Son nom fait grincer des dents.. Il dirige le JNIM, le groupe terroriste le plus meurtrier du Sahel, affilié à Al-Qaïda. C’est sous son autorité que Bamako a été frappée le 25 avril 2026. La France l’a traqué pendant neuf ans. La CPI a émis un mandat contre lui. Les États-Unis ont mis sa tête à prix. Résultat : il est toujours libre, toujours actif, toujours dangereux
Un enfant du désert
Il est né dans les années 1950 — certaines sources disent 1954, d’autres 1958 — à Abeïbara ou Boghassa, dans la région de Kidal, au cœur du Nord malien. Touareg de la tribu noble des Ifoghas, l’une des grandes confédérations touarègues du Mali, Iyad Ag Ghali grandit dans ce désert immense qui sera toute sa vie son refuge, son territoire et son arme principale.
Rien, dans ses premières années, ne laisse présager le terroriste qu’il deviendra. Dans sa jeunesse, il est musicien, percussionniste, auteur de textes pour le célèbre groupe Tinariwen, figure de la scène musicale touarègue. Un homme qui boit du whisky, qui aime la musique, qui mène une vie relativement mondaine dans les marges du Sahara. Cette image d’homme ordinaire dit quelque chose d’important sur lui : Iyad Ag Ghali n’est pas un fanatique sorti tout armé d’une idéologie. Il est le produit d’une transformation lente, calculée, opportuniste.
Dans les années 1990, il participe aux rébellions touarègues contre Bamako. Il dirige des factions, négocie des accords de paix, occupe même des fonctions officielles dans les institutions maliennes. Il est respecté, charismatique, redoutable négociateur. Mais sous la surface du notable se cache déjà le stratège, celui qui apprend à lire les rapports de force et à les utiliser à son avantage.
De la rébellion touarègue au jihadisme radical
Le tournant décisif dans la trajectoire d’Iyad Ag Ghali survient dans les années 2000, quand il commence à se radicaliser sous l’influence de prédicateurs salafistes pakistanais. Ceux qui le connaissent depuis la jeunesse ne reconnaissent plus l’homme. L’alcool disparaît, la musique aussi. La foi — rigoriste, intransigeante — prend toute la place.
En 2011, au moment où la chute de Kadhafi déverse des milliers de combattants armés au Sahel, Iyad Ag Ghali est écarté de la direction du MNLA — le Mouvement National pour la Libération de l’Azawad — parce que ses positions islamistes sont jugées incompatibles avec le projet indépendantiste laïc du mouvement. Humiliation ou opportunité ? Probablement les deux. Il crée immédiatement Ansar Dine « Défenseurs de la Religion » et s’allie à AQMI, Al-Qaïda au Maghreb islamique.
En 2012, Ansar Dine joue un rôle décisif dans la prise du Nord mali. Avec AQMI et le MUJAO, il marginalise le MNLA, prend le contrôle de Kidal, Gao et Tombouctou, et impose un régime de terreur — la charia stricte, les amputations, les exécutions, la destruction des mausolées millénaires de Tombouctou classés au patrimoine mondial. L’ancien musicien touareg est devenu l’un des chefs terroristes les plus dangereux du continent africain.
En 2017, Iyad Ag Ghali franchit une nouvelle étape dans son ascension terroriste. Il fonde le JNIM — Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans — une fusion de plusieurs organisations jihadistes, dont Ansar Dine et la Katiba Macina d’Amadou Koufa. Le JNIM prête allégeance à Al-Qaïda et aux chefs des Talibans afghans. Iyad Ag Ghali en devient l’émir — le commandeur suprême.
Cette fusion est un acte de génie organisationnel. En réunissant des groupes aux profils différents — Touaregs du Nord, Peuls du Centre, jihadistes transnationaux — sous une même bannière, il crée une organisation capable d’opérer sur des milliers de kilomètres carrés, de frapper simultanément en plusieurs endroits, et de se fondre dans les populations locales quand la pression militaire se fait trop forte. Le JNIM devient en quelques années le groupe jihadiste le plus actif et le plus meurtrier du Sahel.
Sa stratégie est celle d’un politique autant que d’un militaire. Il ne cherche pas seulement à détruire, il cherche à convaincre. Ses communiqués présentent le JNIM comme le défenseur des « opprimés » du Nord et du Centre, des populations touarègues et peules marginalisées par un État central malien qu’il qualifie de « raciste » et d’« apostat ». Ce discours lui permet de recruter, de maintenir des soutiens locaux et de justifier ses crimes comme une forme de résistance légitime.
Treize ans de traque — treize ans d’échecs
La liste de ceux qui ont essayé de l’éliminer est impressionnante. La France en a fait sa priorité absolue pendant neuf ans d’opération Barkhane. Des dizaines d’opérations spéciales ont été montées, des frappes de drones ont visé son entourage, ses lieutenants ont été tués les uns après les autres. Bah Ag Moussa, Abdelmalek Droukdel, des dizaines de cadres du JNIM — tous neutralisés. Iyad Ag Ghali, lui, est toujours là.
En 2016, selon des révélations du journal Le Monde, il est repéré dans un hôpital de Tamanrasset, en Algérie. Une opération d’élimination est montée avec de faux médecins. Il change de chambre au dernier moment. L’opération échoue. En juillet 2017, la Cour Pénale Internationale émet un mandat d’arrêt contre lui pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, notamment les exécutions de soldats maliens prisonniers à Aguelhok en 2012 et des violences sexuelles. Ce mandat, déscellé en juin 2024, n’a jamais été exécuté.
Les États-Unis l’ont inscrit sur leur liste des terroristes mondiaux désignés dès 2013, gel des avoirs, interdiction de voyager, récompense pour toute information menant à son arrestation. Sans effet. L’ONU l’a sanctionné. La France, les États-Unis, le Mali, l’Algérie, tous ont essayé. Tous ont échoué. La presse internationale l’a surnommé « l’homme qui ne meurt jamais ». Au Sahel, beaucoup commencent à y croire.
Les raisons de ces échecs répétés sont multiples. Sa connaissance du terrain — le désert de l’Adrar des Ifoghas, les montagnes de Kidal, les zones frontalières avec l’Algérie — est inégalable. Ses réseaux tribaux et familiaux chez les Ifoghas lui fournissent une protection humaine que aucun renseignement satellitaire ne peut pénétrer entièrement. Sa mobilité extrême, ses communications rares et cryptées, sa capacité à disparaître dans le désert quand la pression monte, tout cela fait de lui une cible insaisissable.
25 avril 2026 : l’offensive de trop
À plus de 70 ans, Iyad Ag Ghali n’est plus un combattant de terrain. Il est un stratège, un arbitre, un symbole. Mais son influence sur les opérations du JNIM reste entière. Et ce 25 avril 2026, c’est sous son autorité que le JNIM coordonne avec le Front de Libération de l’Azawad l’offensive la plus ambitieuse et la plus coordonnée depuis 2012.
L’alliance entre le JNIM et le FLA, entre jihadistes et rebelles touaregs indépendantistes est sa création. Ces deux forces avaient des objectifs différents, parfois contradictoires. C’est lui, avec son background de chef touareg et d’émir jihadiste, qui a rendu possible cette convergence tactique contre l’ennemi commun. L’attaque de Kati, l’attentat contre la résidence de Sadio Camara, les offensives simultanées sur Gao, Sévaré et Kidal, toutes portent sa signature stratégique.
Sa justification, transmise via les canaux de communication du JNIM, est celle qu’il répète depuis des années : cette opération est une riposte à la « tyrannie » du gouvernement de Bamako, à la dénonciation de l’Accord d’Alger et à la présence des forces russes qu’il présente comme une nouvelle occupation étrangère. Un discours rodé, qui mêle la cause islamiste à la cause touarègue, la défense des populations sahéliennes à la propagande d’Al-Qaïda.
Iyad Ag Ghali a commencé comme musicien touareg dans le désert malien. Il est devenu l’un des terroristes les plus recherchés et les plus insaisissables du monde. Treize ans de traque internationale n’ont pas réussi à l’arrêter. Ce 25 avril, il a frappé au cœur même de Bamako. Et il est toujours libre.

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