Politique

Sénégal| Dossier Wade — Volet 4• Wade & Macky : De fils politique à ennemi intime

Il avait quitté le Palais en grand seigneur, le téléphone à la main, félicitant celui qu’il avait lui-même formé. On pouvait croire que Wade avait tourné la page. On se trompait. Ce qui a suivi la défaite de 2012 — la guerre judiciaire, les déclarations incendiaires, le retour à 91 ans pour les législatives, et finalement la réconciliation — est peut-être le chapitre le plus humain, le plus complexe et le plus révélateur de toute la vie politique d’Abdoulaye Wade. Une histoire que afrik-Inform a scindé en quatre actes.

10 POINTS

1. ACTE I — Le fils que Wade s’était choisi

Quand Wade arrive au pouvoir en 2000, il veut construire une nouvelle génération autour de lui. Macky Sall, ingénieur géologue discret originaire de Fatick, fait partie des cadres montants du PDS. Méthodique, loyal, efficace, Wade le repère vite et lui confie des responsabilités croissantes.

Ministre de l’Intérieur, ministre des Mines, puis Premier ministre d’avril 2004 à juin 2007, Macky grimpe les échelons à une vitesse qui surprend beaucoup. Wade le fait ensuite élire président de l’Assemblée nationale. À cette époque, il est l’un des hommes les plus puissants du régime, considéré comme l’héritier naturel du « Vieux ». Rares sont ceux qui voient venir ce qui se prépare. Dans la politique sénégalaise, les fils politiques ont une fâcheuse tendance à devenir des rivaux. Wade, pourtant, ne semble pas s’en souvenir.

2. ACTE I — La fissure : un nom, Karim

La relation commence à se fissurer autour d’un seul nom : Karim Wade. Le fils du président reçoit progressivement des responsabilités immenses — un super-ministère regroupant les infrastructures, les transports aériens, l’énergie et la coopération internationale. Les Sénégalais commencent à murmurer. Wade prépare une succession dynastique.

Macky Sall comprend que sa place se rétrécit. En 2008, en sa qualité de président de l’Assemblée nationale, il convoque Karim Wade devant les députés pour s’expliquer sur la gestion des fonds publics alloués aux grands chantiers. C’est un geste légalement fondé. C’est aussi, au Palais présidentiel, vécu comme une déclaration de guerre. Wade le prend très mal. Très vite, Macky perd la présidence de l’Assemblée nationale. Puis il quitte progressivement le camp présidentiel. Le fils politique est devenu une menace. Il faut l’éliminer.

3. ACTE II — La rupture : Macky crée son parti

Humilié politiquement, Macky Sall tire la seule conclusion possible : il crée son propre parti, l’Alliance pour la République. Au début, beaucoup sourient. Comment un homme seul, sans machine, sans financement, sans base historique, pourrait-il survivre face à l’immense appareil du PDS ?

Mais le contexte joue pour lui. Le Sénégal entre dans une période de tensions croissantes. Wade, vieillissant, multiplie les erreurs — le Monument de la Renaissance, les réformes constitutionnelles en solo, le projet dynastique. Le mouvement du 23 juin et le collectif Y’en a marre cristallisent une opposition populaire massive.

Macky Sall se positionne intelligemment : ni extrémiste, ni révolutionnaire. Ancien du système, mais désormais visage de l’alternance. Il connaît Wade de l’intérieur. Il sait où frapper.

4. ACTE II — 2012 : le vaincu et le vainqueur

Au premier tour de la présidentielle de février 2012, Wade arrive en tête avec 34,81% des voix. Macky Sall le suit avec 26,58%. Mais derrière Macky, toute l’opposition se coalise. Moustapha Niasse, Ousmane Tanor Dieng, Idrissa Seck — tous appellent à voter contre Wade. L’élection devient un référendum.

Le 25 mars 2012, le verdict est sans appel : Macky Sall remporte 65,80% des voix. Wade n’en obtient que 34,20%. L’élève a battu le maître. Le protégé a renversé son mentor. Et l’ironie est cruelle : Macky a utilisé exactement le même schéma que Wade en 2000 — un ancien allié du système devenu visage de l’alternance contre un président accusé de vouloir s’accrocher au pouvoir.

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Ce soir-là, Wade appelle Macky avant même les résultats officiels pour le féliciter. Le geste est salué internationalement. Mais derrière la courtoisie républicaine, la blessure est profonde.

5. ACTE III — La guerre : Karim en prison, Wade en furie

La trêve est de courte durée. Macky Sall lance ce qu’il appelle la « traque aux biens mal acquis ». Les cibles sont presque exclusivement issues de l’entourage de Wade. En avril 2013, Karim Wade est arrêté par la Cour de répression de l’enrichissement illicite. Il est accusé d’avoir illégalement acquis 178 millions d’euros sous la présidence de son père.

Wade explose. Il dénonce une « prise d’otage politique », accuse Macky d’avoir cherché partout sans rien trouver, et monte en puissance dans ses attaques. En novembre 2014, depuis la Place de l’Obélisque à Dakar, il lâche une phrase qui glace : « Je n’ai pas l’intention de faire un coup d’État ni d’envahir le palais, mais je peux le faire. »

La réponse du camp Macky est immédiate et brutale. Son vice-président de l’Assemblée nationale réclame l’arrestation de Wade. La guerre est ouverte. Entre les deux hommes, plus rien ne ressemble à de la politique, cela ressemble à une vendetta.

6. ACTE III — Les déclarations incendiaires et la bataille de communication

En février 2015, quelques jours avant la condamnation de Karim à six ans de prison pour enrichissement illicite, Wade franchit une ligne. Il traite publiquement Macky Sall de « descendant d’esclaves » et l’accuse d’appartenir à des « anthropophages qui mangeaient les bébés ». Les mots sont d’une violence rare entre deux anciens alliés.

L’entourage de Macky réplique que Wade « semble plus préoccupé du sort de son fils que d’adopter la posture d’un ancien président soucieux des intérêts supérieurs du pays ». Chaque semaine ou presque, une nouvelle polémique surgit. Les communiqués s’enchaînent, les déclarations s’enflamment.

Derrière cette guerre de communication, un observateur résume l’enjeu réel : Wade donne un ultimatum à Macky pour se substituer à la justice et décréter la libération de son fils. C’est moins une bataille politique qu’un père qui se bat pour son enfant, avec tous les moyens dont il dispose encore.

7. ACTE III — 2017 : le retour du lion à 91 ans

En 2017, à 91 ans, Wade décide de descendre une nouvelle fois dans l’arène. Les élections législatives de juillet approchent. Il œuvre à la constitution d’une grande coalition d’opposition réunissant sous une même bannière des adversaires d’hier, des anciens du PDS, des socialistes, des figures de la gauche. Tout pour affaiblir Macky à l’Assemblée nationale.

La coalition implose dans la dernière ligne droite, faute d’accord sur la tête de liste nationale entre le camp Wade et les partisans de Khalifa Sall. Wade décide alors de mener lui-même la liste du PDS — la Coalition gagnante Wattu Sénégal. Le 10 juillet, il atterrit à Dakar sous les acclamations de milliers de partisans. Debout dans son 4×4, boubou bleu brodé de jaune, éternel kopati rouge sur la tête — le vieux lion est de retour.

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Ses premiers mots sont pour Macky : « Cette souffrance du pays me fait très mal. Ma famille politique s’est associée à d’autres partis dans le but de faire partir Macky Sall. Il n’a qu’à aller où il veut — je peux même lui prêter l’avion qui m’a amené ». La foule exulte. Mais les urnes, elles, seront moins enthousiastes.

8. ACTE III — La défaite législative et le retrait

Le 30 juillet 2017, la Coalition gagnante Wattu Sénégal obtient 16,67 % des suffrages et 19 sièges à l’Assemblée nationale. La coalition présidentielle de Macky Sall remporte 125 des 165 sièges. C’est un camouflet. Élu député, Wade démissionne bien avant la rentrée parlementaire du 14 septembre 2017 et repart pour Versailles pour « achever sa mission». En février 2019, il revient une dernière fois pour appeler au boycott de la présidentielle — à laquelle son fils Karim, exilé au Qatar depuis sa grâce en 2016, ne peut pas participer. La campagne reçoit peu d’écho. Macky est réélu dès le premier tour avec un taux de participation en hausse.

L’acte III se referme sur un constat amer : Wade a tout tenté pour renverser son successeur. Il a échoué. La machine Macky était plus solide qu’il ne le pensait. Et peut-être aussi, le Sénégal avait tourné la page.

9. ACTE IV — La réconciliation : deux boubous blancs au Palais

Septembre 2019. À l’inauguration de la mosquée Massalikoul Djinane à Dakar, quelque chose d’inattendu se produit : Wade et Macky apparaissent ensemble, main dans la main. L’image fait le tour du Sénégal et du continent. Deux hommes qui se sont insultés, combattus, déchirés — côte à côte, en public.

Le 12 octobre 2019, Wade se présente au Palais présidentiel. Macky l’accueille à la descente de voiture, avec tous les honneurs. Tous deux portent des boubous blancs — certains y voient un symbole d’apaisement. Ils s’isolent pendant trois heures et demie de discussions à huis clos.

Le communiqué conjoint est sobre. Il parle de « fraternité » et de « sérénité ». En filigrane, on devine les véritables enjeux — le dossier Karim, le code électoral, la gestion des ressources naturelles. Deux hommes qui ont tout dit, tout fait, tout cassé, qui cherchent maintenant un modus vivendi.

10. Le message des 100 ans : ce que Macky a écrit ce 29 mai 2026

Aujourd’hui, pour les 100 ans d’Abdoulaye Wade, Macky Sall a publié un message. « En ce 29 mai, marquant son 100e anniversaire, je salue avec respect le Président Abdoulaye Wade, dont le parcours exceptionnel a marqué l’histoire du Sénégal et de l’Afrique. Son engagement, sa vision et son attachement à la démocratie laisseront une empreinte durable pour la postérité. Je lui adresse tous mes vœux de paix, santé, et de bonheur ».

Ces mots, venant de l’homme que Wade a traité d’ennemi intime pendant des années, ont une saveur particulière. Ils ne gomment pas l’histoire. Ils la complètent. Entre ces deux hommes, il y a eu la confiance, la trahison, la guerre et la paix. Il y a eu un fils emprisonné, des élections perdues, des mots impossibles à reprendre. Et il y a aujourd’hui ce message sobre, presque tendre, d’un successeur à son prédécesseur. L’histoire entre Wade et Macky n’est pas une histoire de haine. C’est une histoire de pouvoir — la plus humaine qui soit.

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