YAOUNDÉ. Il est un peu plus de 19 heures lorsque les premiers invités franchissent les portes de la salle de réception de l’hôtel Djeuga Palace. Les poignées de main s’enchaînent. Les accolades aussi. D’anciens compagnons de rédaction se retrouvent après plusieurs années, pendant que de jeunes journalistes observent avec admiration ceux qui ont écrit les premières pages d’une aventure éditoriale devenue une référence. Dans une ambiance ponctuée de chants, de danses traditionnelles, de prestations artistiques et de youyous, le quotidien Mutations a officiellement refermé, mercredi 8 juillet 2026, une semaine entière de célébration de son trentième anniversaire. Plus qu’une soirée de gala, l’événement a consacré trente années d’histoire, de débats, de combats journalistiques et de transmission.
Autour du ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, étaient réunis fondateurs, anciens directeurs de publication, journalistes, partenaires institutionnels, lecteurs, personnalités politiques et acteurs du paysage médiatique camerounais. Tous avaient répondu présents pour célébrer un journal né en juillet 1996 dans un contexte politique particulièrement sensible et devenu, au fil des années, l’un des quotidiens les plus influents du Cameroun. Derrière les festivités, une conviction s’imposait : Mutations ne célébrait pas seulement son passé. Il annonçait surtout sa prochaine mutation.
Une soirée d’hommage à ceux qui ont construit l’histoire de Mutations
La cérémonie a d’abord pris les allures d’un retour sur trois décennies d’engagement journalistique. Les fondateurs, anciens dirigeants et principales figures ayant façonné le quotidien ont été appelés les uns après les autres pour recevoir tableaux commémoratifs et palmes d’honneur.
Le promoteur du groupe South Media Corporation, Protais Ayangma Amang, les anciens directeurs de publication Haman Mana, Xavier Messe, Alain Blaise Batongue, l’actuel directeur de publication Georges Alain Boyomo, le membre fondateur Alphonse Soh ainsi que Maurice Kamto ont notamment été distingués pour leur contribution à l’édification du journal.
À leurs côtés, plusieurs employés ont reçu des médailles du travail, saluant des années de fidélité au sein d’une entreprise de presse qui, malgré les difficultés économiques ayant frappé le secteur, est restée présente dans les kiosques et dans le débat public.
Les prestations culturelles ont régulièrement interrompu les séquences protocolaires. Danses traditionnelles, chants, prestations musicales et youyous sont venus rappeler qu’au-delà de l’institution journalistique, c’est aussi une famille qui célébrait son histoire. L’émotion était perceptible lorsque plusieurs anciens « Mutants », revenus spécialement pour l’occasion, échangeaient souvenirs, anecdotes et éclats de rire avec les nouvelles générations de journalistes.
« Nous n’avons jamais transigé sur notre indépendance »
Dans son allocution, le directeur de publication Georges Alain Boyomo a choisi de replacer l’histoire du quotidien dans celle du Cameroun.
Il a rappelé qu’il y a trente ans, quelques journalistes, guidés par des « esprits éclairés et visionnaires », avaient lancé un pari que beaucoup jugeaient irréalisable : créer « un journal libre, exigeant, impertinent et résolument impactant ».
Pendant trois décennies, a-t-il poursuivi, Mutations s’est attaché à raconter les joies, les crises, les contradictions mais aussi les réussites du pays, tout en restant fidèle à sa devise historique : « Vif dans le ton, sérieux dans la tenue, iconoclaste dans les positions, culturel dans la vision. »
« En dépit des épreuves, nous n’avons jamais transigé sur l’essentiel : notre impertinence, notre exigence et notre indépendance », a déclaré Georges Alain Boyomo devant une salle qui lui a réservé une longue salve d’applaudissements.
Pour le directeur de publication, cette célébration dépasse largement le symbole d’un anniversaire. « Ce soir n’est pas qu’une fête, c’est un merci », a-t-il lancé à l’endroit des lecteurs, partenaires, confrères et collaborateurs, avant de conclure par une phrase qui résume l’esprit de cette soirée : « 30 ans, c’est assurément l’âge de la maturité, mais c’est surtout le début des 30 prochaines années que je vous propose d’écrire ensemble. »
Protais Ayangma annonce la prochaine grande mutation du journal
Le président du Conseil d’administration de South Media Corporation, Protais Ayangma, a, lui, préféré regarder devant plutôt que derrière.
Revenant sur la naissance de Mutations en juillet 1996, il a rappelé qu’à l’époque, rares étaient ceux qui croyaient à la survie d’un média privé porté par des opérateurs économiques nationaux et des journalistes décidés à exercer leur métier autrement.
Trente ans plus tard, le défi n’est plus seulement éditorial. Il est technologique. « Le lecteur a muté. Et si le journal ne mute pas avec lui, il va se déconnecter complètement de son public », a averti le promoteur du quotidien, s’appuyant sur l’évolution des habitudes de consommation de l’information.
Selon lui, plus de 80 % des Camerounais consultent désormais l’actualité sur leurs téléphones à travers WhatsApp, Facebook ou TikTok. Face à cette réalité, Mutations prépare une nouvelle étape de son histoire : un site internet modernisé, une présence numérique renforcée et un modèle économique davantage tourné vers le digital.
« La digitalisation n’est plus un choix. C’est une question de survie », a insisté Protais Ayangma, tout en appelant l’État à renforcer son soutien aux entreprises de presse privées, qu’il considère comme des acteurs d’utilité publique.
Le gouvernement salue un « exemple de réussite » dans le paysage médiatique camerounais
Présidant la cérémonie, le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, a livré un hommage appuyé au quotidien Mutations, dont il a retracé le parcours comme celui d’une aventure éditoriale devenue, en trois décennies, une composante majeure du paysage médiatique camerounais.
Revenant sur les origines du journal, le membre du gouvernement a rappelé qu’il est né de la volonté d’un groupe d’opérateurs économiques nationaux, d’intellectuels et de professionnels des médias désireux de proposer « un journal d’enquête indépendant et rigoureux ». D’abord hebdomadaire à sa création en 1996, avant de devenir quotidien en 2002, Mutations a, selon lui, bâti sa réputation autour d’une approche éditoriale singulière, fondée sur les portraits, les grands dossiers et les débats d’idées, conformément à sa devise historique : « Vif dans le ton, sérieux dans la tenue, culturel dans la vision, et iconoclaste dans les positions ».
Le ministre a également salué le rôle joué par South Media Corporation, entreprise éditrice du journal, dans la consolidation et la professionnalisation de cette aventure. Grâce à une organisation distinguant progressivement la direction de la publication de la gestion administrative et financière, cette structure a permis au quotidien de traverser les turbulences économiques qui ont frappé la presse privée camerounaise, marquée notamment par l’étroitesse du marché publicitaire, la baisse des ventes et la hausse des coûts de production.
Pour René Emmanuel Sadi, la longévité de Mutations ne se mesure pas seulement à la régularité de sa parution ou à la qualité de ses contenus. Elle se lit également dans son rôle d’école de journalisme. Le quotidien, a-t-il souligné, a formé plusieurs générations de professionnels des médias sous l’impulsion de figures comme Xavier Messe, Alain Blaise Batongue, Xavier Luc Deutchoua, disparu, ou encore Georges Alain Boyomo. Une transmission qui fait de Mutations bien plus qu’un organe de presse : un espace de formation et de renouvellement du journalisme camerounais.
Saluant « l’option prise par les pères fondateurs » du journal, le ministre a estimé que Mutations pouvait être considéré « sans outre prudence ni excès de zèle » comme « un exemple de réussite et un motif de fierté pour le Cameroun ». Il a relevé que, malgré les contraintes économiques, techniques et technologiques, le quotidien a su préserver une ligne éditoriale revendiquant une position centriste et offrir une alternative dans l’écosystème médiatique national.
Mais cet anniversaire, selon le gouvernement, ne doit pas seulement être un regard tourné vers le passé. René Emmanuel Sadi a invité Mutations, à l’image de toute la presse privée, à relever les défis qui se dressent désormais devant elle : accélération de la transformation numérique, appropriation des outils liés à l’intelligence artificielle, recherche d’un modèle économique durable et préservation de la crédibilité journalistique face à la montée des fausses informations.
Il a appelé le quotidien à continuer de miser sur ses fondamentaux — vérification des sources, rigueur et indépendance éditoriale — afin de conserver sa place parmi les références de la presse camerounaise. Réaffirmant l’accompagnement du gouvernement, il a souhaité que les prochaines années de Mutations soient « porteuses de performance, porteuses d’efficacité et porteuses de rayonnement », avant de rendre hommage à ses promoteurs, notamment Protais Ayangma, président du conseil d’administration de South Media Corporation, saluant son engagement aux côtés d’un média dont la trajectoire, selon lui, participe à l’enrichissement de la démocratie camerounaise.
Une semaine entière consacrée au journalisme et à sa relève
Cette soirée de gala est venue refermer une semaine exceptionnelle durant laquelle Mutations a choisi de célébrer son histoire autant que son avenir. Les festivités avaient débuté par une grande marche sportive ayant réuni près de 2 000 participants dans les rues de Yaoundé, symbole de l’attachement des lecteurs, partenaires, journalistes et sympathisants au quotidien.
Le siège du journal avait ensuite ouvert ses portes au public, offrant aux visiteurs une immersion dans les coulisses de la rédaction, à travers ses archives, ses équipes et les différentes étapes de fabrication d’un quotidien.
La transmission a également occupé une place centrale avec un atelier d’écriture journalistique réunissant une trentaine d’étudiants autour de journalistes chevronnés, tandis qu’une conférence-débat de haut niveau interrogeait l’avenir du métier face à la révolution numérique. Universitaires et professionnels y avaient lancé un même appel : celui d’une presse capable d’innover sans renoncer à ses exigences de rigueur, de vérification et d’indépendance.
Au terme de cette semaine anniversaire, Mutations aura ainsi célébré bien davantage que ses trente années d’existence. Le quotidien aura rappelé qu’un journal n’est pas seulement une entreprise de presse. Il est aussi une mémoire, une école, un lieu de débat et un patrimoine vivant. Et à entendre les discours prononcés au Djeuga Palace, les trente prochaines années s’écriront avec la même ambition que les premières : informer avec exigence, évoluer avec son époque et continuer d’accompagner les mutations du Cameroun.

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