Six mille invités. Seize délégations étrangères. Un homme debout, la main droite levée, face à la nation. Ce dimanche 24 mai 2026, Cotonou n’était plus simplement une capitale. Elle était le théâtre d’un passage de témoin qui clôt une décennie entière et ouvre, avec tout ce que ce mot contient d’espoir et de certitude, une ère nouvelle. Romuald Wadagni est désormais président de la République du Bénin.
Dans le secret de la Marina, avant que l’histoire commence
Il y a, dans toute passation de pouvoir, un moment que les caméras ne captent jamais. Celui où deux hommes se retrouvent seuls, dans un bureau que l’un quitte et que l’autre va occuper, et où se transmettent les secrets d’un État. Ce dimanche matin, au Palais de la Marina, Patrice Talon a accueilli Romuald Wadagni sur le perron avec la solennité de celui qui sait que c’est la dernière fois. Dix ans de compagnonnage, dix ans de Wadagni aux Finances à ses côtés, condensés en un tête-à-tête à huis clos dont nul ne saura jamais la teneur exacte. Les dossiers stratégiques, les codes, les arbitrages sécuritaires sur le nord du pays : tout ce que l’État confie à son chef et que le chef confie à son successeur dans le silence d’un bureau présidentiel.
Puis les portes se sont rouvertes. Le cortège s’est ébranlé en direction du Palais des Congrès, entièrement rénové pour l’occasion, où 6 000 invités attendaient sous des tentes blanches dressées face à l’esplanade. La cérémonie avait la rigueur du protocole et la chaleur des grandes occasions nationales. Le président de la Cour Constitutionnelle Dorothée Sossa a ouvert la séance solennelle, rappelant les résultats officiels du scrutin du 12 avril : 94,07 % des suffrages pour Romuald Wadagni. Puis le silence s’est fait.

La main droite levée, la voix posée, Wadagni a prononcé le serment inscrit dans la Constitution béninoise. À l’instant précis où Dorothée Sossa a prononcé la formule rituelle « Nous vous renvoyons à l’exercice de vos fonctions », Patrice Talon redevenait un simple citoyen. Dix ans. Une décennie de réformes, de chantiers, de polémiques et de transformations. Soldée en quelques secondes par une formule juridique et un coup de canon. L’accolade qui a précédé ce moment entre les deux hommes a duré ce que durent les adieux qui ne se disent pas. Longue, fraternelle, immortalisée par des dizaines d’objectifs. Elle a dit, mieux que n’importe quel discours, ce que dix ans de travail commun avaient construit entre le mentor et son dauphin.
Talon avait, quelques semaines plus tôt, tranché lui-même la question de son après avec la désinvolture des hommes libérés : « J’ai besoin de faire autre chose, de m’amuser, de la retraite. Je resterai un ancien président, tout en restant un bon citoyen, sans chercher à influencer ce qui se passe dans le pays ». Il siégera néanmoins au nouveau Sénat, en tant qu’ancien chef d’État membre de droit de cette instance créée par la révision constitutionnelle de novembre dernier. Le retrait, mais pas l’effacement.

Un discours qui pose les fondations d’un contrat social
Wadagni n’a pas cherché à effacer son prédécesseur. Dès ses premiers mots, il a rendu à Talon son mérite : « Avec détermination, avec le courage des décisions difficiles, la constance des bâtisseurs et la capacité rare à penser le Bénin dans le temps long, il a rendu cette renaissance possible ». Une reconnaissance publique, assumée, qui dit la filiation politique autant qu’elle balise l’horizon du nouveau mandat. Mais l’hommage n’était qu’un point de départ, et Wadagni le savait.
Car c’est immédiatement après que le nouveau président a planté son propre drapeau, avec une phrase qui a résonné dans le Palais des Congrès comme un programme en miniature : « Une croissance nationale n’a de sens que lorsqu’elle devient visible dans la vie ordinaire des populations ». Dix ans de réformes structurelles ont transformé le Bénin en profondeur. Les indicateurs macroéconomiques l’attestent, les partenaires internationaux le reconnaissent. Mais le Béninois ordinaire, celui qui peine à payer les soins de son enfant, celui dont la récolte pourrit faute de routes praticables, celui qui cherche un emploi dans son milieu de vie : lui, il n’a pas toujours vu la croissance frapper à sa porte. C’est précisément là que le nouveau chef de l’État place sa ligne de démarcation.

Le discours a décliné cette promesse en adresses directes, successives, presque intimes. Aux jeunes d’abord : « Le Bénin croit en vous, et il vous donnera les chances de réussir ». Aux femmes ensuite, « qui portent silencieusement une part immense de notre économie » : accès au financement, à la propriété, à la protection sociale et aux responsabilités renforcé. Aux agriculteurs : mécanisation, semences adaptées, financements pertinents, et surtout une protection sociale agricole promise comme acte de respect national. « Une Nation qui respecte celles et ceux qui la nourrissent est une Nation qui se respecte elle-même ». À la diaspora enfin, et jusqu’aux descendants de la traite négrière, auxquels il a adressé, dans un geste d’une portée symbolique considérable, un message d’appartenance : « Le Bénin sera toujours la maison du retour. Notre porte demeure ouverte, et notre mémoire, fidèle ».
Ces engagements ont la beauté des discours d’investiture : ils portent la promesse sans encore porter le bilan. Leur crédibilité se mesurera dans les prochains mois, à l’aune des arbitrages budgétaires et des réformes sociales que Wadagni choisira de prioriser. Mais la direction est posée, et elle diffère suffisamment de l’ADN technocratique de l’ère Talon pour signifier que le nouveau président entend gouverner avec sa propre voix.
Sur la sécurité, la tonalité était sans ambiguïté. Face aux hauts gradés de l’armée présents dans la salle, Wadagni a été direct : « Le Bénin ne cédera ni à la peur ni au relâchement. L’État sera ferme face à tout ce qui menace notre cohésion et notre sécurité ». La menace djihadiste qui ronge le nord du pays depuis plusieurs années n’a pas été esquivée. Elle a été nommée, et la réponse annoncée combine la fermeté militaire et le développement des services sociaux de base comme rempart contre la radicalisation. Une doctrine sécuritaire qui dit que les armes seules ne suffisent pas.

Les hommes du Sahel à Cotonou : un dégel historique
Parmi les seize délégations étrangères réunies ce dimanche dans le Palais des Congrès, trois ont retenu toute l’attention des observateurs : celles du Mali, du Burkina Faso et du Niger, les trois membres de l’Alliance des États du Sahel. Les ministres des Affaires étrangères malien et burkinabè avaient fait le déplacement dès le samedi. Le Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine, lui, est arrivé le matin même, peu avant le début de la cérémonie. Sa présence était la plus chargée de sens. Les relations entre Cotonou et Niamey avaient atteint un point de tension rarement égalé sous l’ère Talon. La frontière commune est fermée depuis juillet 2023.
Le gouvernement militaire au pouvoir à Niamey avait multiplié les accusations contre le président béninois sortant, l’accusant notamment de permettre l’utilisation du territoire béninois pour déstabiliser le Niger. Des accusations que Cotonou avait fermement rejetées, sans que le dialogue ne reprenne réellement.

La présence du Premier ministre nigérien à l’investiture de Wadagni constitue donc, dans ce contexte, bien plus qu’un geste de courtoisie protocolaire. C’est une main tendue que le nouveau président s’est empressé de saisir publiquement dans son discours : « À nos pays frères d’Afrique, et d’abord à nos voisins de la sous-région dont je veux saluer la présence à nos côtés tant elle nous réjouit, je veux renouveler le message de fraternité du peuple béninois ».
Ali Mahamane Lamine Zeine n’a pas non plus dissimulé la portée de sa venue. Devant la presse, il a déclaré avec une franchise bienvenue : « Je crois que c’est une nouvelle voie qui s’ouvre. Les peuples de ces pays ont toujours été ensemble. Le plus important, c’est de travailler au raffermissement de ces relations ». Ces mots, prononcés à Cotonou, sonnent comme un début de dégel dont les implications économiques sont considérables. Le Bénin est le principal débouché maritime du Niger, du Mali et du Burkina Faso.

La dégradation des relations avait lourdement pesé sur l’activité portuaire de Cotonou et privé les pays enclavés d’un accès maritime fiable. Pour Wadagni, l’enjeu sera désormais de maintenir ce canal ouvert avec le Sahel sans froisser ses partenaires occidentaux, qui regardent les juntes sahéliennes avec une suspicion croissante. Un équilibre diplomatique délicat, qui sera l’un des premiers tests de la maturité géopolitique du nouveau président.

24 ministres pour un septennat
La journée ne s’est pas arrêtée à la prestation de serment. Dès le dimanche soir, le nouveau chef suprême a publié la composition de son premier gouvernement : 24 ministres, dont un quart de femmes, avec Mariam Chabi Talata maintenue dans ses fonctions de Vice-présidente. L’architecture du cabinet traduit fidèlement la ligne politique affichée : renouvellement aux postes stratégiques de l’Économie et des Finances, de la Défense nationale et des Affaires étrangères, pour imprimer sa marque sur les dossiers les plus sensibles du septennat ; continuité aux portefeuilles de la Santé et de la Justice, pour préserver la stabilité sectorielle dans des domaines dont les réformes sont en cours.
Ce premier gouvernement dit, en creux, la philosophie de Wadagni : ne pas rompre avec ce qui fonctionne, mais s’approprier pleinement les leviers du pouvoir là où les grandes orientations du septennat se joueront. Le Bénin, ce dimanche soir, avait un nouveau président, un nouveau gouvernement, et une nouvelle page blanche qui ne demande que le récit d’une belle histoire.

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