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Cameroun | Aboubakary Abdoulaye, le Lamido de Rey-Bouba, nouveau président du Sénat

Le Sénat du Cameroun change de visage. Aboubakary Abdoulaye, jusqu’ici premier vice-président de l’institution et Lamido du puissant Lamidat de Rey-Bouba, a été élu ce jour président de la chambre haute du parlement. Il succède à Marcel Niat Njifenji, premier président du Sénat camerounais depuis l’installation effective de la chambre haute en 2013 — soit plus de douze ans à la tête d’une institution qu’il a contribué à bâtir.

La fin d’une première

Marcel Niat Njifenji n’aura pas seulement présidé le Sénat camerounais — il l’aura incarné dès sa naissance institutionnelle. Quand la chambre haute est effectivement installée le 12 juin 2013, soit dix-sept ans après sa création constitutionnelle de 1996, c’est lui qui est porté à sa présidence. Une première absolue dans l’histoire parlementaire du Cameroun — celle d’un homme qui prend les rênes d’une institution qui n’a encore aucune tradition, aucune pratique, aucun précédent. Pendant douze ans, il en aura forgé les usages, les protocoles et la stature.

Son départ ouvre une page dont la portée symbolique dépasse le simple changement de personnalité. Le Sénat camerounais, comme l’Assemblée nationale qui vient simultanément d’élire Théodore Datouo au perchoir, tourne au même moment une page de son histoire institutionnelle.

Deux chambres, deux nouveaux présidents, un même mouvement — celui d’un système politique qui renouvelle ses visages sans renoncer à ses fondamentaux. Dans les deux cas, la consigne du RDPC a précédé le vote. Dans les deux cas, le résultat ne faisait aucun doute.

Un homme entre deux mondes

Aboubakary Abdoulaye est une figure rare dans le paysage politique camerounais — celle d’un homme qui incarne simultanément deux formes de pouvoir que l’histoire africaine a souvent su faire coexister sans les confondre. D’un côté, le pouvoir traditionnel : il est Lamido du Lamidat de Rey-Bouba depuis 2006, souverain d’un territoire de 36 000 kilomètres carrés dans la région du Nord, chef d’une vingtaine de groupes ethniques majoritairement peuls, héritier d’une lignée royale fondée par Bouba Ndjidda entre 1805 et 1808.

De l’autre, le pouvoir institutionnel moderne : diplômé de l’École nationale d’administration et de la magistrature, ancien secrétaire général du ministère de l’Agriculture, secrétaire d’État chargé de l’Agriculture dès 1995, sénateur nommé depuis 2013, premier vice-président du Sénat réélu à plusieurs reprises.

Né le 21 décembre 1961, il accède au trône de Rey-Bouba en 2006 après le décès de son frère Moustafa Abdoulaye, qui avait lui-même succédé brièvement à leur père Abdoulaye Amadou. La lignée est directe, la légitimité dynastique incontestée dans le Nord. Mais ce qui distingue Aboubakary Abdoulaye de ses prédécesseurs, c’est précisément cette double appartenance — au monde traditionnel qu’il gouverne depuis le palais de Rey-Bouba, et au monde institutionnel où il siège depuis Yaoundé. Deux centres de gravité que cet homme de 64 ans a appris à habiter avec une constance que ses pairs reconnaissent et que Yaoundé a su valoriser.

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Rey-Bouba, le royaume dans le pays

Pour comprendre ce que représente Aboubakary Abdoulaye à la tête du Sénat camerounais, il faut comprendre ce qu’est Rey-Bouba. Le Lamidat n’est pas une simple chefferie parmi d’autres — c’est une structure de pouvoir qui a survécu à la colonisation, à l’indépendance et aux décennies de construction nationale sans jamais perdre sa substance.

Trente-six mille kilomètres carrés — soit un territoire plus vaste que certains États africains — sur lesquels le Lamido exerce une autorité qui dépasse largement le cadre purement symbolique que la République camerounaise assigne officiellement aux chefferies traditionnelles. Le palais de Rey-Bouba dit tout de cette puissance. Cinq hectares ceints de murs d’enceinte de huit cents mètres, sept portes successives, une architecture de terre et de paille qui a traversé les siècles.

Le site figure sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2006 — l’année même où Aboubakary Abdoulaye en prend possession. À l’intérieur, un faada — conseil des dignitaires — avec ses ministres traditionnels chargés de l’agriculture, de la justice, du commerce. Un système complet, autonome dans ses usages, qui coexiste avec les structures administratives de l’État camerounais sans jamais en être le simple appendice.

C’est depuis ce territoire qu’Aboubakary Abdoulaye a construit son influence politique nationale. Proche de Paul Biya dont il est l’un des relais les plus puissants dans le Grand Nord, il a présidé la commission régionale de campagne du RDPC pour la présidentielle d’octobre 2025. En juin 2025, il a officiellement reconnu vingt chefs traditionnels subordonnés dans le Nord — un acte qui dit l’étendue de son autorité sur la géographie humaine de sa région. Quand Paul Biya lui-même s’était rendu au palais de Rey-Bouba en 2003, la visite avait valeur de reconnaissance mutuelle entre deux formes de souveraineté.

Du Sénat au perchoir — une ascension logique

Nommé sénateur pour la région du Nord en mai 2013, Aboubakary Abdoulaye entre au Sénat dès sa création effective avec un statut particulier — celui du grand chef traditionnel qui apporte avec lui l’autorité morale d’un territoire et d’une communauté. Dès cette première législature, il est élu premier vice-président de l’institution — un poste qui fait de lui, constitutionnellement, le suppléant du président du Sénat en cas d’empêchement. Il sera réélu à ce poste en 2018, en 2023, puis en 2025, confirmant à chaque fois que sa position au sommet de la chambre haute ne doit rien au hasard.

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Son passage au Sénat a également été marqué par une activité diplomatique et institutionnelle soutenue. Réceptions de délégations étrangères, travaux de commissions, représentation du Sénat dans des forums internationaux — autant de fonctions qu’il a exercées depuis le second rang avec la discrétion que sa position de premier vice-président lui imposait. La présidence qu’il prend ce jour est, en ce sens, moins une rupture qu’un aboutissement — celui d’un homme qui connaît l’institution de l’intérieur depuis ses premiers pas, qui en a observé le fonctionnement au plus près, et qui arrive au perchoir avec une légitimité à la fois traditionnelle, administrative et parlementaire que peu de ses pairs peuvent revendiquer.

Un Sénat, deux héritages

Aboubakary Abdoulaye prend la présidence du Sénat dans un contexte institutionnel inédit. Pour la première fois depuis l’installation effective du Parlement camerounais dans sa configuration bicamérale, les deux chambres changent simultanément de présidents. À l’Assemblée nationale, Théodore Datouo succède à Cavayé Yeguié Djibril après trente-quatre ans au perchoir.

Au Sénat, Aboubakary Abdoulaye succède à Marcel Niat Njifenji après douze ans à la tête d’une institution qu’il a fondée. Deux renouvellements le même jour — un signal que le système politique camerounais envoie sur sa capacité à se régénérer dans la continuité.

Ce que sera la présidence d’Aboubakary Abdoulaye, les prochains mois le diront. Ce qu’on sait déjà, c’est que le nouveau président du Sénat apporte avec lui une stature que l’institution n’avait pas encore connue à ce niveau — celle d’un souverain traditionnel dont l’autorité s’étend sur 36 000 kilomètres carrés, d’un administrateur formé à l’ENAM, d’un parlementaire aguerri depuis plus de douze ans, et d’un homme du Nord dont la présence au perchoir du Sénat dit quelque chose sur l’équilibre des pouvoirs dans une République qui a toujours su composer avec la puissance des grands lamidats.

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