À 71 ans, Juliana Lumumba s’apprête à livrer à Siem Reap ( Cambodge ) la bataille la plus internationale de sa vie. Mais pour celle qui a grandi sous l’aile du président Nasser et traversé sept décennies de séismes politiques africains, les défis n’ont rien de nouveau. En opposant son parcours de négociatrice et de femme d’État à la machine diplomatique rwandaise, elle prouve qu’elle est bien plus qu’un patronyme historique. Plongée dans le roman d’une vie aux mille facettes, entre exil forcé, pouvoir et ambitions mondiales…
1. Née dans la tourmente
Juliana Amato Lumumba naît en août 1955 à Kinshasa, dans la famille du tout premier Premier ministre de la République démocratique du Congo nouvellement indépendante. Elle a à peine cinq ans quand son père, Patrice Émery Lumumba, est arrêté, puis assassiné le 17 janvier 1961 dan la province sécessionniste du Katanga.
Cet événement brutal bascule immédiatement le destin de toute la famille. Pauline Opango, sa mère, et ses enfants se retrouvent en danger sur un sol congolais encore instable, livré aux rivalités des puissances étrangères qui avaient contribué à la chute de Lumumba.
2. L’exil sous faux passeport
Quelques mois avant son assassinat, Patrice Lumumba avait anticipé le pire. Il sollicite ses pairs africains pour mettre sa famille en sécurité. Sékou Touré et Kwame Nkrumah déclinent, orientant vers l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, qui accepte sans hésitation malgré le fait que les deux hommes ne s’étaient jamais rencontrés.
L’exfiltration est organisée par l’armée égyptienne. Pour quitter le Congo, les enfants reçoivent de vrais faux passeports : Juliana devient « Fatmah », son frère François devient « Tarek », Patrice devient « Omar ». Officiellement, ils sont les enfants de l’ambassadeur égyptien Abdelaziz Aichane, venu ouvrir la première ambassade d’Égypte au Congo. C’est sous cette identité d’emprunt que la famille arrive en Égypte.
3. Grandir sous l’aile de Nasser
En Égypte, la famille Lumumba est directement prise en charge par le président Gamal Abdel Nasser, figure du panafricanisme et du mouvement des non-alignés. Juliana grandit dans la proximité du chef d’État égyptien, qu’elle appelle « oncle ». Elle garde de cette période le souvenir d’un homme qui la portait sur ses épaules lors des baignades.
Nasser veille à ce que les enfants soient scolarisés dans des établissements français, avec une conscience claire : ils devront rentrer un jour au Congo. La famille vit dans un foyer musulman égyptien, bien que catholique, conduite à la messe chaque dimanche. Juliana grandit ainsi au croisement de deux cultures, deux religions, deux mondes — une expérience fondatrice qu’elle qualifie elle-même de leçon permanente de respect de l’autre.
4. Des études de haut niveau à Paris
Après l’Égypte, Juliana Lumumba poursuit sa formation en France. Elle s’inscrit à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris, où elle obtient un Diplôme d’Études Approfondies (DEA) en sciences politiques et sociologie de la défense.
Ce parcours académique rigoureux la dote d’une solide base théorique en analyse politique et en questions de sécurité, domaines qui marqueront l’ensemble de sa carrière ultérieure, aussi bien dans le journalisme que dans les fonctions gouvernementales.
5. Dix ans de journalisme entre Paris et l’Afrique
Entre 1984 et 1994, Juliana Lumumba exerce le journalisme à Paris. Elle travaille successivement pour la chaîne de télévision Al Manar, le journal Al Ahram International et la revue Dialogue International. Ses sujets de prédilection : les questions africaines et les droits de l’homme. Elle travaille en français et en arabe.
Cette décennie parisienne forge sa connaissance du continent africain vue de l’extérieur, sa maîtrise des enjeux diplomatiques et sa capacité à naviguer entre les espaces francophones et arabophones. Elle y affine également un multilinguisme qui deviendra l’un de ses atouts : le français et l’arabe couramment, l’anglais, le lingala, le swahili, et des notions de russe.
6. Le retour au pays et les premières responsabilités
Au milieu des années 1990, Juliana Lumumba rentre à Kinshasa et intègre les institutions congolaises en pleine transition politique. Entre 1997 et 1998, sous la présidence de Laurent-Désiré Kabila, elle est nommée directrice de cabinet du secrétaire rapporteur du Parlement de transition, puis vice-ministre de la Culture et de l’Information.
Ce retour marque son entrée dans la sphère gouvernementale congolaise, dans un pays qui se reconstruit difficilement après des décennies de régime Mobutu. Elle y retrouve un Congo qui porte encore, dans son tissu institutionnel et culturel, les marques de l’héritage de son père.
7. Ministre de la Culture : une empreinte concrète
De 1998 à 2001, Juliana Lumumba occupe le poste de ministre de la Culture et de l’Art de la RDC. Elle supervise notamment la traduction de l’avant-projet de Constitution et de l’hymne national dans les quatre langues nationales du pays : le lingala, le swahili, le kikongo et le tshiluba.
Elle représente également la RDC sur la scène internationale. En 1999, elle signe au nom de son pays l’accord de défense COPAX de la CEEAC à Malabo. La même année, à l’Exposition universelle de Lisbonne, la délégation congolaise qu’elle conduit remporte le titre de meilleur spectacle africain pour « Elima Ngando » du Théâtre national, avec une performance de Papa Wemba.
8. La diplomatie économique africaine au Caire
Après l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, Juliana Lumumba quitte le gouvernement et s’oriente vers le conseil aux entreprises et le négoce international. De 2007 à 2015, elle assume les fonctions de Secrétaire générale de l’Union Africaine des Chambres de Commerce, d’Industrie, d’Agriculture et des Professions (UACCIAP), basée au Caire.
À ce poste, elle travaille sur l’harmonisation des cadres juridiques africains, la promotion du commerce intra-africain, le transfert de technologies et l’entrepreneuriat féminin. En 2015, elle prend la parole à la COP21 à Paris sur la place des femmes dans le développement économique du continent. Elle intervient également à l’Institut d’Études Stratégiques du Caire, où elle défend la vision d’une « Afrique résiliente et visionnaire ».
9. Présentée à Macron par Tshisekedi
Le 27 février 2026, le gouvernement congolais annonce officiellement la candidature de Juliana Amato Lumumba au Secrétariat général de l’OIF. La candidature est portée par l’ensemble de l’appareil d’État congolais : la Première ministre Judith Suminwa Tuluka et le porte-parole Patrick Muyaya participent au lancement officiel à Paris le 21 mai 2026.
En marge du sommet Africa Forward à Nairobi, le président Félix Tshisekedi la présente personnellement au président français Emmanuel Macron. Au cours de cette rencontre, Juliana Lumumba expose sa vision d’une Francophonie plus inclusive, fondée sur la paix, la solidarité et le rapprochement des peuples.
10. Une campagne mondiale et des soutiens déclarés
Depuis l’annonce de sa candidature, Juliana Lumumba mène une campagne internationale active. Elle a visité une quinzaine de pays en Afrique du Nord (Tunisie, Maroc, Égypte), en Afrique centrale, au Canada, au Québec, au Nouveau-Brunswick et en Europe, présentant partout ses « Neuf projets pour une Francophonie nouvelle ».
Plusieurs chefs d’État ont publiquement exprimé leur soutien : le président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema, le président tchadien Mahamat Idriss Déby et le président congolais Denis Sassou-Nguesso. L’élection aura lieu en novembre 2026 à Siem Reap, lors du XXe Sommet de la Francophonie. Juliana Amato Lumumba y affrontera notamment Louise Mushikiwabo, Secrétaire générale sortante, soutenue par le Rwanda pour un troisième mandat.

Laisser un commentaire