Quatre candidats pour un fauteuil, mais une très grande favorite qui refuse de passer la main. Huit ans après avoir conquis l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) à Erevan, Louise Mushikiwabo ne lâche rien. Celle qui a survécu à l’exil avant de piloter la diplomatie rwandaise s’est muée en patronne incontournable d’une institution qu’elle a restructurée au pas de charge. Alors que se profile le sommet de Siem Reap en novembre prochain, la « candidate éternelle » active ses réseaux africains, de Kigali à Yaoundé, bien décidée à s’offrir un troisième mandat inédit.
1. Une naissance à Kigali, dans une famille tutsi
Louise Mushikiwabo naît le 22 mai 1961 à Kigali, au Rwanda, dans une famille tutsi. Elle est la plus jeune d’une fratrie de neuf enfants, parmi lesquels Lando Ndasingwa et Anne-Marie Kantengwa.
Elle est la nièce, « à la mode de Bretagne », de l’abbé Alexis Kagame, philosophe et historien rwandais de renom. Cette filiation l’inscrit, dès l’enfance, dans une lignée d’intellectuels rwandais reconnus.
Elle grandit au Rwanda avant de quitter le pays pour entreprendre des études supérieures, dans un contexte politique qui basculera radicalement quelques années plus tard.
2. Des études entre Butare et le Delaware
En 1981, Louise Mushikiwabo entreprend des études d’anglais à l’université nationale du Rwanda, à Butare, où elle obtient son diplôme en 1984. Elle quitte ensuite le Rwanda en 1990 pour les États-Unis, où elle poursuit des études d’interprétariat à l’université du Delaware, avec le français comme langue de spécialisation. Elle y décroche un Master en langues et interprétation entre 1986 et 1988 selon certaines sources.
Cette formation fait d’elle une trilingue accomplie, maîtrisant le kinyarwanda, le français et l’anglais, une compétence qui structurera l’ensemble de sa carrière professionnelle ultérieure.
3. Le voyage américain qui la sauve du génocide
Son départ pour les États-Unis en 1986 lui sauve très probablement la vie. En 1994, la majorité des membres de sa famille restés au Rwanda sont victimes du génocide perpétré contre les Tutsi.Son frère, Lando Ndasingwa, ministre et figure du Parti libéral rwandais, est tué le 7 avril 1994, dès le premier jour des massacres.
De nombreux autres membres de sa famille périssent également durant cette période.Installée aux États-Unis, elle se marie avec un Américain et travaille comme traductrice, avant de rejoindre la Tunisie, où elle occupe le poste de directrice de la communication de la Banque africaine de développement.
4. Un livre-mémoire sur le génocide
En 2006, Louise Mushikiwabo publie aux éditions Saint Martin’s Press l’ouvrage Rwanda Means the Universe: A Native’s Memoir of Blood and Bloodlines, consacré au génocide de 1994′
Le livre se présente comme un mémoire socio-historique intergénérationnel et autobiographique, retraçant l’histoire de sa famille à travers la tragédie rwandaise.
Elle a par ailleurs rédigé de nombreux articles dans la presse écrite et numérique, et collaboré à plusieurs films documentaires primés portant sur des sujets rwandais et panafricains.
5. Le retour au Rwanda et l’entrée au gouvernement
Après plus de vingt ans passés à l’étranger, Louise Mushikiwabo rentre au Rwanda en 2008. Appelée par le président Paul Kagame pour ses compétences professionnelles, elle intègre l’équipe gouvernementale en tant que profil technocrate, sans avoir été un cadre historique du Front patriotique rwandais (FPR).
Elle est d’abord nommée ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement, des fonctions qu’elle exerce de 2008 à 2009. Cette première expérience ministérielle marque son entrée officielle dans la sphère politique rwandaise et pose les bases d’une ascension qui la conduira, l’année suivante, à la tête de la diplomatie du pays.
6. Dix ans à la tête de la diplomatie rwandaise
De décembre 2009 à octobre 2018, Louise Mushikiwabo occupe le poste de ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Communauté de l’Afrique de l’Est du Rwanda, sous quatre Premiers ministres successifs.
Durant cette période, elle représente le Rwanda au Conseil de sécurité des Nations unies en 2013 et 2014, où elle se distingue notamment sur les questions de résolution des conflits et de reconstruction post-conflit. Elle participe également, comme membre de l’équipe-conseil, à la réforme institutionnelle de l’Union africaine. En mai 2018, le magazine Jeune Afrique la présente comme l’une des personnalités africaines les plus influentes du continent.
7. Deux élections à la tête de l’OIF, en 2018 et 2022
Le 12 octobre 2018, Louise Mushikiwabo est élue secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, lors du XVIIe Sommet de la Francophonie qui se tient à Erevan, en Arménie. Elle prend ses fonctions le 1er janvier 2019, devenant la quatrième secrétaire générale de l’OIF après Boutros Boutros-Ghali, Abdou Diouf et Michaëlle Jean, et la première femme africaine à ce poste. Son élection bénéficie du soutien de la France, ainsi que d’autres pays européens et de l’ensemble des pays membres de l’Union africaine, qui la soutiennent à l’unanimité.
En novembre 2022, lors du XVIIIe Sommet de la Francophonie qui se tient à Djerba, en Tunisie, elle est réélue à l’unanimité par l’ensemble des États et gouvernements membres pour un nouveau mandat de quatre ans. Elle exerce ses fonctions depuis Paris, ville hôte de l’OIF, organisation qui regroupe aujourd’hui une quatre-vingtaine d’États et de gouvernements membres.
La Charte de la Francophonie désigne la secrétaire générale comme la « clé de voûte du dispositif institutionnel de la Francophonie ». Elle préside à ce titre le Conseil permanent de la Francophonie et siège de droit à la Conférence ministérielle de la Francophonie, tout en présidant également le Conseil de coopération, qui regroupe l’Administrateur de l’OIF ainsi que les responsables de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie et des opérateurs spécialisés que sont l’AUF, TV5, l’AIMF et l’Université Senghor.
8. Un bilan axé sur les réformes et le numérique
Sous sa direction, l’OIF a engagé une réforme de ses structures internes, avec un accent mis sur la transparence, la reddition de comptes et le recouvrement des cotisations en retard des États membres. L’organisation a également développé des missions commerciales et des partenariats avec le secteur privé et des institutions financières, dans une logique de Francophonie économique.
Ses priorités se sont concentrées sur l’autonomisation économique des femmes et des jeunes, la promotion du français dans l’espace numérique et la mobilité des enseignants de français, ainsi que sur l’éducation des filles. Elle a notamment rappelé qu’environ 9,4 millions de jeunes étaient à la recherche d’opportunités professionnelles en Afrique en 2024, soit un taux de 8,9 %.
Elle a également porté un plaidoyer régulier pour la « découvrabilité » des contenus francophones face aux risques d’exclusion numérique, et s’est exprimée à plusieurs reprises sur le rôle de l’OIF dans la prévention des crises et la promotion de la paix et de la démocratie au sein de l’espace francophone.
9. Un bilan également marqué par des critiques
Son passé de ministre des Affaires étrangères sous Paul Kagame a fortement nourri les critiques entourant sa nomination en 2018. Plusieurs voix, notamment en France, parmi des intellectuels et d’anciens ministres chargés de la Francophonie, ont estimé qu’elle ne pouvait incarner les valeurs de l’organisation en matière de démocratie, de droits de l’Homme et de liberté de la presse, au regard du bilan du régime rwandais sur ces questions. Le Rwanda est également pointé pour avoir adopté l’anglais comme langue officielle en 2003 et avoir rejoint le Commonwealth en 2009.
Sur sa gestion à la tête de l’OIF, certains observateurs estiment que l’organisation demeure trop dépendante de la France ou insuffisamment réformée sur le fond, malgré les efforts de modernisation engagés. Une approche jugée trop diplomatique et conciliante lui est parfois reprochée, notamment dans la gestion de transitions post-coup d’État dans certains pays africains, où elle aurait privilégié le dialogue au détriment d’une fermeté sur les principes démocratiques.
D’autres reproches portent sur un manque de visibilité de l’OIF sur les grandes crises internationales, ainsi que sur des accusations d’influence rwandaise excessive au sein de l’organisation. La perspective d’un troisième mandat suscite par ailleurs des oppositions, notamment du côté de la République démocratique du Congo, où la candidature de Juliana Lumumba a été présentée, certains acteurs plaidant pour un renouvellement et une rotation géographique plus marquée vers d’autres pays africains.
10. Le Cameroun, allié stratégique pour un troisième mandat
En vue du scrutin de novembre 2026 à Siem Reap, où elle brigue un troisième mandat à la tête de l’OIF, Louise Mushikiwabo a multiplié les consultations bilatérales avec les pays membres. Dans cette dynamique, le Rwanda a choisi de revenir vers Yaoundé pour consolider ses soutiens africains les plus stratégiques.
Ce retour vers le Cameroun reprend une partition déjà jouée lors de sa première élection en 2018, lorsque l’ensemble des pays membres de l’Union africaine l’avaient soutenue à l’unanimité. En sollicitant à nouveau l’appui de Yaoundé, Kigali signale qu’il considère toujours le Cameroun comme un allié potentiellement décisif dans la bataille pour la direction de l’OIF.
Face à elle, dans cette élection à quatre candidatures, figurent notamment la Congolaise Juliana Amato Lumumba, ainsi que d’autres candidats déclarés à la succession, dans un scrutin que les chefs d’État et de gouvernement membres trancheront lors du XXe Sommet de la Francophonie au Cambodge.

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