatican. Cette désignation, validée par le pape Léon XIV, apparaît comme un signal d’ouverture et de confiance envers les compétences issues du pays, dans un domaine où la réflexion sociale et économique occupe une place croissante dans la doctrine de l’Église.
Au-delà du symbole, cette nomination s’inscrit dans une dynamique plus large d’intégration des profils africains dans les organes consultatifs du Saint-Siège. L’Académie pontificale des sciences sociales, créée pour éclairer les grandes orientations de l’Église sur les questions contemporaines — pauvreté, justice sociale, développement durable — fonctionne comme un laboratoire d’idées où se croisent experts, universitaires et décideurs. En y faisant entrer une Camerounaise, le Vatican reconnaît implicitement le rôle que peut jouer le pays dans la réflexion globale sur les défis du monde.
Mais cette reconnaissance, aussi valorisante soit-elle, reste d’une nature différente de celle qu’incarne la dignité cardinalice. Là où l’Académie pontificale relève du conseil intellectuel et de l’expertise, le Collège des cardinaux constitue le cœur décisionnel de l’Église catholique. Être cardinal, c’est appartenir à un cercle restreint de prélats appelés non seulement à assister le pape dans le gouvernement de l’Église universelle, mais aussi à élire son successeur lors des conclaves. C’est une fonction à la fois spirituelle, politique et institutionnelle, qui confère une visibilité et une influence considérables. Cette distinction de nature explique pourquoi, malgré la satisfaction suscitée par la nomination de Vera Songwe, une partie de l’opinion ecclésiale continue de percevoir un manque.
Une attente ravivée par la visite papale
L’arrivée du pape Léon XIV au Cameroun intervient dans ce contexte particulier. Officiellement, la visite s’inscrit dans une démarche pastorale, axée sur la paix, la jeunesse et le développement humain. À Bamenda, notamment, le souverain pontife doit porter un message de réconciliation dans une région marquée par les tensions.
Mais au-delà de ce programme, la présence du pape suscite des attentes plus larges. Elle offre une visibilité internationale au pays, remet en lumière son rôle dans l’Église africaine et, indirectement, relance le débat sur sa représentation au sommet de l’institution.
Dans les paroisses, dans les milieux ecclésiaux, dans les conversations informelles, la question circule. Elle n’est pas formulée de manière officielle, encore moins revendiquée ouvertement, mais elle existe. Elle s’inscrit dans une logique de reconnaissance d’une réalité déjà établie : celle d’une Église camerounaise vivante, structurée, influente.
À mesure que l’avion papal approche de Yaoundé, cette attente se fait plus perceptible. Elle accompagne la ferveur, sans la troubler. Elle s’insinue dans l’enthousiasme, sans le freiner. Comme une question en suspens, posée au cœur même de l’événement.









