Acceuil Sante Cameroun| Hôpital Général de Yaoundé : Le jour où un rein a réveillé un corps
Sante

Cameroun| Hôpital Général de Yaoundé : Le jour où un rein a réveillé un corps

Partager
Partager

Ils étaient une poignée autour d’un corps fragile — le Dr Fokou, le Dr Nono, le Dr Mba, et d’autres encore — suspendus à un rein encore froid, conscients qu’une seule erreur pouvait tout faire basculer. Lundi dernier, à l’Hôpital général de Yaoundé, une transplantation rénale menée dans l’urgence sur un patient de 35 ans a ravivé un débat national, nourri le doute, puis contraint la parole médicale à sortir du bloc opératoire. Récit d’une journée marathon, d’un geste chirurgical maîtrisé et d’un hôpital camerounais qui revendique désormais sa place dans la grande chirurgie.

Un patient au bord de l’impasse

Pendant des années, son corps avait appris à composer avec l’absence. À faire sans. Sans reins fonctionnels, sans liberté de mouvement, sans avenir clairement dessiné. À 35 ans, la dialyse n’était plus un traitement : c’était un rythme de vie imposé, une horloge médicale qui dictait ses semaines, ses forces, son épuisement silencieux. Comme tant d’autres insuffisants rénaux chroniques, il avançait dans un couloir étroit, où chaque jour gagné ressemblait davantage à une survie qu’à une existence.

La greffe, longtemps, était restée une promesse lointaine. Une perspective fragile, suspendue à une succession de bilans, d’examens, de conditions strictes. Il fallait que le receveur tienne. Il fallait qu’un donneur compatible existe. Et surtout, il fallait que le corps accepte d’attendre sans s’effondrer. Puis, il y a quelques mois, tout semblait enfin s’aligner. Le patient était prêt. Sa mère aussi. Le projet devenait concret. Presque réel.

Et puis le corps a trahi. Une infection sévère, brutale, est venue balayer l’espoir naissant. En transplantation rénale, l’infection active est une frontière infranchissable. Un interdit absolu. Greffer dans ces conditions, c’est condamner. L’intervention a été stoppée net. Le temps s’est figé, une nouvelle fois, dans cette attente qui use plus sûrement que la maladie elle-même.

Les médecins ont alors engagé un combat invisible. Soigner l’infection, stabiliser, surveiller. Chaque amélioration était une victoire fragile. Peu à peu, les marqueurs biologiques se sont améliorés, les signes cliniques se sont apaisés. L’espoir est revenu, discret, prudent. Mais il n’a pas eu le temps de s’installer. À peine l’infection contrôlée, l’état général du patient s’est à nouveau effondré. Une fatigue extrême, une instabilité permanente, un corps qui n’arrivait plus à suivre.

La dialyse, dernier rempart, devenait elle-même un problème. Les voies d’accès s’obstruaient les unes après les autres. Pendant près de deux semaines, dialyser correctement relevait de l’exploit. La seule voie encore utilisable était précisément celle qui devait servir à la greffe. Le paradoxe était cruel : pour rester en vie, il fallait transplanter ; pour transplanter, il fallait risquer ce qui restait.

À ce stade, il n’y avait plus de scénario idéal. Seulement des choix lourds. Préparer une greffe rénale, en temps normal, est une mécanique d’orfèvre : éviter les transfusions qui bouleversent l’immunité, multiplier les séances de dialyse pour rendre le patient apte à l’anesthésie, ajuster chaque paramètre avec patience. Ici, le temps manquait. Le corps lâchait. L’urgence s’imposait.

La décision a été prise collectivement, sans précipitation mais sans illusion : il fallait agir. Une greffe en urgence. Un pari médical assumé. Un compromis technique a alors été imaginé, presque à la frontière du possible : une dialyse courte, deux à trois heures seulement, réalisée sur la voie destinée à la greffe, immédiatement suivie de l’intervention chirurgicale. Une séquence tendue, millimétrée, où chaque minute comptait.

Une mère, un rein, une seconde naissance

La donneuse était là depuis le début. Sa mère. Donner un rein n’est jamais un geste anodin, encore moins lorsqu’il s’agit de [son] enfant. Avant d’autoriser ce don, les équipes ont mené une évaluation exhaustive : cancers, infections, pathologies transmissibles, rien n’est laissé au hasard.

Au cours de cette préparation, des lésions suspectes du col de l’utérus ont été détectées chez la mère. Là encore, le processus s’est arrêté. Elle a été prise en charge par les gynécologues, traitée, suivie, jusqu’à ce que son état soit totalement assaini. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle a été déclarée « apte à donner un rein ».

Le jour de l’intervention, deux équipes opéraient simultanément. Chez le donneur, le principe est absolu : aucun risque ne doit être pris. Le don est volontaire, bénévole, réalisé sur une personne en parfaite santé. Au moindre doute, « tout s’arrête », rappelle les médecins.

L’intervention s’est déroulée de manière classique : ouverture du flanc gauche, ligature des vaisseaux, section de l’uretère. Aucun incident. À Yaoundé, c’était la 18ᵉ greffe rénale réalisée, signe d’une expertise désormais éprouvée… Pour la maman, « s’il fallait le faire , [je] le referai car ça ne sert à rien de vivre si son fils n’y arrive pas » , nous confie t’elle d’une voix basse couchée sur son lit d’hôpital.

Quand le rein reprend vie

À peine prélevé, le rein a été transféré sur la « back table » . Là, il est lavé avec un liquide de préservation spécial, refroidi entre 4 et 5 degrés. Le froid ralentit le métabolisme cellulaire, comme on préserverait un organe fragile — mais pour un temps compté. Quinze minutes à peine, avant de rejoindre le receveur.

Chez ce dernier, le site d’implantation avait déjà été préparé. Le nouveau rein a été placé dans la partie inférieure droite de l’abdomen, sans retirer les reins d’origine, inutiles mais non dangereux. Trois connexions étaient vitales : l’artère, la veine et l’uretère.

Une fois ces gestes réalisés, l’essentiel était fait. Et c’est là que l’émotion a traversé le bloc. Après des années sans uriner, le patient a recommencé. Quelques gouttes d’abord, puis davantage. Un soulagement collectif. Une joie presque étrange : dix personnes, heureuses parce qu’un homme urine à nouveau. Mais uriner, c’est vivre. Le directeur Général de l’hôpital était présent. Il a vu ce moment. « Nous étions tous témoins d’un corps qui revenait à la vie », confie le Docteur Fokou Marcus.

La nuit blanche de la réanimation

Après l’intervention, les deux patients ont été transférés en soins intensifs. Les anesthésistes-réanimateurs ont veillé, corrigé, anticipé. Pour le receveur, les premières 24 heures étaient décisives. Moins d’un jour plus tard, le constat était saisissant : près de sept litres d’urine éliminés… Avec eux, des années de toxines. L’homme se portait mieux qu’il ne l’avait été depuis deux ou trois ans. La dialyse appartenait déjà au passé… « Je vais bien, je remercie ma ma mère » , a pu dire le receveur d’une voix gaie et rassurante .. Quelle victoire !! Quel soulagement !!

La mère, elle, se remettait sans complication. Elle souriait. Elle disait avoir accouché deux fois. Donner naissance deux fois au même enfant, cela ne s’apprend pas dans les livres de médecine. Les équipes, elles, ne dorment pas. Une greffe rénale ne s’arrête jamais au bloc opératoire. Chaque heure compte. Chaque paramètre est surveillé.

« Cette greffe a bel et bien été réalisée à l’Hôpital Général de Yaoundé »

Le lendemain, pourtant, le doute s’est invité dans l’espace public. Sur les réseaux sociaux, certains Camerounais s’interrogeaient : cette opération avait-elle réellement eu lieu au Cameroun ? Était-ce bien un bloc opératoire local ? Face à ces interrogations, le directeur général de l’Hôpital général de Yaoundé, Emmanuel Noël Essomba, a tenu à être clair. Non pour polémiquer, mais pour montrer, expliquer, rassurer.

Il a rappelé que l’hôpital pratique des greffes rénales depuis plusieurs années, mais que ce cas précis, par sa complexité, méritait d’être exposé. « Cette activité est pleinement maîtrisée », a-t-il affirmé, soulignant qu’il n’était plus souhaitable de penser systématiquement à des évacuations sanitaires.

Il a insisté : cette greffe a été réalisée à dans cet formation sanitaire, dans l’un des six blocs opératoires de même niveau dont dispose l’hôpital. Des équipements conformes aux standards internationaux, des équipes locales formées, engagées, expérimentées.

Surtout, il a rappelé que les équipes étaient entièrement camerounaises. Huitième greffe rénale réalisée par ces professionnels, avec une maîtrise désormais complète des processus. Enfin, le directeur général a ouvert une perspective plus large. Celle d’un projet national de robotisation de la chirurgie, impulsé par le président de la République. Un cap ambitieux. « La robotisation représente le sommet de la chirurgie moderne », a-t-il déclaré, annonçant que l’Hôpital général de Yaoundé pourrait franchir cette étape dans les mois à venir.

Dans la salle de conférence, les chirurgiens, les anesthésistes, les néphrologues, les pharmaciens se regardaient. Ils savaient ce qu’ils avaient vécu la veille. Une nuit blanche. Un rein qui recommence à fonctionner. Et un pays qui, doucement, commence à y croire.

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *