En l’espace de deux journées, la Confédération des États du Sahel (AES) a posé deux actes fondateurs. À Bamako, les chefs d’État du Mali, du Niger et du Burkina Faso ont inauguré successivement la Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID-AES) puis la Télévision de la Confédération. Deux institutions différentes, mais un même message : le Sahel ne veut plus seulement coordonner ses États, il entend désormais se doter de ses propres leviers de puissance.
L’acte bancaire : reprendre la main sur l’investissement
La scène est solennelle. Autour du Président de la Transition malienne et président de la Confédération, le général d’armée Assimi Goïta, se tiennent le général Abdourahamane Tiani et le capitaine Ibrahim Traoré. Ensemble, ils procèdent à l’inauguration officielle de la BCID-AES, présentée comme une institution financière stratégique destinée à soutenir les investissements structurants, renforcer la souveraineté économique et accompagner le développement durable de l’espace confédéral.
Dans un contexte marqué par la sortie de la CEDEAO et la remise en cause des mécanismes financiers traditionnels, la création de cette banque n’a rien d’anodin. Elle traduit une volonté claire : réduire la dépendance aux circuits de financement extérieurs, souvent assortis de conditionnalités politiques, et bâtir un outil capable de financer les priorités définies par les États eux-mêmes — infrastructures, énergie, agriculture, industrialisation.
La BCID-AES s’inscrit ainsi dans une logique de long terme. Elle ambitionne de devenir un bras financier confédéral, capable de mobiliser des ressources internes, d’attirer des partenariats ciblés et de structurer une vision économique propre au Sahel. Plus qu’une banque, c’est un symbole : celui d’un espace qui cherche à maîtriser son développement plutôt qu’à le déléguer.
L’acte médiatique : reprendre la parole sur soi
Quelques heures plus tôt, toujours à Bamako, les mêmes dirigeants inauguraient la Télévision de la Confédération des États du Sahel. Là encore, le geste est lourd de sens. Dans un environnement international marqué par la guerre de l’information, la création d’un média confédéral répond à une préoccupation stratégique : contrôler le récit, produire une information institutionnelle unifiée et porter la voix de l’AES au-delà de ses frontières.
La Télévision AES se donne pour mission de promouvoir les valeurs de solidarité, de souveraineté et de résilience, de valoriser les politiques publiques confédérales et de renforcer la cohésion entre les peuples du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Elle se veut un outil d’intégration, mais aussi un rempart face à des narratifs souvent construits ailleurs, parfois hostiles, souvent déconnectés des réalités locales.
Dans le détail, la chaîne ambitionne d’assurer une information jugée fiable et équilibrée, tout en accompagnant la dynamique politique et sécuritaire engagée par la Confédération. Sa naissance en marge du 2ᵉ Collège des chefs d’État de l’AES n’est pas fortuite : elle s’inscrit dans une logique d’institutionnalisation accélérée du projet confédéral.
Deux inaugurations, une même lecture géopolitique
Pris séparément, une banque et une télévision peuvent sembler relever de domaines techniques. Pris ensemble, ils racontent autre chose. En géopolitique, la maîtrise de la finance et celle de l’information constituent deux piliers essentiels de la souveraineté. L’AES semble l’avoir compris. Après avoir posé les bases d’une coopération militaire et sécuritaire, la Confédération s’attaque désormais aux dimensions économiques et symboliques de la puissance. La BCID-AES répond à la question du financement du développement ; la Télévision AES répond à celle du récit, de l’image et de la légitimité.
Ce double mouvement intervient dans un contexte de recomposition régionale et internationale. Le Sahel, longtemps perçu comme un espace sous tutelle ou sous assistance, affirme progressivement une volonté d’autonomie stratégique. La rupture avec la CEDEAO, les critiques adressées aux dispositifs hérités, la diversification des partenariats internationaux : tout converge vers une même dynamique.
Vers une confédération qui s’installe
En dotant l’AES de structures permanentes, visibles et fonctionnelles, ses dirigeants envoient un signal clair : la Confédération ne se veut ni transitoire ni circonstancielle. Elle cherche à s’inscrire dans le temps long, à produire ses propres normes, ses propres outils, ses propres institutions.
La banque pour financer, la télévision pour raconter, demain peut-être d’autres instruments pour réguler, arbitrer, planifier. Progressivement, les contours d’un État confédéral de fait se dessinent, avec ses forces, ses fragilités et ses paris.
Au Sahel, la souveraineté ne se déclame plus dans les discours. Elle se construit, pièce par pièce, à travers des institutions qui disent une chose essentielle : le pouvoir ne se partage durablement qu’avec ceux qui en maîtrisent les outils.

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