Karim. Un prénom qui revient dans chaque chapitre du règne de Wade — comme une obsession, comme une promesse, comme une blessure. L’histoire d’un père qui a mis toute sa vie à conquérir le pouvoir, et une partie de sa vie à le sacrifier par amour pur pour son fils.
10 POINTS
1. Karim, l’enfant de Versailles
Karim Wade naît le 1er Septembre 1968 à Paris, fruit de l’union entre Abdoulaye Wade et Viviane Vert, cette jolie Française aux yeux bleus que le jeune avocat stagiaire avait séduite à Besançon dans les années 1950. Il grandit entre la France et le Sénégal, loin des turbulences politiques qui absorbent entièrement son père.
Pendant les vingt-six ans d’opposition d’Abdoulaye Wade, Karim mène une autre vie — il a une carrière dans la finance en tant que banquier d’affaires (notamment chez UBS à Londres), discret, éloigné de l’arène. Son patrimoine personnel, il le construira dans ces années-là, loin du Sénégal et loin du pouvoir. Quand son père arrive enfin au Palais en 2000, Karim a 31 ans.
C’est là que tout commence. Un père qui a tout sacrifié à la politique regarde son fils et voit peut-être ce qu’il n’a jamais pu lui donner pendant toutes ces années de combat — une place, un rôle, un avenir à la hauteur du nom qu’il porte.
2. Les premiers pas : l’OCI comme tremplin
La première responsabilité officielle de Karim Wade arrive en juin 2004. Son père lui confie la préparation du prochain sommet de l’Organisation de la conférence islamique, prévu à Dakar. C’est une mission de prestige, complexe sur le plan logistique et diplomatique.
Karim s’en acquitte avec une compétence qui surprend certains et rassure Wade. Le père y voit une confirmation — son fils est capable. Il peut lui confier davantage. Les portes du pouvoir commencent à s’ouvrir, doucement d’abord, puis de plus en plus largement.
Ce premier test est aussi le moment où une idée commence à germer dans l’esprit du président. Une idée que beaucoup jugeront folle. Une idée qui finira par tout dévorer.
3. Le « super-ministre » : quand le fils devient le numéro deux
En mai 2009, malgré une défaite aux municipales de Dakar face au socialiste Khalifa Sall quelques semaines plus tôt, Abdoulaye Wade nomme Karim à un portefeuille ministériel sans précédent. Cinq secteurs stratégiques réunis en un seul homme — la coopération internationale, l’aménagement du territoire, les transports aériens, l’énergie et les infrastructures.
Les plaisantins sénégalais ne tardent pas à surnommer Karim « ministre du ciel et de la terre ». Mais derrière l’humour, l’inquiétude est réelle. Jamais un fils de président n’avait concentré autant de pouvoir au Sénégal. Les questions sur les marchés publics, les contrats d’infrastructure, la gestion des fonds alloués aux grands chantiers commencent à circuler.
Wade ne voit rien — ou ne veut rien voir. Pour lui, Karim est compétent. Karim est loyal. Karim est son fils. Ces trois certitudes lui suffisent.
4. L’obsession dynastique : un pari que tout le monde voyait perdu
À partir de 2011, le projet devient explicite. Wade tente de modifier la Constitution pour permettre l’élection d’un ticket présidentiel avec seulement 25% des voix au premier tour. Tout le monde comprend : le vice-président désigné serait Karim, qui succéderait automatiquement au président s’il venait à quitter le pouvoir.
La rue sénégalaise rejette violemment cette manœuvre. Les émeutes de juin 2011 contraignent Wade à reculer. Mais l’obsession, elle, ne recule pas. Elle se fait simplement plus discrète, plus souterraine — jusqu’à la défaite de 2012 qui met fin au règne.
La question que tout le monde pose alors — et que personne ne comprend vraiment — est simple : pourquoi un homme aussi avisé, qui a passé vingt-six ans à déchiffrer les mécaniques du pouvoir africain, a-t-il pu croire que le Sénégal accepterait une succession dynastique ? La réponse est peut-être là, dans ce point aveugle que l’amour paternel creuse chez les hommes les plus lucides.
5. Avril 2013 : l’arrestation, le choc
En avril 2013, un an après la fin du règne, Karim Wade est arrêté par la Cour de répression de l’enrichissement illicite. Il est accusé d’avoir illégalement acquis 178 millions d’euros par d’obscurs montages financiers durant la présidence de son père. Sa défense rétorque que son patrimoine réel ne dépasse pas deux millions d’euros, constitués pour l’essentiel de sa période de trader en Europe.
Pour Abdoulaye Wade, c’est un séisme. Non plus le coup de téléphone élégant du soir du 25 mars 2012. Non plus la posture du grand seigneur qui respecte la démocratie. Un père vient d’apprendre que son fils est en prison.
Quelque chose change dans le regard du Vieux à ce moment-là. L’homme politique s’efface. Le père prend toute la place. Et le père, lui, n’a pas de code de bonne conduite républicaine.
6. La défense du père : tous les moyens, toutes les limites
Wade se bat sur tous les fronts pour son fils. Il mobilise des chefs d’État — Denis Sassou Nguesso du Congo, Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire, l’émir du Qatar Hamad Al Thani. Il multiplie les déclarations publiques, les lettres ouvertes, les meetings. Il dénonce une « prise d’otage politique », accuse Macky d’avoir envoyé des commissions rogatoires à travers le monde sans rien trouver.
Il franchit aussi des lignes que sa carrière entière n’avait jamais franchies. En février 2015, quelques jours avant la condamnation de Karim, il traite Macky Sall de « descendant d’esclaves » et d’« anthropophage ». Des mots d’une violence rare, d’une bassesse assumée — les mots d’un homme qui ne calcule plus, qui ne stratégise plus, qui souffre simplement.
Ses proches regardent, impuissants. Le stratège légendaire, le lièvre futé de Mogadiscio, le patient de vingt-six ans — tout cela a disparu. Il reste un père.
7. Mars 2015 : Karim condamné à six ans
En mars 2015, le verdict tombe. Karim Wade est condamné à six ans de prison ferme pour enrichissement illicite. Il doit également s’acquitter d’une amende colossale — près de 210 millions d’euros. C’est l’une des condamnations les plus lourdes jamais prononcées contre un ancien ministre en Afrique de l’Ouest.
Pour Abdoulaye Wade, c’est la défaite la plus douloureuse de sa vie — plus douloureuse que 1978, que 1983, que 1988, que 1993. Cette défaite lui a été infligée à travers la chair de sa chair. Il continue de se battre. Il continue de dénoncer. Mais quelque chose dans sa posture a changé — une fissure que les années suivantes ne refermeront jamais tout à fait.
8. Les coulisses de la grâce : la dernière négociation
Derrière les déclarations incendiaires et la guerre ouverte avec Macky, Wade mène en parallèle une diplomatie souterraine pour obtenir la libération de son fils. Il souffle le chaud et le froid — agitateur en public, négociateur en coulisses.
Le 28 mai 2016, il envoie son numéro 2, Oumar Sarr, au dialogue national initié par Macky Sall. Un signal d’apaisement. Le lendemain, 29 mai, Wade fête ses 90 ans. Macky l’appelle personnellement pour lui souhaiter bon anniversaire. Le dégel est amorcé.
Le 2 juin, Macky Sall annonce publiquement que la libération de Karim aura lieu avant la fin de l’année. Le 24 juin 2016, Karim Wade est gracié et s’envole immédiatement pour le Qatar. Ce jour-là, confient ceux qui étaient proches du Vieux, c’est la première fois depuis longtemps qu’il sourit vraiment.
9. Du Qatar à la présidentielle : le fils qui voulait rentrer
Investi candidat du PDS pour la présidentielle de 2019, Karim Wade avait vu son dossier recalé par le Conseil constitutionnel à cause de ses déboires judiciaires. Une première humiliation. Il retente sa chance en 2024.
Mais le 20 janvier 2024, le Conseil constitutionnel publie la liste définitive des candidats — et en exclut à nouveau Karim Wade. Deux tentatives. Deux portes fermées. Toujours au Qatar, toujours sous le poids de son amende colossale. Pour Abdoulaye Wade, chaque échec du fils est une blessure personnelle. L’ambition dynastique n’est pas morte — elle attend, suspendue, depuis Versailles.
10. Viviane, la mère qui n’a jamais lâché
Pendant que Wade père bataillait sur la scène politique, Viviane menait sa propre guerre — plus silencieuse, plus intime. Avant le procès, elle effectuait des voyages hebdomadaires de Paris à Dakar pour rendre visite à son fils en prison.
Elle assiste à toutes les audiences du tribunal — contrairement à son mari, qui refuse de cautionner la procédure par sa présence. Deux stratégies différentes pour le même combat. Le père crie. La mère est là, chaque semaine, dans la salle d’audience.
Quand Karim s’envole pour le Qatar en juin 2016, Viviane reste entre Paris et Versailles. Plus de 60 ans de mariage, deux enfants, une vie entière construite autour d’un homme et d’une cause. À 93 ans aujourd’hui, elle aussi attend. Debout.









