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Niger | 865 jours de silence et d’ inquiétude : où est passé Mohamed Bazoum ?

Deux ans après le putsch, l’ancien président et son épouse vivent dans un enfermement total. Leur silence forcé dit quelque chose de l’Afrique, de ses ombres et de ses espoirs.

La « maison-prison » de Niamey

865 jours. Les enfants du président déchu les comptent un par un, comme on compte les battements d’un cœur retenu dans le noir. Depuis le 26 juillet 2023, Mohamed Bazoum et son épouse Khadija vivent prisonniers dans leur propre résidence présidentielle, transformée en cellule par les autorités militaires d’Abdourahamane Tiani. Pas une promenade. Pas un appel. Pas un lever de soleil aperçu autrement qu’à travers le filtre étouffant des rideaux fermés. Pas une seule visite de leurs enfants. La lumière du jour, racontent-ils, ne leur est plus familière.

L’espace accordé au couple présidentiel se résume à « une chambre, un salon, une salle de bain et un couloir ». Un rectangle immobile où les jours se confondent, où l’air se répète. Une existence réduite à l’essentiel : respirer, attendre, espérer. Un médecin personnel, deux fois par semaine, fait office de passerelle fragile entre l’intérieur et l’extérieur. Il apporte nourriture, nouvelles fragmentaires, un peu d’humanité. Et repart aussitôt.

Le nouveau régime parle de sécurité d’État. Les enfants parlent d’arbitraire. Entre les deux, il y a le silence. Un silence qui s’épaissit à mesure que les mois passent et qu’aucune procédure judiciaire ne s’ouvre. Depuis la levée de son immunité le 14 juin 2024, Bazoum attend d’être présenté à un juge. L’attente dure. Parce que ce procès, s’il devait avoir lieu, mettrait à nu un dossier qui ne tient pas debout.

Le Niger vit avec cette ombre : un président élu, enfermé sans jugement, retenu parce qu’il incarne ce que les putschistes redoutent le plus. Non pas la force, mais le sens. Non pas la revanche, mais l’idée qu’un pouvoir fondé sur la loi reste plus solide qu’un pouvoir fondé sur la force.

Dans les couloirs feutrés où se décident les équilibres de Niamey, on ne prononce plus vraiment son nom. Mais le pays, lui, continue d’entendre son absence.

Trois clés USB, un tweet inventé et un dossier vide

Pour justifier l’incarcération du couple présidentiel, la junte a présenté ce qu’elle appelle des « éléments probants ». Les enfants du président en détaillent la teneur : une feuille imprimée sortie d’on ne sait où, supposée reproduire un tweet dans lequel Bazoum aurait appelé l’armée américaine à « bombarder » la présidence. Sauf qu’aucune capture d’écran n’existe. Aucune trace numérique non plus. Le vrai tweet publié le 27 juillet 2023 évoquait uniquement la défense pacifique de la démocratie.

Deux clés USB complètent le dossier. Elles contiendraient des enregistrements montrant que le président aurait appelé le secrétaire d’État américain et le président français pour solliciter une intervention militaire. Mais ces conversations n’ont jamais eu lieu.  D’après les enfants de l’ex chef d’état, « les clés sont vides, ou mensongères » . Ils persistent en disant que leur présence dans la procédure relève plus « d’une mise en scène que d’une preuve » . 

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La Cour d’État, créée par le nouveau gouvernement lui-même dans les semaines qui ont suivi le putsch, a reçu ces éléments. Rien de plus. Rien qui puisse justifier une inculpation sérieuse. Pour cacher la fragilité de ce montage, les autorités refusent d’ouvrir un procès. Parce qu’un procès serait public. Et un procès public ferait apparaître le vide.

Cette vacuité interroge. Ce qu’on reproche réellement à Bazoum, ce sont moins des actes que ses principes : avoir respecté la Constitution, avoir refusé de démissionner quand on l’y a poussé, avoir incarné une conception de l’État qui n’obéit pas aux rapports de force mais aux institutions.

En enfermant le président renversé, la junte enferme surtout l’idée qu’une autre voie est possible. Elle veut éviter qu’elle réapparaisse.

Comment le nouveau gouvernement tente d’effacer Bazoum

À Niamey, les militaires ont adopté une stratégie simple : le temps. Le temps pour user les mémoires, pour diluer les indignations, pour normaliser l’impensable. Bazoum doit devenir une absence générale, un nom qu’on n’évoque plus que dans les marges de la vie politique. Une silhouette éteinte.

La méthode n’a rien d’improvisé. Elle repose sur un pari : que la communauté internationale finisse par accepter l’ordre de fait, que les médiations s’essoufflent, que les Nigeriens eux-mêmes se résignent. Les lignes diplomatiques ont en effet peu à peu changé de tonalité. Les médiations successives — du Maroc, du Qatar, du Togo, du maréchal Haftar — se heurtent toutes au même mur : le refus catégorique d’une libération sans démission.

Dans la perception du général Tiani, le président renversé est devenu une sorte d’assurance-vie politique. Un « bouclier humain », comme l’analyse François Soudan, contre les risques de coups d’État internes, contre les pressions extérieures, contre les fissures au sein de ses propres soutiens. Tant qu’il garde Bazoum, il retarde sa propre vulnérabilité.

Mais cette logique de l’oubli montre aujourd’hui ses limites. L’appel lancé par les enfants du couple vient fissurer la chape de silence. Le témoignage de M’jid El Guerrab réintroduit une humanité que la politique cherchait à effacer. Et les dimensions morales du dossier commencent à rattraper les dimensions militaires. Un homme enfermé sans preuve. Une épouse retenue sans raison. Un pays invité à regarder ailleurs. Le silence devient un choix. Et ce choix n’est plus tenable.

Le symbole qui dérange : ce que Bazoum représente encore pour l’Afrique

Avant le putsch, Mohamed Bazoum n’était pas perçu comme un révolutionnaire. Il était discret, porté sur la pédagogie, amoureux des idées. Ses proches parlent d’un homme de paix, de culture, de raison. Mais ce que la junte a voulu écraser, c’est précisément cette dimension-là : un président qui gouverne sans brutalité, un chef d’État qui croit en la démocratie, un Africain qui croit à la force de la parole donnée.

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Farouche défenseur de l’éducation, de la jeunesse, de la stabilité institutionnelle, il incarnait une forme de continuité dans un Sahel secoué par les armes et les ruptures abruptes. Son obstination à rester dans le cadre constitutionnel a transformé la crise politique en crise morale. Et c’est ce qui rend son cas si sensible.

Parce que renverser un président élu est une chose ; effacer un symbole en est une autre. Chaque putsch, rappelait l’ancien député Français M’jid El Guerrab, est une « blessure infligée à la dignité du continent ». Chaque président déchu, une génération découragée. Chaque arrestation arbitraire, un rappel que les idées restent la dernière menace pour les régimes fondés sur la force.

Le Niger n’a pas seulement emprisonné un homme. Il a enfermé ce qu’il représentait : une certaine idée de l’Afrique. Une Afrique qui choisit les urnes plutôt que les armes. Une Afrique qui gouverne avec la loi, pas avec la peur. Une Afrique qui ne confond pas souveraineté et dérive autoritaire. Et c’est ce symbole-là qu’il devient de plus en plus difficile d’enterrer.

Les enfants se dressent pour « briser l’indifférence ».

L’appel des enfants de Mohamed et Khadija Bazoum rompt avec deux ans de silence forcé. Il énonce ce que l’État nigérien tente d’éviter : les détails. Les faits bruts. La vérité nue. Il raconte l’isolement absolu, l’absence de procès, l’absence de preuves. Il raconte surtout la solitude.

Dans leur texte, il n’y a ni colère ni menace. Seulement la douleur froide de ceux qui n’ont plus accès à leurs parents depuis des mois. Le désarroi d’une famille qui ne comprend pas pourquoi la nuit s’allonge. La lucidité de ceux qui savent que l’oubli est la pire forme de disparition.

En s’adressant à la communauté internationale, ils cherchent à rallumer une étincelle dans un ciel qui s’est assombri. Ils appellent à l’honneur, à la dignité, à la voix des consciences. À ceux qui refusent que l’État s’arroge le droit d’effacer un homme par le silence.

Et derrière cet appel, il y a une certitude discrète : un jour, la porte s’ouvrira. Un jour, Bazoum sera libre. Les enfants y croient. Ses proches aussi. Les hommes et femmes qui refusent de confondre force et justice, également. Ce jour-là, dit M’jid El Guerrab, il « n’appellera pas à la vengeance. Il parlera de réconciliation » .

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