Acceuil Sante Cameroun| Cœurs fragiles, mains expertes : dans le bloc opératoire de l’Hôpital Général de Yaoundé, des enfants renaissent à chaque point de suture
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Cameroun| Cœurs fragiles, mains expertes : dans le bloc opératoire de l’Hôpital Général de Yaoundé, des enfants renaissent à chaque point de suture

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Du Grand Nord au Littoral et bien au-delà des frontières du Cameroun, des familles à bout de souffle ont convergé vers la capitale avec un ultime espoir. Afrik-Inform a poussé les portes de ce bloc opératoire pour suivre, au plus près des scalpels, la campagne cardiaque exceptionnelle lancée le 24 juin et programmée jusqu’au 4 juillet. À mi-parcours, la technicité de pointe s’allie à une totale gratuité pour arracher des centaines de nourrissons à la fatalité, sous les yeux de parents transportés de gratitude.

Ce matin-là, en poussant les portes du bloc opératoire de l’Hôpital Général de Yaoundé, ce n’est pas seulement une salle d’opération que l’on découvre. C’est un monde à part, silencieux et précis, où chaque geste compte, où chaque seconde pèse le poids d’une vie. Sous les projecteurs chirurgicaux en forme de lune géante, des mains gantées s’activent sur de minuscules thorax. Des enfants. Des bébés, parfois. Certains pèsent à peine quelques kilogrammes. Et pourtant, les équipes italo-camerounaises opèrent avec une sérénité qui en dit long sur la maîtrise acquise au fil de leurs expériences et des campagnes successives. Les moniteurs bip, les machines de circulation extracorporelle ronronnent, les chiffres défilent sur les écrans. Dehors, dans les couloirs, des parents attendent. Certains prient. D’autres pleurent, mais de soulagement.

Depuis le 24 juin 2026, l’Hôpital Général de Yaoundé mène une nouvelle campagne de chirurgie cardiaque pédiatrique, en partenariat avec l’ONG italienne Una Voce Per Padre Pio, dans le cadre du programme baptisé « Cœur Rebelle ». Elle se termine le 4 juillet. En ce 1er juillet, jour de notre visite, le bilan à mi-parcours est saisissant : 42 interventions chirurgicales complexes ont déjà été réalisées sur les 60 initialement programmées. Toutes ont été couronnées de succès. Aucun décès à déplorer. Des chiffres qui, dans l’univers de la cardiochirurgie pédiatrique, relèvent de la prouesse.

Au cœur du bloc : la technologie au service des nourrissons

Ce que l’on voit dans les blocs opératoires de l’Hôpital Général de Yaoundé ce matin ne ressemble pas à l’image que l’on se fait parfois d’un établissement hospitalier africain luttant contre le manque de moyens. Les salles d’opération sont équipées de matériel de pointe : tables chirurgicales à commande électronique, moniteurs multiparamétriques de dernière génération signés Mindray, machines de circulation extracorporelle Sorin Stockert S3 — une acquisition de l’ONG italienne effectuée en février 2025 —, systèmes de climatisation médicale, sources lumineuses chirurgicales à LED en double arceau. L’environnement est propre, organisé, calibré pour les actes les plus délicats qui soient.

Sur l’une des tables, un enfant subit une  intervention. Les chirurgiens, coiffés de bonnets aux couleurs du kente africain — ce détail vestimentaire qui signe l’identité d’une équipe désormais habituée à travailler ensemble —, penchés sur le minuscule thorax ouvert, échangent à mi-voix. À leurs côtés, les perfusionnistes gèrent la machine de circulation extracorporelle qui, pendant le temps de l’opération, remplace le cœur et les poumons de l’enfant. Sur le moniteur, la courbe de pression artérielle s’affiche en temps réel. La coordination est absolue.

Le cas de cet enfant illustre à lui seul la complexité de ce que réalisent ces équipes. Venue pour une communication interventriculaire et un canal artériel persistant diagnostiqués à l’échographie, elle s’avère en peropératoire porteuse d’une fenêtre aortopulmonaire — malformation beaucoup plus rare et techniquement plus exigeante — doublée d’une communication interventriculaire. Les chirurgiens adaptent leur plan opératoire en temps réel et procèdent à la correction des deux malformations simultanément. Ce type de décision, prise dans l’urgence du bloc, révèle le niveau d’expertise atteint par une équipe qui, il y a encore trois ans, ne pratiquait pas de cardiochirurgie pédiatrique.

Cette campagne marque également une première historique pour l’établissement : la réalisation, pour la toute première fois au Cameroun dans ce cadre, d’une transposition des grands vaisseaux, considérée comme la chirurgie cardiaque la plus complexe chez le nouveau-né. Une opération qui exige une préparation minutieuse, un plateau technique irréprochable et une expérience hors du commun. Le résultat est bon. Le nouveau-né s’en sort. Dans les couloirs, l’information circule discrètement parmi le personnel soignant, avec une fierté qu’on ne cherche pas à dissimuler.

Le Pr Alain Patrick Menanga, directeur médical de l’Hôpital Général de Yaoundé et représentant du directeur général lors de notre visite, pose le contexte avec la précision du clinicien qu’il est. « Il s’agit d’une activité qui rentre progressivement dans les habitudes à l’hôpital général de Yaoundé depuis quelques années déjà », dit-il, avant d’ajouter : « Je voudrais juste vous rappeler que l’année dernière, dans ce bloc opératoire, 150 opérations de chirurgie cardiaque ont eu lieu. À ce mois de l’année en cours, nous approchons déjà de ce chiffre».

Ce que les chiffres confirment avec une éloquence brute : 25 cœurs opérés en 2024, 155 en 2025, et une ambition déclarée de 300 interventions pour 2026. Une trajectoire qui dessine, en quelques années, le profil d’un centre de référence régional en cardiochirurgie pédiatrique, au cœur de l’Afrique centrale.

Des enfants venus de partout, des familles au bord du souffle

Dans les unités d’hospitalisation de l’Hôpital Général de Yaoundé, l’atmosphère est différente de celle du bloc. Ici, le temps semble suspendu entre l’inquiétude et l’espoir. Des familles venues des quatre coins du Cameroun occupent les chaises des salles, les bancs des salles d’attente, certaines ayant voyagé plusieurs heures depuis les régions de l’Ouest, du Littoral, du Nord ou de l’Adamaoua, après avoir entendu parler de la campagne par un médecin, un voisin, un message diffusé sur un groupe WhatsApp communautaire.

Melingui Colette est l’une de ces mères. Elle est debout au chevet de son nourrisson, quelques heures après l’opération. Son visage porte encore les traces de la nuit blanche, mais ses yeux ont retrouvé une lumière. Elle raconte comment son bébé « ne parvenait pas à téter » depuis la naissance, rejetait le lait, peinait à respirer normalement. « À la maison, c’était comme ça. Ce n’était pas du tout facile. Pas du tout ». Le diagnostic tombe : cardiopathie congénitale. C’est le docteur Tchagué qui l’oriente vers l’Hôpital Général de Yaoundé, l’informe de la campagne en cours. Elle fait les examens, passe l’échocardiographie, est programmée en quelques jours. L’opération a lieu un mercredi.

Le contraste entre l’avant et l’après est saisissant, et Melingui Colette le décrit avec des mots simples qui portent davantage que n’importe quelle statistique. « Actuellement, l’enfant tète et va bien. Il n’est plus essoufflé. Il mange déjà très bien. Avant, il ne mangeait même pas» . Cette phrase résume à elle seule ce que cette campagne représente pour des dizaines de familles : non pas simplement une opération chirurgicale, mais la restauration d’un avenir que la maladie avait mis entre parenthèses dès les premiers jours de la vie.

Ce qui frappe, en observant ces familles, c’est la diversité de leurs origines sociales et géographiques. Les cardiopathies congénitales ne choisissent pas : elles frappent les enfants de fonctionnaires comme ceux de paysans, les bébés des quartiers résidentiels de Yaoundé comme ceux des villages enclavés du Grand Nord. Et la gratuité totale de la prise en charge ( consultations, examens, acte chirurgical, hospitalisation, médicaments, suivi postopératoire ) efface cette frontière sociale.

Le Dr Zephanie Kobe , chef du service de chirurgie thoracique et cardiovasculaire de l’HGY, a décrit dans une interview avec la CRTV avec une précision clinique la réalité à laquelle ses équipes sont confrontées lors de chaque campagne. « Nous recevons des enfants qui parfois ont mis de nombreuses années avec des pathologies sévères qui ont significativement altéré leur cœur. Et pour beaucoup d’entre eux, ce sont des opérations de la dernière chance, parce que nous sommes conscients qu’ils n’atteindront pas les prochaines missions ».

Des mots qui disent le poids de la responsabilité qui pèse sur ces chirurgiens chaque fois qu’ils entrent dans le bloc opératoire, et qui expliquent l’intensité de la concentration visible sur leurs visages tout au long de la matinée.

Ce que la campagne révèle aussi, c’est l’importance cruciale de l’information en amont. Des dizaines d’enfants potentiellement éligibles à une prise en charge n’ont pas pu être intégrés au programme de cette session, faute d’avoir été identifiés à temps ou faute que leurs familles aient eu connaissance de la campagne suffisamment tôt pour constituer les dossiers médicaux requis. Le message adressé aux familles et aux professionnels de santé de l’ensemble du territoire est clair : anticiper, se rapprocher des équipes médicales de l’HGY bien avant l’ouverture des campagnes, et ne pas attendre que l’état de l’enfant se dégrade pour agir.

Una Voce Per Padre Pio : bien plus qu’un partenaire, un bâtisseur d’autonomie

L’homme au bonnet kente qui se déplace d’une salle d’opération à l’autre avec une aisance familière n’est pas camerounais. C’est un chirurgien italien, membre de Una Voce Per Padre Pio, l’organisation humanitaire fondée par Vincenzo Palumbo qui, depuis 2023, a fait de l’Hôpital Général de Yaoundé l’un de ses principaux terrains d’action sur le continent africain. Et ce bonnet aux couleurs locales, porté au bloc comme un signe d’appartenance, dit quelque chose d’important sur la nature de ce partenariat : ce n’est pas une coopération de passage, c’est un compagnonnage qui s’inscrit dans la durée.

Enzo Palumbo, président international de Una Voce Per Padre Pio, a pris le temps de mesurer le chemin parcouru depuis les débuts de cette aventure médicale. « Nous avons un partenariat avec l’Hôpital Général depuis quelques années. Le projet a démarré en 2023, et désormais je pense qu’on a dépassé longuement et largement les 200 à 210 enfants opérés sur place au Cameroun ». Des enfants opérés sur le sol camerounais, dans leur propre pays, sans les traumatismes liés aux évacuations sanitaires à l’étranger, sans les coûts prohibitifs que ces transferts impliquent pour des familles souvent démunies.

Mais ce que dit Enzo Palumbo sur la suite révèle l’ambition réelle de ce partenariat, celle qui dépasse la simple accumulation de succès chirurgicaux. « Aujourd’hui, au Cameroun, existe la cardiochirurgie. Il y a une équipe locale qui est en train de se former, bien formée en même temps, et il y a beaucoup d’éléments parmi eux qui sont prêts, qui sont autonomes déjà. Donc, ça nous laisse bien espoir que d’ici deux, trois ans, l’équipe locale sera autonome à 100 % ». Derrière ces mots, une vision qui tranche avec les schémas classiques de l’aide humanitaire : non pas assister indéfiniment, mais former jusqu’à rendre l’assistance inutile.

Cette vision se traduit concrètement dans la salle d’opération. Lors de certaines interventions de complexité intermédiaire, ce sont les chirurgiens camerounais qui opèrent, leurs homologues italiens restant en retrait, dans une posture de supervision et non de substitution. Le transfert de compétences est réel, mesurable, visible à l’œil nu.

L’ONG mobilise également, selon les missions, plusieurs centres hospitaliers italiens spécialisés, parmi lesquels le Centre de cardiologie pédiatrique de Taormina et l’Institut Gaslini de Gênes, permettant de faire intervenir à Yaoundé des spécialistes de réputation mondiale. Et pour les cas les plus complexes, inaccessibles aux capacités locales même renforcées, l’organisation a mis en place des filières d’évacuation vers ces hôpitaux italiens partenaires, garantissant que les enfants dont l’état nécessite une prise en charge hors du Cameroun disposent d’un accueil et d’une solution. Enzo Palumbo résume cette logique d’ensemble : « C’est la façon la meilleure d’avoir une amitié sincère, mais qui doit vraiment profiter à tous ».

Au-delà de la cardiochirurgie, Una Voce Per Padre Pio conduit au Cameroun des projets d’accès à l’eau potable, de développement communautaire et de formation, depuis l’ouverture de sa représentation officielle à Yaoundé, autorisée le 16 février 2022. Son siège africain est installé à Lobo. Mais c’est bien le programme cardiaque qui constitue son action la plus visible, celle qui a fait la réputation de l’organisation dans le milieu médical camerounais, et qui a conduit le directeur général de l’HGY, le Pr Emmanuel Noël Essomba, à qualifier publiquement cette coopération de « complicité profonde » et de « travail ensemble de plus en plus profond ».

L’Hôpital Général de Yaoundé, un pôle d’excellence en construction

Ce que la campagne du mois de juin-juillet 2026 confirme, au-delà des chiffres et des témoignages, c’est la transformation en cours de l’Hôpital Général de Yaoundé. L’établissement, dirigé par le Pr Emmanuel Noël Essomba, s’est engagé depuis trois ans dans un processus délibéré d’accélération de ses capacités en chirurgie cardiaque, avec le soutien du gouvernement camerounais. « Nous avons bénéficié d’un accompagnement du gouvernement de la République, très particulièrement de la très haute hiérarchie, qui devrait normalement nous permettre de réduire les évacuations sanitaires dans un certain nombre de domaines de la médecine », a indiqué le directeur général.

Cette progression ne relève pas du hasard. Elle est le fruit d’une stratégie cohérente, articulée autour de trois axes : l’acquisition d’équipements de pointe, le renforcement continu des compétences humaines par la formation et la pratique encadrée, et l’ancrage d’un partenariat international à long terme avec une organisation dont la vision est alignée sur celle de l’établissement. Les blocs opératoires de l’HGY sont aujourd’hui équipés pour affronter les cas les plus complexes de la cardiologie pédiatrique. L’équipe est là, formée, motivée, et de plus en plus autonome. Le message que lance l’hôpital à travers cette campagne est simple : venez, le Cameroun peut vous opérer, ici, dans votre pays.

Cette ambition prend une résonance particulière dans le contexte africain, où la cardiochirurgie pédiatrique reste l’un des domaines médicaux les moins accessibles pour les populations locales, en raison du coût des évacuations, du manque de plateaux techniques adéquats et de l’absence de praticiens spécialisés en nombre suffisant. L’HGY, en faisant de cette discipline une priorité institutionnelle soutenue par un partenariat opérationnel solide, se positionne comme un modèle de ce que peut produire une coopération internationale bien construite, ancrée dans le temps, orientée vers le transfert de savoirs plutôt que vers l’assistance perpétuelle.

La prise en charge est entièrement gratuite pour les patients. Depuis la consultation initiale jusqu’au suivi postopératoire en passant par les examens préopératoires, l’acte chirurgical, l’anesthésie, les médicaments et l’hospitalisation : aucun frais n’est demandé aux familles. C’est l’ONG italienne qui finance les missions des spécialistes, les consommables médicaux et une partie des équipements. C’est l’État camerounais qui met à disposition le plateau technique et les équipes locales. Et c’est cette combinaison, rare et précieuse, qui permet à des familles sans ressources d’accéder à des soins qui coûteraient plusieurs dizaines de millions de francs CFA si elles devaient les financer elles-mêmes ou évacuer leurs enfants en Europe.

Quand on ressort du bloc opératoire ce mardi 1er juillet, après plusieurs heures passées à observer, à écouter, à laisser les images s’imprimer, une certitude s’impose. Ce que l’Hôpital Général de Yaoundé est en train de construire ici, silencieusement, chirurgie après chirurgie, n’est pas seulement un service de cardiologie pédiatrique. C’est une souveraineté médicale. La preuve que le Cameroun peut, sur son propre sol, avec ses propres hommes et ses propres femmes, réparer les cœurs de ses enfants. Il ne manque qu’une chose pour que davantage d’enfants en bénéficient : que le mot circule, que les familles sachent, que les médecins orientent, que les réseaux communautaires relaient. L’hôpital est prêt. Les chirurgiens sont là. Les salles d’opération sont opérationnelles. On n’attend plus qu’eux.

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