Politique

Cameroun| Clément Atangana : « parfait serviteur de l’État », « bibliothèque », « faiseur de présidents », « trahison de la volonté populaire »… des hommages aux réquisitoires, un héritage qui divise

La disparition de Clément Atangana, premier président du Conseil constitutionnel camerounais, ne suscite pas un hommage unanime. Depuis l’annonce de son décès, dimanche 4 octobre 2026 à Paris, les témoignages saluent pour certains un magistrat chevronné, un haut commis de l’État et une mémoire de la justice camerounaise. D’autres, par contre, rouvrent le débat sur son bilan à la tête de l’institution chargée d’arbitrer les grands contentieux électoraux.

À 85 ans, Clément Atangana laisse ainsi une image profondément contrastée. Les uns retiennent ses décennies de magistrature, ses responsabilités dans plusieurs juridictions et son expérience du contentieux électoral. Les autres associent son passage au Conseil constitutionnel au mot « irrecevable », devenu emblématique des décisions rendues lors de plusieurs séquences électorales.

Au-delà des hommages et des réquisitoires posthumes, sa disparition ouvre également une question institutionnelle immédiate : qui dirigera désormais le Conseil constitutionnel et comment sera organisée la succession de celui qui en fut le premier président depuis sa mise en place effective en 2018 ?

Un demi-siècle de magistrature avant le Conseil constitutionnel

Né en 1941 à Ngomedzap, dans le département du Nyong-et-So’o, Clément Atangana avait intégré la magistrature en décembre 1968. Sa carrière l’a conduit à exercer plusieurs responsabilités judiciaires, notamment comme président de tribunal, procureur général, président de cour d’appel et conseiller à la Cour suprême. Il avait également occupé la présidence de la Chambre administrative de cette haute juridiction.

Ce parcours de près de six décennies constitue le premier élément mis en avant par ses défenseurs. Sur le plateau de STV, le journaliste Auréole Tchoumi l’a ainsi présenté comme « le prototype même du parfait serviteur de l’État », insistant sur ses « 57 ans de magistrature ». Il a également parlé d’une « bibliothèque » qui disparaît et d’une « grosse perte » pour le pays.

Dans le même registre, Patrick Ondondo a estimé que le défunt avait « marqué positivement le landerneau sociopolitique du Cameroun », jugeant son action « sage », « juste » et « équitable » dans les processus électoraux. L’ancien ministre Jean de Dieu Momo a, lui, salué « l’homme aux cinq toges », auquel il attribue d’« énormes services » rendus à son pays.

D’autres hommages insistent davantage sur la dimension professionnelle du magistrat. Le journaliste Augustin Menkem a présenté son parcours comme « l’itinéraire exceptionnel d’un magistrat » ayant traversé plus d’un demi-siècle de vie judiciaire. De son côté, Cameroon Tribune souligne qu’il aura marqué, comme pionnier, les processus électoraux camerounais pendant les années passées à la tête du Conseil constitutionnel.

Cette reconnaissance professionnelle ne signifie cependant pas que son bilan institutionnel fasse consensus. Le même parcours qui nourrit l’admiration de ses confrères et de certains observateurs constitue aussi, pour ses détracteurs, la raison de poser plus sévèrement la question de ses responsabilités. À la tête du Conseil constitutionnel depuis février 2018, Clément Atangana a présidé les audiences qui ont examiné plusieurs contentieux électoraux majeurs, notamment après les présidentielles de 2018 et de 2025.

Son nom restera ainsi attaché à une institution dont il fut le premier visage. Nommé président du Conseil constitutionnel par le décret n°2018/106 du 7 février 2018, après sa désignation comme membre de l’institution, il a conservé cette fonction jusqu’à sa mort. Le décret de 2018 montre d’ailleurs que la nomination comme membre et la nomination comme président avaient fait l’objet de deux actes distincts.

« Parfait serviteur de l’État » pour les uns, « trahison » pour les autres

C’est précisément sur son passage au Conseil constitutionnel que les appréciations deviennent les plus opposées. Pour ses soutiens, son expérience constituait un atout pour une institution appelée à trancher des dossiers électoraux complexes. Pour ses détracteurs, cette même présidence est associée à des décisions qui auraient, selon eux, davantage protégé le pouvoir que garanti un véritable contrôle constitutionnel.

Me Michèle Ndoki, qui dit avoir plaidé devant le Conseil constitutionnel aux côtés de Maurice Kamto en 2018 et de Me Akere Muna en 2025, a livré l’une des critiques les plus sévères. Elle affirme que le Conseil a validé les victoires de Paul Biya lors des scrutins de 2018 et 2025 et rejeté en 2025 le recours contre sa candidature. Elle estime également qu’une vidéo montrant Clément Atangana célébrant la victoire présidentielle soulève une question sur l’impartialité attendue de sa fonction.

Me Alice Nkom adopte une position tout aussi critique, tout en conservant une dimension personnelle à son message. Elle qualifie Clément Atangana de « faiseur de présidents » et affirme qu’il a « prêté sa main à ce que je considère comme une trahison de la volonté populaire ». Mais elle refuse de réduire son ancien confrère à ses responsabilités institutionnelles : « malgré tout cela, il reste mon ami », écrit-elle, en adressant ses pensées à sa famille.

Le père jésuite Ludovic Lado a adopté un ton beaucoup plus dur. Dans un message publié après l’annonce du décès, il écrit : « Après tout le mal fait au Cameroun, tu quittes la terre des hommes. Ton sort dépend désormais de la miséricorde de Dieu ».

L’avocat Hippolyte B.T. Meli a, lui aussi, mêlé hommage confraternel et critique institutionnelle. Après un « Rip Monsieur le Président », il dénonce ce qu’il considère comme un affaiblissement des droits des citoyens par la jurisprudence du Conseil constitutionnel. Dans une formule particulièrement forte, il accuse l’institution d’avoir choisi de devenir un « Avocat-Conseil du pouvoir exécutif ».

La réaction de Patrick Opessa s’inscrit dans la même veine, avec une charge encore plus frontale. Il reproche au Conseil constitutionnel, sous Clément Atangana, d’avoir systématiquement rejeté les contestations de l’opposition et résume son passage par le mot « irrecevable ». À l’inverse, Roger Kiyeck reprend lui aussi cette référence au terme devenu célèbre, mais dans un registre plus nuancé : il évoque le regret de perdre « cet illustre personnage » et appelle désormais à poursuivre le combat pour construire la République. Ces réactions montrent donc que la disparition de Clément Atangana n’efface pas les controverses attachées à son exercice de la fonction.

Après Atangana, quelle suite pour le Conseil constitutionnel ?

La disparition du président du Conseil constitutionnel crée désormais une double question : celle du remplacement de Clément Atangana comme membre de l’institution et celle de la désignation de son successeur à la présidence. La Constitution prévoit que le Conseil compte onze membres, dont trois désignés par le président de la République, parmi lesquels figure le président du Conseil. En cas de décès ou de démission d’un membre, son remplacement revient à l’autorité ou à l’organe qui l’avait désigné, le nouveau membre achevant le mandat commencé.

Dans le cas de Clément Atangana, la procédure de remplacement relève donc du président de la République, puisqu’il faisait partie des trois membres désignés par celui-ci. Le nouveau membre ne repartirait pas pour un mandat entièrement nouveau : il devrait, selon l’article 51 de la Constitution, achever le mandat laissé vacant par le défunt. Cette règle distingue clairement le remplacement d’un conseiller de la question de la présidence de l’institution.

Pour la présidence, le texte applicable est plus explicite. L’article 24 de la loi n°2004/005 du 21 avril 2004 dispose qu’en cas de vacance de la présidence du Conseil constitutionnel par démission, décès ou toute autre cause, le président de la République nomme un nouveau président. Le décès de Clément Atangana entraîne donc une vacance qui devra être formellement comblée par un acte présidentiel.

Une période de continuité institutionnelle doit toutefois être distinguée de cette nomination. Plusieurs médias présentent le professeur Paul Nchoji Nkwi, doyen d’âge des conseillers actuellement en fonction, comme appelé à assurer la gestion provisoire de l’institution. Des dispositions de la loi organisant le Conseil prévoient effectivement la suppléance du président par le Conseiller-Doyen dans certaines situations d’empêchement ou d’intérim. Mais la loi sur le statut des membres précise également que, lorsqu’il y a vacance de la présidence par décès, un nouveau président doit être nommé par le président de la République.

Le précédent de 2018 apporte un élément supplémentaire. Le 7 février de cette année-là, Paul Biya avait d’abord signé le décret portant nomination des membres du Conseil constitutionnel, puis un second décret, le n°2018/106, nommant spécifiquement Clément Atangana président de l’institution. La succession devra donc, sauf évolution du cadre juridique ou nouvelle interprétation officielle, être lue à travers cette distinction entre la qualité de membre et la fonction de président.

Le Conseil constitutionnel ne se trouve donc pas dissous par la disparition de son premier président. Ses compétences constitutionnelles demeurent, notamment en matière de contrôle de constitutionnalité et de régularité des élections présidentielles, parlementaires et des référendums. La prochaine étape sera désormais politique et institutionnelle : le remplacement du conseiller décédé, la désignation du nouveau président et, surtout, la manière dont le successeur assumera une institution dont l’héritage reste profondément discuté.

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