Il se dit « citoyen du monde », mais son regard revient toujours au même point cardinal. Anthony Pla ne parle pas de l’Afrique comme d’un ailleurs. Il la vit, il la travaille, il la raconte. Journaliste sportif franco-irlandais, commentateur, producteur et analyste, il a fait du football africain bien plus qu’un champ de spécialisation : un espace politique, culturel et humain à défendre. Dans les stades, derrière un micro ou dans l’ombre des régies, son accent trahit une trajectoire transnationale, mais son discours, lui, est sans ambiguïté. L’Afrique n’est pas un sous-produit du sport mondial. Elle est une puissance narrative, un continent d’intelligence sportive, trop longtemps mal raconté.
Une trajectoire hors des sentiers balisés
Né le 12 juillet 1986 « sur la planète Terre », selon sa propre formule, Anthony Pla ne s’est jamais laissé enfermer dans les cadres classiques. Menuisier à 15 ans, employé dans des entreprises informatiques américaines en Irlande, il entre dans les médias par la porte étroite, sans école de journalisme, sans réseau préfabriqué. Il apprend seul. Montage, lumière, caméra, production : YouTube et Google deviennent ses salles de classe.
Depuis Dublin, puis Lomé, il s’impose progressivement comme une voix singulière du commentaire sportif international. Setanta Sports, Fox Sports, ESPN, New World TV… Les grandes compétitions défilent à son micro, en français comme en anglais : Coupes du monde FIFA, CAN, Ligue des champions, Euro, Bundesliga, compétitions africaines, rugby, basketball, sports automobiles. Une décennie à commenter, produire ou diffuser entre sept et dix événements par semaine, sans jamais perdre de vue l’essentiel : le sens.
À New World TV, où il était basé à Lomé pendant trois ans, il devient bien plus qu’un commentateur. Producteur de contenus, planificateur de grilles, point de contact des ligues internationales, architecte éditorial de sept chaînes sportives, il participe à structurer une télévision sportive africaine moderne, exigeante, crédible. Certaines de ses productions figurent même parmi les meilleures réalisations internationales de la Bundesliga en 2023.
Le football africain comme combat intellectuel
Chez Anthony Pla, le sport n’est jamais neutre. Il est un outil. Un levier. Un langage universel. Mais surtout, un champ de bataille intellectuel.
Très tôt, il comprend que le football africain ne souffre pas d’un manque de talent, mais d’un excès de prédation. Faux agents, circuits parallèles, promesses d’essais en Europe ou au Moyen-Orient qui se transforment en abandons, mineurs livrés à eux-mêmes, carrières brisées avant même d’avoir commencé. Face à ce système opaque, Anthony Pla choisit le camp de l’alerte et de la pédagogie. Membre actif de l’association Young Players Protection In Africa, il s’engage contre ces dérives avec une méthode simple : expliquer, informer, documenter, répondre. Il reçoit des vidéos, des messages, des appels à l’aide. Il met en garde, déconstruit les discours des escrocs, rappelle les cadres juridiques, refuse les raccourcis.
Son combat se poursuit à l’antenne. Produire, analyser, contextualiser devient une forme de résistance. Lors de la CAN 2021, il marque une rupture en proposant, pour le feed de la CRTV, des analyses tactiques quotidiennes en français et en anglais. Une première dans l’histoire de la compétition. Derrière ce choix éditorial, une conviction : le football africain mérite le même traitement intellectuel que les grandes ligues européennes. Pas de folklore, pas de condescendance, pas de récit simplifié. Des systèmes de jeu, des animations, des transitions, des choix d’entraîneurs. Bref, du football pensé comme du football.
Anthony Pla s’attaque frontalement à l’exotisation permanente du sport africain. Ce réflexe qui consiste à parler d’« engagement », de « talent brut » ou de « passion » là où l’on analyse ailleurs des blocs bas, des pressing coordonnés et des schémas tactiques. Pour lui, cette différence de traitement n’est pas anodine : elle entretient l’idée que l’Afrique serait incapable de produire de la pensée stratégique, de la méthode, de la projection. Une idée qu’il combat micro ouvert, chiffres et images à l’appui.
Son discours est sans détour : « on ne développe pas l’Afrique avec des modèles importés » . Copier l’Europe, reproduire ses structures sans adaptation, calquer ses calendriers, ses normes et ses économies est une impasse. « On ne greffe pas des cerises sur un baobab », répète-t-il, comme un mantra. Le football africain doit être pensé par et pour l’Afrique, en tenant compte de ses réalités économiques, de ses infrastructures, de ses publics, de ses cultures sportives et sociales. Pas comme une annexe du marché mondial, mais comme un écosystème autonome.
C’est aussi ce regard qui explique ses prises de position tranchées sur la gouvernance du football africain. Anthony Pla défend l’idée d’une décolonisation réelle du jeu, des décisions, des narrations. Il questionne les rapports de force, les dépendances économiques, la place des acteurs locaux dans les instances. Il assume ses engagements, quitte à déranger. Pour lui, le football n’est pas qu’un divertissement : c’est un miroir des sociétés africaines, de leurs fractures, mais aussi de leur potentiel immense.
« Journaliste pan-africain »
La formule choque parfois. Il l’assume pleinement. Sur ses accréditations, il est inscrit : Journalist, Pan-Africa. Blanc pour certains, trop africain pour d’autres, Anthony Pla refuse les assignations identitaires. Il revendique des origines multiples, des religions diverses dans sa famille, et une conviction simple : la bêtise, le racisme et l’extrémisme n’ont ni couleur ni frontière.
Il cite Bono, Richard Bohringer, Maurice Béjart. Il convoque l’histoire, la philosophie, la musique classique pour expliquer son lien avec l’Afrique. Chez lui, l’engagement n’est pas performatif. Il est intime, nourri par le vécu, par le terrain, par les rencontres.
Il le répète souvent : le journaliste n’est pas la star. Il est le décor. La pelouse, la pluie, le vent.
Le Cameroun, une relation “particulière”
Parmi tous les pays africains qu’il couvre, le Cameroun occupe une place à part. Singulière. Presque intime. Anthony Pla ne le cache pas. Il le dit frontalement, souvent avec humour, parfois avec provocation, toujours avec affection. Le Cameroun n’est pas pour lui un simple terrain d’analyse sportive ; c’est un espace de débat vivant, contradictoire, passionné, à l’image de son football.
Il s’invite régulièrement dans les discussions camerounaises, commente la sélection nationale, ausculte la Fecafoot, dissèque ses décisions, défend Samuel Eto’o comme une figure de rupture dans un écosystème qu’il juge encore marqué par des réflexes coloniaux. Chez Pla, le soutien à Eto’o n’est pas une idolâtrie : c’est un positionnement idéologique. Celui d’un football africain dirigé par ses propres légendes, assumant ses conflits, ses maladresses, mais aussi sa souveraineté.
Son attachement au Cameroun est l’un de ses fils rouges les plus visibles. Il se manifeste dans ses prises de parole, ses anecdotes, ses clins d’œil. Quand un nouvel entraîneur est attendu et que le nom annoncé ne descend pas de l’avion, il ironise sur « la descente du bateau ». Quand les Lions Indomptables dévoilent un maillot controversé, il y voit une audace créative plutôt qu’un sacrilège. Quand il évoque ses visas camerounais et ivoiriens collés sur la même page de son passeport, il parle de « belle famille », rappelant que les rivalités sportives n’effacent jamais les liens humains.
Ses sorties sont souvent virales. Mais jamais gratuites. Derrière l’ironie, il pose des questions de fond : qui décide du football camerounais ? Pour qui ? Selon quelles logiques ? Pourquoi certaines polémiques reviennent-elles comme des réflexes pavloviens dès qu’un changement s’opère ? Pla observe, raille, mais surtout interroge. Gouvernance, autonomie des fédérations, rapport aux anciennes puissances, capacité à assumer des choix africains sans validation extérieure : le Cameroun devient chez lui un laboratoire du football africain contemporain.
Aujourd’hui consultant sur MSI TV à l’approche de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations, il continue d’occuper cet espace rare et inconfortable : celui d’un journaliste étranger qui ne parle pas sur l’Afrique, mais avec elle. Et parfois contre les systèmes qui l’enferment. Une position qui expose, qui divise, mais qu’il assume sans calcul. Quand il s’éloigne momentanément des plateaux, ce n’est pas pour se retirer du débat. C’est pour son fils, déjà passionné de football africain. Une transmission presque naturelle. Une continuité. Comme si ce combat-là devait aussi se raconter à hauteur d’enfant, dans les gestes simples, les matches regardés ensemble, les histoires racontées avant de dormir.
Et dans le vacarme des commentaires rapides, des indignations éphémères et des analyses creuses, sa voix continue de prendre le temps. Le temps de comprendre. Le temps de respecter. Le temps de croire que le sport, raconté avec honnêteté, peut encore rassembler, éduquer — et parfois réparer.

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