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Cameroun| Obsèques bloquées, dépouille séquestrée : Anicet Ekane, ce martyr qu’on ne veut pas « laisser reposer »

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Anicet EKANE,Obsèques
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Depuis la conférence de presse tenue ce 14 avril 2026 au siège du MANIDEM à Douala, une question taraude les manidemistes et, au-delà, tous ceux qui ont suivi cette affaire de près. C’est Marianne Ekane, sœur du défunt, qui l’a posée publiquement devant la presse, sans détour : qui a envoyé ce SMS au juge des référés, au moment précis où il s’apprêtait à rendre sa décision sur les obsèques d’Anicet Ekane ? Derrière cette interrogation, un constat glaçant s’impose : cet homme, qui a passé les dernières semaines de sa vie en détention malgré un état de santé critique, continue de déranger — même mort.

Face à la presse

C’est Marianne Simon Ekane qui l’a dit, devant les journalistes réunis ce mardi au siège du parti. La veille, le 13 avril, elle était présente dans la salle d’audience du Tribunal de Première Instance de Douala-Bonanjo, quand le juge des référés s’apprêtait à rendre sa décision sur l’organisation des obsèques de son frère. À cet instant précis, a-t-elle témoigné, le magistrat était plongé dans son téléphone. Un message entrant. Quelques secondes. Une feuille. Un verdict prononcé à voix haute. Puis le juge a quitté la salle.

Ce qu’il a écrit sur ce papier a tout changé : le Dr Muna Ekane — fils du défunt issu de son premier mariage et demandeur dans la procédure — est désigné seul administrateur judiciaire des obsèques. La veuve est écartée. L’hôpital Laquintinie reçoit injonction de ne pas lui remettre la dépouille. Et le MANIDEM, parti que le président EKANE a dirigé des décennies durant, se retrouve exclu de l’organisation des funérailles qu’il avait planifiées pour les 23, 24 et 25 avril 2026.

Marianne Ekane n’a pas désigné d’expéditeur. Elle a posé la question : « Qui lui a écrit ? Qu’est-ce que cette personne lui a dit ? » Mais la charge contenue dans l’interrogation a résonné dans la salle comme une accusation. Pour la sœur du défunt et ses camarades de parti, la coïncidence est trop parfaite, le timing trop précis. Le MANIDEM a aussitôt annoncé faire appel de la décision. Conséquence directe : la dépouille d’Anicet Ekane reste bloquée à la morgue de l’hôpital Laquintinie, à Douala, jusqu’à ce que la juridiction d’appel se prononce. Nul ne sait quand.

Ce n’est pourtant pas la première fois que la mort de cet homme se heurte à un mur. Depuis le 1er décembre 2025, jour de son décès à l’hôpital militaire du Secrétariat d’État à la Défense (SED) à Yaoundé, les obstacles s’accumulent avec une régularité qui force l’interrogation. Trois mois et demi après sa disparition, Georges Anicet Ekane, 74 ans, président du MANIDEM, figure nationaliste de l’opposition camerounaise, n’est toujours pas enterré.

Le front judiciaire

Avant le verdict du 13 avril, il y avait déjà la procédure. C’est le 25 mars 2026 que tout s’est enflammé juridiquement : des enfants d’Anicet Ekane issus de son premier mariage assignent sa veuve devant le juge des référés. Leurs demandes sont claires — désigner un organisateur officiel des obsèques, fixer une date judiciaire, et surtout interdire toute inhumation par des tiers. La veuve et le MANIDEM, qu’Anicet Ekane avait lui-même désignés dans des enregistrements audio réalisés depuis son lit de malade-détenu, se retrouvent de fait mis en cause.

L’affaire est renvoyée trois fois avant d’atterrir le 13 avril. Pendant ce temps, les deux camps s’affrontent en coulisses, les avocats multiplient les conclusions, et les dates d’avril restent en suspens, ni confirmées ni infirmées. La décision du juge, quand elle tombe enfin, va au-delà de ce que demandait même la partie plaignante : en désignant Muna Ekane organisateur exclusif et en interdisant la remise du corps à la veuve, le tribunal rend une décision que les avocats de celle-ci qualifient d’« ultra petita », c’est-à-dire statuant au-delà des prétentions des parties. Une irrégularité procédurale que le MANIDEM entend faire valoir en appel.

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Ce qui ressort de ce conflit dépasse le seul cadre familial. Derrière la bataille juridique se dessine une guerre de légitimité : qui incarne vraiment la mémoire d’Anicet Ekane ? Sa famille biologique du premier lit, ou la famille politique qu’il a construite et dirigée pendant des décennies ? Le testament oral, ces enregistrements dans lesquels il confiait à sa femme et à son parti l’organisation de ses funérailles, n’aura finalement pas eu force de loi. La justice formelle a prévalu sur la volonté exprimée du défunt et pour ses camarades, c’est déjà une première violence posthume.

En parallèle des obsèques, c’est le fief lui-même du parti qui est menacé. Trois des onze frères et sœurs encore en vie d’Anicet Ekane ont engagé des manœuvres judiciaires pour expulser le MANIDEM de son siège à Douala, un local qu’il occupe depuis une trentaine d’années. Le bâtiment fait partie du patrimoine familial EKANE MBONGO Frédéric et c’est précisément l’une des héritières de ce patrimoine, Marianne Simon Ekane, qui l’avait loué au parti pour un franc symbolique, depuis plusieurs années.

Ce bail à titre quasi gratuit est aujourd’hui contesté par une fraction de la fratrie. L’affaire a été portée devant les juridictions compétentes, et était en délibéré le même 13 avril 2026 soit le même jour que l’affaire des obsèques. Le MANIDEM se retrouvait donc, en une seule journée d’audience, exposé sur deux fronts judiciaires simultanés. Une coïncidence de calendrier qui n’a pas manqué d’alimenter les commentaires politiques.

L’issue du second procès n’était pas encore rendue publique au moment de la conférence de presse de ce 14 avril. Mais la pression est réelle : si le MANIDEM devait perdre son siège pendant qu’il est paralysé dans la préparation des obsèques de son fondateur, le signal envoyé serait dévastateur. Pour un parti déjà endeuillé, déjà en bataille judiciaire, déjà privé de la capacité d’honorer son président, la perte de son lieu historique constituerait un coup supplémentaire symbolique autant que logistique.

Ce que le MANIDEM lit dans ces offensives simultanées, c’est une tentative coordonnée de le déstabiliser dans ses fondations mêmes, au moment où il est le plus vulnérable. Que ces coïncidences soient le fruit d’un calcul ou d’une accumulation de tensions familiales et patrimoniales latentes depuis des années, elles produisent en tout cas un effet réel : le parti est paralysé, ses ressources et son énergie absorbées par les tribunaux, et son président reste à la morgue.

Bafoussam fermée, la terre elle-même lui est disputée

Avant les batailles de prétoire, avant même les conflits familiaux, il y avait déjà le refus d’une Église. Le 12 mars 2026 — soit quelques jours à peine après la remise de la dépouille à la famille — la Région Synodale de la Mifi de l’Église Évangélique du Cameroun (EEC) adressait une lettre officielle au MANIDEM : pas d’inhumation au cimetière de Bafoussam-Plateau. La règle est en vigueur depuis 2016, explique l’Église. Elle s’applique à tous, sans distinction.

Sauf que ce cimetière n’était pas un choix anodin. C’est là que repose Ernest Ouandié, figure historique de la lutte pour l’indépendance camerounaise, exécuté en 1971, dont Anicet Ekane se réclamait comme héritier spirituel et politique. Être inhumé aux côtés d’Ouandié, c’était une déclaration. Le MANIDEM avait même demandé la construction d’un mausolée sur ce site. L’Église a répondu non aux deux.

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Le refus a provoqué une polémique immédiate. Pour une partie de l’opinion et des militants nationalistes, la décision de l’EEC, quelle que soit sa justification administrative, arrivait au pire moment et produisait l’effet le plus cruel : après une vie de combat, après une mort en détention, Anicet Ekane se voyait refuser le repos symbolique qu’il avait lui-même souhaité. D’autres voix ont rappelé que la règle de 2016 ne datait pas du décès et ne visait pas spécifiquement le MANIDEM. Mais dans le contexte de l’époque, l’argument n’a guère apaisé les esprits.

Des alternatives ont émergé en urgence. Une famille de Bafoussam a proposé un terrain privé en ville. Le nom de Bomono Gare, dans la Sanaga-Maritime, a également circulé. Mais avec la décision judiciaire du 13 avril qui transfère l’organisation entière à Muna Ekane, ces discussions sont désormais entre ses mains. Le lieu d’inhumation final reste, à ce stade, une inconnue.

Arrêté dans la contestation

Pour comprendre pourquoi les obsèques d’Anicet Ekane sont devenues un enjeu politique autant que familial, il faut revenir aux dernières semaines de sa vie. L’élection présidentielle du 12 octobre 2025 donne Paul Biya vainqueur pour un huitième mandat. Le scrutin est contesté par une partie de l’opposition. Dans ce climat tendu, Anicet Ekane participe activement à la mobilisation de protestation à Douala, aux côtés notamment d’Issa Tchiroma Bakary.

Le 24 octobre 2025, il est arrêté par la gendarmerie et transféré à Yaoundé pour être incarcéré au SED — le Secrétariat d’État à la Défense, quartier général de la gendarmerie nationale. Ses avocats et son parti alertent très vite les autorités : l’homme a 74 ans, il souffre depuis 2020 de graves séquelles respiratoires consécutives au Covid-19, et dépend d’un appareil respiratoire. Ils demandent une hospitalisation adaptée ou une libération pour raisons médicales. Leurs demandes restent sans suite.

Trente-huit jours plus tard, dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2025, Anicet Ekane décède au centre médical du SED. Sa veuve est appelée en urgence et n’arrive que pour constater le décès. Le Ministère de la Défense déclare que le détenu a été « correctement soigné » et que la mort est « d’origine naturelle », insuffisance respiratoire et cardiaque sur terrain préexistant. Un rapport d’autopsie, rendu plus tard, conclut dans le même sens et permettra la levée des scellés fin février 2026.

Le MANIDEM n’a jamais accepté cette version. Ses responsables parlent de négligence médicale, de détention arbitraire d’un homme malade, et certains vont jusqu’à employer le mot d’« assassinat ». La dépouille est restée sous scellés à la morgue de l’Hôpital central de Yaoundé pendant près de trois mois, avant d’être remise à la famille et transférée à Douala le 3 mars 2026. C’est depuis lors que les obsèques sont promises, annoncées, repoussées, bloquées.

Au cœur de cette tempête que sa mort a déclenchée, lui demeure silencieux, immobile, dans la glace de la morgue de l’hôpital Laquintinie. Anicet Ekane, qui a tant combattu de son vivant, attend encore son inhumation, et le repos éternel qu’on semble décidé à lui refuser.

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