Le 10 mars 2026, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a reçu à Libreville Jean-Charles Solon, Français dirigeant depuis treize ans le centre d’écoutes téléphoniques de la présidence. Il lui a notifié la fin immédiate de sa mission. Pour la première fois depuis sa création en 1968, le SILAM — Système d’Interception et de Localisation des Appels Mobiles — passe sous direction entièrement gabonaise. Un acte souverain, longtemps différé, que le chef de l’État avait fini par trancher d’une formule sans appel : « La souveraineté n’a pas de prix ».
Un centre discret au cœur du pouvoir
Peu de Gabonais connaissent son existence. Encore moins savent où il se trouve. Le SILAM occupe un bâtiment discret dans l’enceinte même de la présidence de la République, à Libreville — coincé entre le parking des employés et le boulevard de la République, ses antennes posées sur le toit comme autant de sentinelles silencieuses. Depuis sa création en juin 1968, sous Omar Bongo, ce centre intercepte les communications du pays — appels téléphoniques, SMS, courriers électroniques, et plus récemment les échanges sur WhatsApp et les réseaux sociaux.
Son fonctionnement est aussi opaque que son architecture est banale. Chaque jour, des retranscriptions des écoutes les plus sensibles sont transmises sous plis scellés directement au président de la République. Le SILAM n’est pas seulement un outil de sécurité intérieure, c’est l’œil et l’oreille du chef de l’État, un instrument de surveillance politique autant que sécuritaire. Sous Ali Bongo, le centre était utilisé aussi bien contre les menaces terroristes que contre les opposants politiques, les personnalités jugées encombrantes, et parfois même les proches du régime dont on voulait surveiller les allégeances.
Pendant 58 ans, ce dispositif stratégique a fonctionné sous expertise française. Trois directeurs successifs, tous liés aux services de renseignement français — le colonel Marion jusqu’à sa mort en 1999, le colonel Boisseau jusqu’en décembre 2012, puis Jean-Charles Solon à partir de 2013. Une continuité qui dit à elle seule l’étendue de la coopération sécuritaire franco-gabonaise et la profondeur de l’empreinte française dans les arcanes du pouvoir à Libreville.
Jean-Charles Solon, l’homme que personne ne pouvait déloger
Jean-Charles Solon n’est pas un diplomate. Ce Français d’origine malgache est un technicien du renseignement — ancien militaire passé par les services techniques de la DGSE, la Direction générale de la sécurité extérieure française. Il arrive au Gabon comme expert chargé de l’acquisition d’équipements d’interception pour la présidence. Il y reste. Et il y construit, au fil des années, une position que ses successeurs potentiels jugeront vite inexpugnable.
Sous Ali Bongo, Solon est devenu fonctionnaire gabonais à part entière, tout en conservant sa nationalité française. Son bureau jouxte celui du président. Ses notes quotidiennes, transmises sous scellés, font de lui un acteur incontournable de la vie politique gabonaise — sans qu’il soit jamais apparu dans aucun organigramme officiel. Sa maîtrise technique du système, acquise en treize ans de direction exclusive, constitue à elle seule un bouclier contre toute tentative de le remplacer.
Quand Oligui Nguema prend le pouvoir le 30 août 2023, Solon est toujours à son poste. Le nouveau chef de l’État, qui dirigeait lui-même la Garde républicaine et connaissait parfaitement le fonctionnement du SILAM, exprime dès les premières semaines de la transition sa volonté de nationaliser le centre. Mais le contrat de Solon est verrouillé — clauses techniques, coûts de rupture élevés, risque de perte immédiate de compétences. Pendant deux ans et demi, Oligui tente de trouver une sortie juridiquement et techniquement viable. Les négociations achoppent à chaque fois sur les mêmes obstacles. Ce n’est qu’en mars 2026 qu’Oligui tranche. Le 10 mars 2026, Solon est reçu à la présidence. Il repart sans son poste.
Gnamankala, l’homme choisi pour prendre le relais
Le choix du successeur est en lui-même un message. Le général Bernard Gnamankala n’est pas un inconnu dans les cercles du renseignement gabonais. Fils du général Laurent Nguetsara — ancien patron des services sous Omar Bongo — il a grandi dans les coulisses de l’appareil sécuritaire du pays avant d’en devenir l’un des acteurs les plus discrets et les plus loyaux. Sa formation est à la fois française et américaine : Direction générale de la sécurité intérieure d’un côté, FBI National Academy à Quantico de l’autre. Un profil qui dit l’ambition d’un renseignement gabonais capable de s’affranchir d’une tutelle unique tout en maintenant des relations de travail avec plusieurs partenaires.
Depuis août 2020, Gnamankala dirigeait la DGDI — Direction générale de la documentation et de l’immigration, ex-Cedoc — le principal service de renseignement intérieur du Gabon. Il a traversé le coup d’État d’août 2023 sans perdre son poste, ce qui dit la confiance que lui accorde Oligui Nguema. Sa nomination à la tête du SILAM s’accompagne d’un mouvement en cascade : le colonel Théophile Ndounda Leboussi lui succède à la DGDI, libérant la place pour que Gnamankala se consacre entièrement à la refonte du centre d’écoutes.
Sa discrétion légendaire, sa connaissance des circuits français et sa formation américaine font de lui le profil idéal pour assurer une transition qui se veut souveraine sans être rupturiste. Oligui ne cherche pas à couper les ponts avec Paris — il cherche à rééquilibrer une relation qui, pendant 58 ans, avait fonctionné à sens unique. Gnamankala est l’homme de cet équilibre délicat… Pour l’heure, Paris n’a pas encore réagi à la nouvelle.

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