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Cameroun| Du retrait de SGS à la décision du Premier ministre : autopsie d’une crise au Port Autonome de Douala

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Une crise institutionnelle sans précédent secoue le sommet de l’État camerounais. Le 26 janvier, la Présidence ordonnait le retrait de SGS du Port de Douala au profit de Transatlantic. Trois jours plus tard, le Premier ministre Joseph Dion Ngute imposait le maintien du contrat avec l’opérateur suisse jusqu’en 2032. Entre ces deux décisions contradictoires, un bras de fer qui oppose le directeur général du Port Cyrus Ngo’o au ministre des Finances Louis Paul Motaze, révélant au grand jour les dissonances au cœur du pouvoir exécutif sur la gouvernance d’un levier stratégique : le scanning des marchandises.

Quand le PAD défie le Minfi

Tout démarre le 26 décembre 2025. À l’issue d’une session de son conseil d’administration, le Port autonome de Douala annonce la généralisation du « 100% scanning » des marchandises transitant par le port de Bonaberi. Dans le communiqué Cyrus Ngo’o, directeur général du PAD, acte le retrait de la Société Générale de Surveillance (SGS) et confie l’exclusivité du scanning à Transatlantic D. SA, une société camerounaise déjà opérationnelle au Port de Kribi. La prise d’effet est fixée au 1er janvier 2026. Ngo’o justifie cette décision par une instruction présidentielle visant à optimiser la sécurisation des recettes douanières.

Le PAD précise que désormais, tous les frais de scanning seront payés directement à Transatlantic et que tout conteneur non scanné sera bloqué. Cette annonce s’inscrit dans un contrat de type Build-Operate-Transfer (BOT) de 25 ans, prévoyant l’acquisition, l’installation et l’exploitation de huit scanners pour renforcer le contrôle douanier face à une contrebande estimée à 200 milliards FCFA de pertes annuelles. Trois jours plus tard, le 29 décembre, la riposte du ministre des Finances est cinglante. Dans un courrier officiel adressé à Cyrus Ngo’o, Louis Paul Motaze exige que le PAD s’en tienne « strictement aux dispositions pertinentes du Contrat d’Inspection par Scanner conclu avec SGS le 2 mars 2015 ». Le ministre rappelle que le scanning constitue « un instrument central du contrôle douanier, relevant exclusivement des compétences de la Douane camerounaise ».

Il met en garde contre des risques financiers majeurs : pénalités internationales, pertes de recettes douanières, et déstabilisation des opérations portuaires. Pour Motaze, la décision du PAD est tout simplement illégale. Le Port autonome de Douala, en tant qu’entreprise publique, ne dispose d’aucune autorité pour rompre unilatéralement un contrat gouvernemental. Pourtant, le même jour, Willie Tsanga Mba, directeur général de l’Autorité Portuaire Nationale (APN), homologue publiquement le partenariat entre le PAD et Transatlantic.

Il entérine la nouvelle grille tarifaire : 38 500 FCFA pour un conteneur de 20 pieds à l’export, 66 000 FCFA à l’import, et respectivement 50 000 FCFA et 95 000 FCFA pour les 40 pieds. Ce soutien explicite du régulateur portuaire ouvre un bras de fer inédit entre autorités portuaires et ministère des Finances.

Chaos opérationnel et paralysie économique

Le 1er janvier 2026, Transatlantic D. SA prend effectivement ses fonctions au Port de Douala. Sous escorte de la gendarmerie, les équipements de SGS sont démontés malgré l’opposition formelle du ministère des Finances. Mais très vite, le chaos s’installe. Transatlantic n’est pas connectée aux systèmes informatiques douaniers, notamment Camcis et e-Guce, rendant impossible la transmission des données de scanning aux services des Douanes pour validation des déclarations.

Résultat : blocage total des conteneurs. Les files d’attente de camions s’allongent, les navires s’accumulent au large, et le port, qui gère 90% des échanges commerciaux du Cameroun et sert de porte d’entrée pour le Tchad et la Centrafrique, est paralysé. Les pertes sont estimées à plusieurs milliards de FCFA par jour.

Le 15 janvier, la situation devient surréaliste. Selon plusieurs sources portuaires, deux opérateurs — SGS et Transatlantic — sont actifs simultanément, aggravant la confusion. Le ministère des Finances accuse le PAD de défier ouvertement l’autorité de l’État. Quatre jours plus tard, le 19 janvier, Cyrus Ngo’o durcit le ton. Par note interne, il ordonne la désactivation complète des systèmes SGS, intensifiant la paralysie.

Les opérateurs économiques, transitaires et armateurs alertent sur les surcoûts liés aux pénalités de surestaries et les risques d’instabilité sociale avec la hausse des prix et les pénuries qui s’annoncent. Une source anonyme au port résume la situation : « Le port de Douala est asphyxié et paralysé suite à une guerre entre le DG Cyrus Ngo’o et le Minfi Louis Paul Motaze qui bloque tous les conteneurs parce que le DG a rejeté son exigence de confier les scanners à la SGS. »

La Présidence tranche : Transatlantic confirmé

Face à l’impasse, la Présidence de la République convoque une réunion de crise le 22 janvier 2026 au Secrétariat Général de la Présidence (SGPR). La rencontre est présidée par Jean-Claude Mauger Ayem, conseiller technique, en présence de Ferdinand Ngoh Ngoh, Secrétaire Général de la Présidence. À l’issue de cette réunion, des instructions « hautes » du Président Paul Biya valident formellement le remplacement de SGS par Transatlantic. Ferdinand Ngoh Ngoh impose la transition immédiate pour désengorger le port et éviter une instabilité sociale. Les mesures d’urgence prévoient la fluidification des échanges et la fin des pénalités excessives. L’entourage présidentiel affirme : « L’intervention présidentielle devrait fluidifier les opérations et relancer les activités » . 

Quatre jours plus tard, le 26 janvier, une correspondance signée par Emmanuel Amougou, chef d’État-major particulier du Président Paul Biya, ordonne le retrait définitif de SGS du Port de Douala. Le document, diffusé aux parties prenantes, confirme l’orientation présidentielle en faveur de Transatlantic. Pour Cyrus Ngo’o et le « clan Ngoh Ngoh », c’est une victoire apparente.

Le PAD dément l’existence de toute prorogation du contrat SGS et maintient que le contrat signé en 2015 était arrivé à son terme naturel fin 2025. Selon une source interne à Transatlantic, « le contrat signé avec SGS en 2015 était un contrat de dix ans, arrivé à son terme naturel. Aucun renouvellement n’a été acté » .  Pourtant, le 14 mars 2024, SGS annonçait sur son site internet officiel avoir signé le 20 décembre 2023 un « renouvellement de contrat pour la fourniture de services de vérification de la conformité avant exportation (PVoC) pour le Cameroun ». Une information qualifiée d‘ »inexacte » au port de Douala, où des sources affirment qu’une note du ministère des Finances datée de novembre 2025 reconnaissait elle-même l’échéance du contrat avec SGS à fin 2025.

Dion NGUTE et Paul Biya en volte face

Trois jours seulement après la correspondance présidentielle, le 29 janvier 2026, Joseph Dion Ngute, Premier ministre et chef du gouvernement, convoque une réunion d’urgence à l’immeuble Étoile de Yaoundé. Sont présents : le ministre des Finances Louis Paul Motaze, le ministre des Transports Jean Ernest Massena Ngalle Bibehe, le directeur général des Douanes, Cyrus Ngo’o pour le PAD, des représentants de SGS, et le ministre de la Communication, président du conseil d’administration de SGS Cameroun. À l’issue de cette rencontre, le Premier ministre tranche : le contrat liant l’État du Cameroun à SGS doit être maintenu. Cette décision contredit frontalement les instructions présidentielles du 26 janvier.

S’exprimant au journal de 20h 30 de la CRTV, le ministre des Transports Jean Ernest Massena Ngalle Bibehe explique la position gouvernementale : « Le différend trouve son origine dans un contrat signé en 2015 par le gouvernement de la République, représenté par le ministre des Finances, avec la Société générale de surveillance. Si la convention initiale est d’une durée de dix ans, son effectivité est conditionnée à l’installation du quatrième scanner, intervenue en 2022. C’est de là où naît la date à partir de laquelle on peut compter les dix ans » .

Selon cette lecture, le contrat court jusqu’en 2032. Le ministre insiste : « L’autorité compétente pour résilier un contrat signé par le gouvernement reste le gouvernement lui-même. En conséquence, il ne revenait pas au Port autonome de Douala d’annuler unilatéralement cette convention ».  Il martèle : « Quand bien même il y aurait une modification à apporter, par exemple intégrer un autre opérateur, en l’occurrence Transatlantic D SA, il ne revient pas au Port autonome de Douala de signer avec l’opérateur, mais de porter ses desiderata à l’autorité tutelle technique, tutelle financière » .  Le Premier ministre ordonne ainsi que toute évolution du dispositif, y compris l’intégration éventuelle d’un nouvel opérateur, suive désormais les circuits institutionnels réguliers.

Un État à deux têtes

L’arbitrage du Premier ministre intervient dans un contexte de dissonance inédite au sommet de l’État camerounais. Le 22 janvier, la Présidence validait Transatlantic. Le 26 janvier, le chef d’État-major particulier du Président confirmait le retrait de SGS. Le 29 janvier, le Premier ministre ordonnait le maintien de SGS jusqu’en 2032. Deux lectures opposées, deux décisions contradictoires, émanant des deux plus hautes autorités exécutives du pays. Cette cacophonie révèle des divergences profondes sur la gouvernance d’un dispositif stratégique de contrôle douanier et de sécurisation des recettes. Elle met en lumière un « duel des hautes instructions » qui plonge les opérateurs économiques dans l’incertitude et expose le Cameroun à une dégradation de sa note logistique internationale.

Au 30 janvier 2026, le port de Douala reste sous tension. SGS affirme sa présence continue sur le site, tandis que Transatlantic maintient que ses équipes sont déployées et opérationnelles. Les opérateurs économiques, pris entre deux feux, ne savent plus à quel opérateur s’adresser. Les pertes économiques s’accumulent, les recettes douanières chutent, et les risques d’inflation et de pénuries se précisent.

Sur les réseaux sociaux, les commentaires fusent, accusant une « mafia institutionnelle » ou des intérêts néocoloniaux liés à SGS et au groupe Bolloré. Certains réclament la démission ou l’exil de responsables pour sabotage économique. En toile de fond, une lutte de clans au sommet de l’État : le « clan Ngoh Ngoh », proche de la Présidence et favorable au changement pour des raisons de souveraineté, contre le « clan Motaze-Ngute », défendant la stabilité contractuelle et la légalité gouvernementale. Le tout dans l’attente d’un arbitrage présidentiel définitif et d’un remaniement gouvernemental annoncé depuis des mois.

Pour l’heure, le Port autonome de Douala, infrastructure stratégique gérant plus de 15 millions de tonnes de marchandises par an, demeure le théâtre d’une bataille institutionnelle dont l’issue reste incertaine.

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