Soutenu officiellement par Dakar après plusieurs mois d’hésitation, Macky Sall a quitté la course au secrétariat général de l’ONU le 17 octobre, après quatre scrutins indicatifs sans progression. Entre ralliement tardif, fractures politiques internes et absence de consensus africain, sa candidature met en lumière les limites de la diplomatie sénégalaise dans une compétition où le soutien national ne suffit pas à convaincre les grandes puissances.
Cinq voix, quatre scrutins
Le 16 octobre, le sixième scrutin indicatif organisé au Conseil de sécurité des Nations unies a confirmé l’impasse dans laquelle se trouvait la candidature de Macky Sall. L’ancien président sénégalais n’a recueilli que cinq avis favorables, dont deux émanant de membres permanents, contre dix avis défavorables, parmi lesquels trois provenaient également de membres permanents. Aucun membre du Conseil ne s’est abstenu. Ces résultats, issus d’un vote informel dont les chiffres ne sont pas officiellement publiés, ont été rapportés par plusieurs médias spécialisés dans les affaires onusiennes.
Ce score ne constitue pas un accident de parcours. Dès le 18 septembre, au troisième tour, Macky Sall totalisait cinq « encourage », neuf « discourage » et un avis sans opinion. Le quatrième scrutin, organisé le 29 septembre, avait reproduit exactement la même configuration. Le 7 octobre, au cinquième tour, le nombre d’avis défavorables était passé à dix. En près d’un mois, l’ancien chef de l’État n’a donc enregistré aucune progression de son socle favorable, tandis que les signaux négatifs se sont consolidés.
Dans cette compétition, le vocabulaire du Conseil de sécurité a son importance. Les mentions « encourage », « discourage » et « no opinion » permettent aux membres d’exprimer leur appréciation des candidatures sans procéder à un vote formel de nomination. Un avis défavorable ne constitue pas, à lui seul, un veto juridique. Toutefois, lorsqu’il émane d’un membre permanent, il représente un avertissement politique sérieux : la désignation du futur secrétaire général suppose une recommandation du Conseil de sécurité, avant la décision de l’Assemblée générale. Une candidature durablement rejetée par plusieurs puissances permanentes se heurte ainsi à un obstacle majeur.
Macky Sall n’était d’ailleurs pas le seul candidat à rencontrer des difficultés. La Costaricienne Rebeca Grynspan s’est installée en tête avec neuf avis favorables et cinq défavorables. La Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett et l’Argentin Rafael Grossi ont obtenu chacun huit avis favorables. L’Ougandais Olara Otunnu, autre candidat africain, a enregistré quatre avis favorables contre dix défavorables. Selon les informations relayées par la presse, aucun des sept candidats n’avait alors recueilli le soutien unanime des cinq membres permanents.
Pour Régis Hounkpé, spécialiste de géopolitique interrogé par L’Observateur, les résultats plaçaient l’ancien président sénégalais sous la menace d’un veto supplémentaire. La difficulté ne se résumait donc plus à convaincre quelques délégations hésitantes. Elle concernait la capacité de Macky Sall à obtenir un soutien suffisamment large pour franchir l’étape décisive du Conseil de sécurité, où les équilibres entre grandes puissances pèsent directement sur le choix final.
Le 17 octobre, depuis Marrakech, Macky Sall a annoncé le retrait de sa candidature. Il a invoqué un « profond sens des responsabilités » et la volonté de faciliter l’émergence d’une candidature consensuelle. Dans sa déclaration, il a relevé que les scrutins successifs semblaient favoriser une personnalité d’Amérique latine et des Caraïbes, possiblement une femme. Il a également indiqué avoir consulté le président en exercice de l’Union africaine ainsi que Bassirou Diomaye Faye, président en exercice de la CEDEAO. Après plusieurs semaines de stagnation, le retrait a mis fin à une course dont l’issue devenait de plus en plus difficile à inverser.
Dakar, d’abord, a attendu.. trop attendu
L’un des principaux points de friction autour de cette candidature réside dans le calendrier du soutien officiel du Sénégal. Le 5 février 2026, Macky Sall a écrit à son successeur pour solliciter l’appui de l’État sénégalais. La démarche intervenait dans un contexte politique délicat, moins de deux ans après l’alternance qui avait porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir et alors que l’héritage du précédent régime demeurait un sujet de confrontation au sein de l’opinion publique.
En février, des informations relayées par la télévision congolaise ont également fait état d’échanges sur la candidature entre Bassirou Diomaye Faye et Denis Sassou Nguesso, à Brazzaville. La perspective d’un soutien à l’ancien président a rapidement alimenté la controverse. Bougar Diouf, responsable de la coalition Diomaye Président, a été exclu après avoir publiquement défendu cette option. Le dossier onusien s’est ainsi invité dans les tensions qui traversaient déjà le camp présidentiel.
Début mars, la candidature de Macky Sall a été officiellement transmise aux Nations unies. Le ministre sénégalais de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, Cheikh Niang, a alors précisé que le gouvernement n’avait pas été associé à cette démarche. Il a invoqué la liberté individuelle de l’ancien président et la souveraineté de l’État sénégalais dans l’appréciation de la demande. Il a également indiqué que la lettre adressée à Bassirou Diomaye Faye demeurait sur la table du président, le délai de dépôt des candidatures n’étant pas encore arrivé à son terme.
Cette réserve officielle contrastait avec les appels lancés par plusieurs acteurs politiques. Une coalition réunissant, selon les informations rapportées à l’époque, 85 partis d’opposition et sept organisations de la société civile a écrit au président Faye pour lui demander de soutenir Macky Sall. À l’inverse, des voix opposées à cette candidature ont rappelé les violences politiques survenues sous le précédent régime, notamment lors des contestations liées à la troisième candidature de Macky Sall, ainsi que les accusations entourant la gestion des finances publiques. Le débat dépassait ainsi la seule question diplomatique : il engageait aussi la mémoire politique récente du Sénégal.
Il a fallu attendre le 17 juillet pour qu’un geste institutionnel important intervienne. Ce jour-là, Bassirou Diomaye Faye a reçu Macky Sall au Palais de la République, pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, selon les comptes rendus de la presse. L’entretien a duré environ trois heures. Trois jours plus tard, le 20 juillet, un communiqué officiel a annoncé que le Sénégal apporterait son « plein soutien » à la candidature de l’ancien chef de l’État.
Entre la transmission officielle de la candidature au début du mois de mars et l’annonce de ce soutien, près de cinq mois s’étaient écoulés. Or, les scrutins indicatifs ont commencé à la fin du mois de juillet. Le soutien sénégalais est donc devenu explicite au moment où la compétition entrait dans sa phase de test diplomatique. Ce décalage soulève une question centrale : une mobilisation plus précoce aurait-elle permis de consolider davantage la candidature, ou les obstacles étaient-ils déjà trop importants à l’échelle internationale ?
Un appareil d’État mobilisé, de Dakar à New York
Le communiqué du 20 juillet marque un changement de ton. Bassirou Diomaye Faye ne se contente pas d’apporter son soutien personnel à son prédécesseur. Il instruit le gouvernement et le réseau diplomatique sénégalais de se mobiliser auprès des États membres des Nations unies pour promouvoir la candidature. Il appelle également les forces vives de la nation à participer à cette démarche, désormais présentée comme une candidature du Sénégal au service de l’Afrique et d’un multilatéralisme plus performant.
Cette mobilisation intervient alors que le président sénégalais vient d’être désigné président en exercice de la CEDEAO, à l’issue du sommet de Lungi, en Sierra Leone. Cette fonction lui confère une visibilité régionale supplémentaire et peut faciliter les échanges avec ses homologues ouest-africains. Elle ne garantit toutefois pas que les États de la région, encore moins l’ensemble du continent, se rallieront à un candidat unique. La solidarité africaine en matière de représentation internationale demeure souvent tributaire de compromis politiques et de priorités nationales divergentes.
Le 24 septembre, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, Bassirou Diomaye Faye a réaffirmé son soutien lors d’un entretien accordé à France 24 et RFI. Il a estimé que la candidature de Macky Sall restait crédible et que les jeux n’étaient pas faits, en rappelant le poids des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Il a également défendu la pertinence d’une candidature africaine, estimant que son prédécesseur était bien placé pour porter la voix du continent dans les discussions sur la gouvernance mondiale.
Cette prise de position publique confirme que Dakar ne s’était pas limité au communiqué de juillet. Le président a utilisé une séquence diplomatique majeure pour défendre son choix et tenter de convaincre au-delà des cercles nationaux. Mais l’expression d’un soutien politique, même renouvelé à New York, ne renseigne pas à elle seule sur les résultats des démarches diplomatiques conduites en coulisses. Les informations publiques disponibles ne détaillent pas précisément les échanges bilatéraux engagés avec les capitales des cinq membres permanents, ni les éventuels engagements obtenus auprès d’autres membres du Conseil.
C’est là que se situe une limite importante de l’évaluation. Le Sénégal a rendu sa position officielle, donné des instructions à son appareil diplomatique et défendu publiquement son candidat. Pour autant, le volume des déclarations ne permet pas de mesurer l’intensité réelle de la campagne, son calendrier détaillé ou sa capacité à modifier les préférences des délégations. Une diplomatie de candidature repose aussi sur la négociation, les compromis, les relais régionaux et l’anticipation des lignes rouges des puissances dont l’accord est indispensable.
Après le retrait, l’Alliance pour la République (APR), le parti de Macky Sall, a salué une décision présentée comme étant de « haute portée éthique et morale ». Le parti a également remercié Bassirou Diomaye Faye pour le soutien apporté. Macky Sall lui-même avait associé le président sénégalais à sa déclaration de retrait, en mentionnant les consultations qu’il avait menées avant de prendre sa décision. Cette reconnaissance contribue à donner à la sortie de course une dimension de responsabilité partagée, même si elle ne dissipe pas les interrogations sur le calendrier de la mobilisation.
Un front intérieur jamais refermé
Le soutien officiel à Macky Sall a été décidé dans un contexte national qui rendait toute réconciliation diplomatique politiquement coûteuse. Bassirou Diomaye Faye a été élu en 2024 sur une promesse de rupture, portée par le Pastef et par une demande de reddition des comptes après les années de pouvoir de Macky Sall. Les violences politiques, les arrestations et les controverses autour de la gestion du précédent régime restent des sujets sensibles pour une partie de la population. Défendre l’ancien président dans une course internationale revenait donc à arbitrer entre la continuité de l’État et les attentes d’une partie de sa propre base politique.
La réception de Macky Sall au Palais de la République, le 17 juillet, a provoqué des réactions critiques dans les rangs de ceux qui avaient soutenu l’alternance. Le député Guy Marius Sagna a dénoncé cette rencontre, tandis que le militant Aliou Sané a reproché au président d’accorder une place institutionnelle à l’ancien chef de l’État sans que, selon lui, toute la lumière ait été faite sur les morts des manifestations. Le Collectif des familles de martyrs a également exprimé son opposition au soutien officiel. Pour ces acteurs, l’enjeu ne se réduisait pas au choix d’un candidat à l’ONU : il touchait à la cohérence entre les engagements de rupture et les actes du nouveau pouvoir.
D’autres personnalités ont défendu une approche différente. Alioune Tine a appelé Bassirou Diomaye Faye à donner son feu vert, rejoignant ainsi la coalition de partis qui avait demandé un soutien officiel. Pour les partisans de cette ligne, les intérêts du Sénégal et la possibilité de voir un ancien président africain accéder au poste de secrétaire général de l’ONU pouvaient justifier une décision dépassant les clivages partisans. L’argument de la continuité de l’État s’est ainsi opposé à celui de la cohérence politique et mémorielle.
Les critiques n’ont pas disparu après l’entretien du 24 septembre à New York. La députée Maimouna Bousso a qualifié le soutien de trahison, tandis que d’autres contributions dans la presse sénégalaise ont interrogé la cohérence d’un rapprochement avec un ancien président longtemps présenté comme le symbole d’un système à transformer. À l’inverse, certains commentateurs ont salué une démarche fondée sur les intérêts du Sénégal et de l’Afrique, estimant que la diplomatie ne pouvait être entièrement soumise aux rivalités internes.
Cette fracture a pu compliquer la lisibilité du message sénégalais. Une candidature internationale a besoin de relais cohérents, d’un discours stable et d’une mobilisation suffisamment large pour être perçue comme un choix durable de l’État. Or, les débats publics sur la légitimité de Macky Sall, les conditions du soutien et les responsabilités du passé ont montré que le consensus national était loin d’être acquis. Cela ne signifie pas que les divisions internes ont déterminé le résultat au Conseil de sécurité, mais elles ont constitué une contrainte politique réelle pour le président Faye.
Reste qu’il serait excessif d’affirmer, sans éléments diplomatiques supplémentaires, que cette contestation intérieure a directement affaibli les chances de Macky Sall. Les votes indicatifs ne révèlent pas les motifs individuels des délégations, et le nombre d’avis défavorables ne permet pas d’attribuer chaque position à une campagne concurrente ou à une controverse sénégalaise. Le débat intérieur renseigne surtout sur le coût politique du soutien et sur la difficulté à construire une défense nationale consensuelle autour d’une candidature controversée.
Ce qui échappait à Dakar
Le retrait de Macky Sall s’explique aussi par des facteurs qui dépassaient le seul calendrier sénégalais. Le soutien de l’Union africaine n’a pas suffi à faire émerger un front continental unanimement mobilisé derrière sa candidature. Les rivalités régionales, les intérêts divergents des États et les calculs des grandes puissances ont pesé sur une compétition où l’origine géographique du candidat ne garantit pas automatiquement un soutien collectif. Une candidature africaine pouvait être présentée comme un enjeu de représentation du continent sans pour autant réunir les voix nécessaires au Conseil de sécurité.
Dans une tribune publiée le 19 octobre, Babacar Justin Ndiaye a qualifié la stratégie de « mère des erreurs » et attribué une partie des difficultés à des tensions dans la région des Grands Lacs. Selon son analyse, le Rwanda aurait empêché l’émergence d’un bloc africain suffisamment compact derrière Macky Sall. Cette interprétation repose toutefois sur des éléments que l’auteur ne détaille pas publiquement. Elle doit donc être considérée comme une lecture politique du dossier, et non comme la démonstration établie d’une manœuvre ayant déterminé le résultat.
L’équation internationale comportait également une dimension régionale. Les résultats des scrutins indicatifs ont placé Rebeca Grynspan en tête, suivie notamment de Carolyn Rodrigues-Birkett et de Rafael Grossi. Cette configuration a nourri l’idée qu’une personnalité d’Amérique latine et des Caraïbes pouvait bénéficier d’une dynamique favorable. Macky Sall a lui-même évoqué cette tendance dans sa déclaration de retrait, en soulignant que les avis recueillis semblaient orienter la compétition vers cette région, éventuellement vers une femme. Cela ne signifie pas qu’un accord définitif avait déjà été conclu autour d’un candidat, mais la dynamique des votes rendait la poursuite de sa campagne plus incertaine.
Une analyse publiée par AllAfrica présente le retrait comme une sortie par le haut : plutôt que d’attendre un vote formel défavorable, l’ancien président aurait choisi de se retirer en invoquant la recherche d’un consensus. Le fait d’associer Bassirou Diomaye Faye à sa déclaration contribue aussi à présenter le dossier comme une démarche nationale plutôt que comme un échec individuel. Cette lecture coexiste avec une autre, plus critique, selon laquelle le retrait acte l’incapacité de la campagne à transformer le soutien officiel du Sénégal en progression mesurable au Conseil de sécurité.
La succession d’António Guterres, dont le mandat s’achève le 31 décembre 2026, reste une procédure soumise aux équilibres entre les membres du Conseil de sécurité et à la décision de l’Assemblée générale. Les scrutins indicatifs sont des instruments de mesure politique, non des votes de nomination. Ils donnent néanmoins aux candidats et à leurs soutiens une indication des obstacles à surmonter. Dans le cas de Macky Sall, quatre scrutins successifs sans progression ont rendu visible une impasse que le ralliement tardif de Dakar n’a pas réussi à inverser.
Après son retrait, l’Ougandais Olara Otunnu demeure, parmi les candidats africains cités dans les résultats rapportés, engagé dans la compétition, malgré dix avis défavorables au cinquième ou sixième tour selon les comptes rendus disponibles. Son cas rappelle que la représentation africaine ne se traduit pas automatiquement par une dynamique favorable aux candidats du continent. La capacité à rassembler au-delà de son espace régional, à convaincre les membres permanents et à apparaître comme une option de compromis demeure déterminante.
Au fond, la question n’est pas seulement de savoir si Dakar a soutenu Macky Sall trop tard ou insuffisamment. Les éléments disponibles établissent un décalage entre la transmission de la candidature, le soutien officiel de juillet et la stagnation des résultats à partir de septembre. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de conclure qu’une mobilisation plus précoce aurait changé l’issue. Le retrait révèle plutôt les limites d’une stratégie nationale dans une compétition multilatérale où les alliances continentales, les préférences régionales et les rapports de force entre grandes puissances pèsent autant que l’engagement de l’État qui porte le candidat.









