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Sénégal| Dossier Wade — Volet 3 • La Présidence- Le roi bâtisseur et ses fissures

Il avait mis vingt-six ans à conquérir le pouvoir. On pouvait s’attendre à ce qu’il sache quoi en faire. Et pendant un temps, il a semblé tenir cette promesse — routes, hôpitaux, écoles, aéroports. Mais le même homme qui avait passé sa vie à dénoncer les dérives du pouvoir allait progressivement en reproduire les travers, jusqu’à la chute. Ce que Wade a construit entre 2000 et 2012 est immense. Ce qu’il a abîmé l’est aussi.

10 POINTS

1. L’alternance comme héritage immédiat

Le 1er avril 2000, quand Abdoulaye Wade est investi président, le Sénégal ne célèbre pas seulement un homme. Il célèbre une rupture historique. Pour la première fois depuis l’indépendance, un président qui n’est pas issu du Parti socialiste prend les rênes du pays. Quarante ans de pouvoir socialiste prennent fin en une nuit.

Wade le comprend parfaitement. Sa première priorité n’est pas administrative — elle est symbolique. Il veut incarner le changement jusque dans les gestes. En 2001, il fait adopter une nouvelle Constitution qui inscrit le quinquennat pour les mandats à venir. Même si lui-même achève son premier septennat, le message est clair : les règles du jeu changent et une nouvelle ère commence.

Cette victoire de la démocratie par les urnes sera longtemps citée comme le legs le plus pur de Wade. Avant même qu’il pose un seul parpaing, il a déjà changé quelque chose de fondamental dans l’histoire politique de son pays et du continent.

2. Les chantiers : bâtir à marche forcée

Wade arrive au pouvoir avec une vision des infrastructures digne d’un architecte pressé. Il lance la construction de l’aéroport international Blaise-Diagne de Diamniadio, de l’autoroute Dakar-Diamniadio, de la corniche dakaroise et de ses hôtels de luxe, et le réaménagement du port de Dakar. Le réseau routier secondaire est développé à travers tout le pays.

En parallèle, il s’attaque à l’éducation avec une ambition réelle : le nombre de collèges passe de 220 à 749 entre 2000 et la fin de son règne, celui des lycées de 48 à 134. Le budget de l’Éducation quadruple. Des centaines d’écoles sortent de terre.

La politique de santé suit la même logique expansionniste — création de dispensaires, doublement du nombre d’hôpitaux, ouverture de dix-huit centres médicaux, amélioration de l’accès à l’eau potable. Sur le papier, le bilan est impressionnant. Sur le terrain, il est plus nuancé.

3. La croissance et ses limites

Entre 2000 et 2010, Wade redresse la situation économique du pays avec un taux de croissance de 4%, supérieur à celui des années 1990. L’inflation est contenue. Les ressources de l’État augmentent. Le Sénégal consolide sa quatrième place dans les économies d’Afrique de l’Ouest.

Mais à partir de 2008, les indicateurs se dégradent. La dette publique grimpe, la croissance retombe à 2,5%, le chômage lui reste gérable oscillant le plus souvent entre 10 % et 20 % selon les critères du Bureau International du Travail de l’époque. Plus de la moitié des Sénégalais vit sous le seuil de pauvreté. Les troubles liés à la vie chère éclatent dans les rues.

La Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance — la fameuse GOANA — ne produit pas les résultats escomptés malgré les terres disponibles. Les pénuries d’eau remettent en question les efforts d’infrastructure. La vitrine est belle. L’intérieur est plus difficile à montrer.

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4. Le Monument de la Renaissance : grandeur ou mégalomanie ?

En avril 2010, Wade inaugure à Dakar le Monument de la Renaissance africaine — une structure en bronze et cuivre de 52 mètres de haut, érigée face à l’Atlantique. L’œuvre est titanesque. La polémique l’est tout autant.

Le coût est jugé pharaonique. Le financement, opaque. La participation de la Corée du Nord à sa construction choque. Et quand Wade revendique 35% des droits d’auteur sur l’œuvre au motif que l’idée est la sienne, l’indignation populaire atteint son comble.

Pour ses défenseurs, le monument est une déclaration d’existence de l’Afrique au monde. Pour ses adversaires, il est le symbole parfait d’un président qui a commencé à confondre sa gloire personnelle avec l’intérêt national. La statue est toujours debout. Le débat aussi.

5. La Constitution, jouet du prince

L’un des reproches les plus sérieux faits à Wade président, c’est son rapport élastique à la Constitution. Il l’a modifiée à plusieurs reprises, sans consultation des chambres parlementaires, selon les besoins du moment — et surtout selon ses intérêts politiques du moment.

En 2001, il établit le quinquennat. En 2008, il rétablit le septennat. En 2011, il tente de faire passer une réforme permettant l’élection d’un ticket présidentiel avec seulement 25% des voix au premier tour — une manœuvre largement interprétée comme une tentative de préparer la succession de son fils Karim.

Dissoudre le Sénat en 2000 au nom des économies, pour le recréer en 2007 en nommant lui-même ses 65 membres — ces allers-retours institutionnels révèlent un homme qui s’est progressivement convaincu que les règles du jeu lui appartenaient.

6. Les nominations en cascade : un pouvoir solitaire

En douze ans, Abdoulaye Wade nommera six Premiers ministres, quatre présidents de l’Assemblée nationale, trois chefs d’état-major généraux des armées et plus d’une centaine de ministres — dont certains n’auront tenu leur poste que quelques mois.

Il promouvra plus de généraux en sept ans qu’Abdou Diouf et Senghor réunis en quarante ans, rompant avec des traditions militaires établies de longue date. Les cadres historiques du PDS sont progressivement écartés — Idrissa Seck, Macky Sall, Aminata Tall — remplacés par des proches de plus en plus liés à la famille présidentielle.

Ce tourbillon de nominations révèle un style de gouvernance profondément solitaire. Wade décide. Wade révoque. Wade recommence. Autour de lui, personne ne reste assez longtemps pour constituer un contre-pouvoir.

7. La justice instrumentalisée, les libertés rognées

Sous le régime de Wade, les magistrats se plaignent ouvertement d’un usage politique de la justice. Des journalistes sont emprisonnés. Des manifestations sont réprimées. Les gardes à vue et convocations judiciaires deviennent des outils de pression politique courants.

L’affaire de septembre 2009 est particulièrement révélatrice : Wade aurait remis une valise contenant 100 000 euros et 50 000 dollars en liquide au représentant du FMI au Sénégal. L’affaire révélée par le FMI est largement perçue comme une tentative de déstabilisation du fonctionnaire, présenté ainsi comme corrompu.

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Le Sénégal de Wade conserve ses institutions démocratiques en façade. Mais à l’intérieur, les libertés individuelles reculent. L’homme qui avait dénoncé pendant vingt-six ans les méthodes autoritaires de Diouf en reproduit progressivement certains des réflexes.

8. L’électricité, talon d’Achille du bâtisseur

En juin 2011, une série de coupures d’électricité répétées plonge le Sénégal dans la colère. Le bâtiment de la Sénélec, la société nationale d’électricité, est incendié lors des émeutes. Pour un président qui se vante d’avoir lancé l’électrification des campagnes, l’image est dévastatrice.

Ces pannes chroniques deviennent le symbole des contradictions du bilan wadien : des infrastructures de prestige visibles depuis l’étranger, mais des défaillances de base qui pèsent sur la vie quotidienne des Sénégalais. L’autoroute brille. Les foyers sont dans le noir.

Macky Sall, son ex-Premier ministre désormais dans l’opposition, résume l’état d’esprit de beaucoup : « À partir de sa réélection en 2007, Wade s’est éloigné des préoccupations des citoyens — l’énergie, les inondations, l’agriculture. Il a visé le prestige et la gloire. »

9. Juin 2011 : le peuple dit non

La tentative de réforme constitutionnelle de juin 2011 — le fameux projet de ticket présidentiel à 25% — déclenche une explosion populaire sans précédent depuis l’arrivée de Wade au pouvoir. Dakar s’embrase. Le mouvement du 23 juin, dit M23, et le collectif « Y’en a marre » descendent dans la rue.

Wade recule. Il renonce au projet. Mais le mal est fait. Le contrat de confiance entre le président et une partie importante du peuple sénégalais est rompu. La question de la succession dynastique en faveur de Karim a tout cristallisé — la méfiance, la colère, le sentiment de trahison.

La fin de règne commence ce soir-là. Wade est encore au Palais. Mais quelque chose d’essentiel vient de basculer.

10. 2012 : la chute, en grand seigneur

Le 23 décembre 2011, à 85 ans, Wade est investi candidat du PDS pour la présidentielle de 2012. L’opposition crie à l’inconstitutionnalité — il a déjà effectué deux mandats. Le Conseil constitutionnel valide sa candidature. Les violences qui s’ensuivent font au moins six morts.

Au premier tour, il arrive en tête avec 34,81% — mais est mis en ballotage par Macky Sall, son ancien Premier ministre. Le second tour, le 25 mars 2012, est sans appel : Macky Sall remporte 65,80% des voix. Wade reconnaît sa défaite avant même les résultats officiels, en appelant son vainqueur pour le féliciter.

Ce geste — le même qu’Abdou Diouf avait eu envers lui en 2000 — restera l’une des images les plus fortes de sa présidence. Wade le bâtisseur, Wade le mégalomane, Wade le président — tout cela se résume peut-être à ce coup de téléphone. L’homme qui avait appris la démocratie dans l’opposition avait au moins su, jusqu’au bout, la respecter dans la défaite. La suite — la guerre avec Macky, l’affaire Karim, la réconciliation — est une autre histoire. Elle commence maintenant.

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