Politique

Cameroun| Olivier Bibou Nissack accuse Cabral Libii d’un silence de six ans à son égard

De la mort de sa mère à son propre emprisonnement, en passant par une visite parlementaire menée à quelques mètres de sa cellule sans qu’il y entre, Bibou Nissack dresse, depuis la Prison centrale de Yaoundé, le bilan d’une amitié qu’il dit rompue par l’absence. « En dehors de toi qui ne m’a jamais visité ici, tous ou presque sont venus », écrit-il à Cabral Libii  avant de pointer un épisode qu’il présente comme la preuve d’un choix, et non d’un simple oubli.

« Tous sont venus, sauf lui »

Le premier registre sur lequel Bibou Nissack construit son accusation est celui de la présence physique — ou plutôt de son absence répétée. Il commence par un épisode antérieur à son incarcération : les obsèques de sa mère, qu’il décrit comme un rassemblement de près d’un millier de personnes. « Ma défunte mère qui t’aimait comme son propre fils, n’a pas eu la joie posthume de te compter parmi » les personnes venues lui rendre hommage, écrit-il, précisant avoir « écarquillé » les yeux pour chercher Cabral Libii « dans tous les coins » de la cérémonie, en vain. Aucun appel, aucun message n’est venu combler cette absence, note-t-il, avant d’ajouter, sobrement : « J’en pris note sans plus ! »

Cet épisode sert de prélude à un second constat, plus lourd encore selon lui : depuis son incarcération, qu’il qualifie d’« arbitraire et injuste », ni Cabral Libii ni son épouse n’auraient « trouvé le moyen d’aller assister ne serait-ce que moralement » sa propre épouse et ses enfants. Nissack reconnaît que le député a, à un moment, publiquement réclamé sa libération, mais il balaie ce geste comme insuffisant : « en toute franchise (…) cela était trop insignifiant et tardif au vu de la nature de nos liens ». Il va jusqu’à qualifier cette prise de position de mise en scène, un exercice de « monitoring » et de « proving » de valeurs que le député, selon lui, ne ferait que « feindre ».

C’est pour donner du poids à ce reproche que Nissack déroule, sur plusieurs lignes, la liste de ceux qui, eux, se sont déplacés jusqu’à sa cellule. Il cite des figures politiques, Alice Kom, le député Jean-Michel Nintcheu — une délégation entière de la direction de l’UPC-Manidem, un ancien international de football vainqueur de la Coupe d’Afrique des nations, mais aussi, dit-il, des anonymes venus de Batcham, de Douala, de Brazzaville et d’ailleurs. « De l’artiste à l’étudiant inconnu », résume-t-il, avant de présenter des excuses à tous ceux qu’il ne peut citer, faute de place.

Nissack ne s’arrête pas à ce simple constat d’absence : il en fait une question ouverte, presque une mise en accusation directe. « Où est passé Cabral, le vrai ? Qui est cet imposteur dans ton corps ? », interroge-t-il, avant de reconnaître que le silence de figures anonymes ou moins proches ne l’aurait pas surpris, et qu’il aurait même salué leur discrétion comme une forme de prudence légitime face à un pouvoir qu’il décrit comme prompt à réprimer. Ce n’est donc pas l’absence en elle-même qui choque l’auteur de la lettre, mais son incompatibilité, selon lui, avec la relation qu’il dit avoir entretenue avec le député depuis une quinzaine d’années.

Lire aussi:  Cameroun – Stand Up For Cameroon au chevet des détenus de la crise post-électorale.

Ce grief, product d’une accumulation de rendez-vous manqués et de silences, aurait pu rester un différend privé, de l’ordre du ressentiment personnel. Mais Bibou Nissack choisit de lui donner une portée politique en évoquant un épisode précis, daté, qu’il présente comme la preuve que l’absence de Cabral Libii à la prison n’était pas due à un empêchement, mais à un choix — un choix qu’il relie directement à l’actualité parlementaire du moment.

La visite qui n’a pas eu lieu

L’épisode que Bibou Nissack met en avant concerne une visite bien réelle, mais restée partielle. Selon son récit, Cabral Libii se serait rendu à la Prison centrale de Yaoundé en compagnie du député du parti au pouvoir Vincent de Paul Emah Etoundi, dans le cadre de ce que Nissack qualifie, « sans exagération », de mission parlementaire. L’objet de cette mission, laisse-t-il entendre, touchait au suivi budgétaire des établissements pénitentiaires, un enjeu concret pour les conditions de détention de tous les prisonniers de Kondengui, lui compris.

C’est le déroulement de cette visite, plus que sa simple existence, que Nissack retient comme significatif. Il affirme que les autorités carcérales avaient invité la délégation parlementaire à visiter, au moins partiellement, l’intérieur de la prison, précisément « afin que les budgets votés par les parlementaires à l’avenir puissent être plus réalistes et en adéquation avec les besoins immenses » de l’établissement. Selon Nissack, Cabral Libii aurait opposé à cette invitation un « refus catégorique ». Le député se trouvait donc, selon ce récit, à quelques murs de son ancien ami, dans le cadre même d’une mission destinée à évaluer les besoins de la prison, sans franchir le seuil qui l’aurait rapproché de lui.

Ce refus, tel que le rapporte L’ancien porte parole de Maurice Kamto , n’est pas présenté comme une simple maladresse protocolaire. En le reliant explicitement à son propre isolement  « je fus encore blessé profondément de savoir qu’une fois de plus tu avais choisi de m’ignorer et de te désintéresser de mon sort », l’auteur de la lettre en fait la preuve la plus concrète de son accusation générale : que l’absence de Cabral Libii à son égard ne relève ni de la distance géographique ni de l’impossibilité matérielle, mais d’un évitement délibéré, y compris lorsque les circonstances rendaient la rencontre presque inévitable.

Lire aussi:  "Mali : Le mouvement social s'intensifie suite à l'incarcération d'un leader syndical".

L’épisode prend une coloration plus politique encore lorsqu’on le replace dans le contexte que Nissack donne à l’ensemble de sa lettre : celui d’un pouvoir qu’il accuse, par ailleurs, d’avoir traité avec une sévérité disproportionnée les militants pacifiques du MRC, dont lui-même, par rapport à des propos autrement plus radicaux qu’il attribue à Cabral Libii sans qu’ils n’aient jamais été judiciairement poursuivis.

Nissack referme cet épisode sans chercher à en tirer une conclusion définitive, mais en formulant une dernière question adressée directement à son destinataire, qui résume l’ensemble de son propos : si le refus de visiter l’intérieur de la prison n’était pas un signe de désintérêt organisé, pourquoi ce même homme, qui se trouvait ce jour-là dans l’enceinte même de son incarcération, n’aurait-il pas profité de l’occasion pour au moins le saluer ou prendre de ses nouvelles ? C’est sur cette question sans réponse, plus que sur une accusation formulée frontalement, que Bibou Nissack construit le point le plus tranchant de sa lettre.

Un silence qui s’étend au-delà de la prison

Ce reproche d’abandon ne se limite pas, dans la lettre, à la seule personne du prisonnier. Il l’étend à son épouse, restée seule selon lui à porter le poids moral de l’incarcération pendant six ans. Il rapporte qu’elle s’est rendue en personne au siège du PCRN pour y déposer une plainte auprès du comité de surveillance et d’éthique du parti, après avoir fait l’objet d’attaques coordonnées sur les réseaux sociaux, documentées et adressées formellement aux instances compétentes. Nissack reproche à Cabral Libii de n’avoir donné, selon lui, aucune suite à cette démarche, ni accusé réception, ni ouvert d’enquête interne, ni publié le moindre communiqué de soutien.

C’est ce silence-là, plus que le contenu même des attaques qu’il ne détaille pas dans cette partie de sa lettre, que Nissack érige en preuve supplémentaire de ce qu’il appelle une forme de « connivence ». Il l’oppose à ce qu’il dit avoir lui-même fait par le passé pour Cabral Libii et son épouse dans des circonstances similaires, se présentant comme celui qui aurait toujours rempli, de son côté, ce qu’il appelle son « devoir sacré d’amitié et de fraternité ». C’est cette asymétrie perçue, entre une loyauté qu’il dit avoir démontrée à plusieurs reprises et un silence qu’il dit avoir reçu en retour à chaque épreuve traversée depuis son arrestation qui referme, dans sa lettre, le registre de l’abandon personnel pour rejoindre celui, plus politique, de la défiance qu’il exprime envers son désormais « ancien ami ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires