C’est Abdoulaye Wade, lui-même fin connaisseur des turbulences de la cohabitation au sommet de l’État, qui avait posé la règle avec la netteté des évidences : « Un Premier ministre doit jouer son rôle de Premier ministre et non pas son rôle de président potentiel ». La sentence, prononcée dans une interview durant son mandat présidentiel qui aura tenu 2000 jusqu’à 2012, résonne aujourd’hui comme si elle avait été taillée sur mesure pour le chapitre qui vient de se refermer au Sénégal. Le décret n°2026-1128, signé dans la nuit du 22 mai 2026, n’a pas seulement mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko. Il a officialisé la rupture entre deux hommes dont l’histoire commune, longue d’une décennie de combat partagé, de cellules de prison et de victoire électorale inédite, s’est fracassée contre une réalité implacable : deux légitimités ne peuvent gouverner un même pays sans que l’État ne vacille.
De la cellule commune au Palais : une amitié bâtie dans la résistance
Pour saisir l’ampleur de cette rupture, il faut remonter à l’origine d’un compagnonnage politique qui a longtemps défié toutes les tentatives de le briser. Ousmane Sonko fonde le Pastef en 2014, convaincu que la classe politique sénégalaise traditionnelle a épuisé ses promesses. Bassirou Diomaye Faye, inspecteur des impôts et domaines de formation, rejoint le parti dans ses premières années d’existence, devenant progressivement l’un de ses cadres les plus rigoureux. Le contraste entre les deux hommes est déjà là, inscrit dans leurs tempéraments : Sonko, le tribun de feu, la parole volcanique, la foule comme carburant ; Faye, l’organisateur discret, la méthode comme signature, la loyauté comme langage.
Leur lien se soude dans l’adversité. À partir de 2021, Sonko devient la cible principale du régime de Macky Sall, engagé dans une série de poursuites judiciaires dont l’affaire Adji Sarr constitue la plus médiatisée. Les manifestations se succèdent, les morts s’accumulent dans les rues de Dakar, et le Pastef résiste à la pression d’un pouvoir qui espère désintégrer le parti en isolant son chef. Faye, lui, reste. Il signe des communiqués de soutien à Sonko que la justice qualifiera de diffamatoires envers des magistrats. C’est sur ce terrain-là, celui de la loyauté au péril personnel, que leur pacte atteint sa forme la plus pure.
En mars 2024, les deux hommes se retrouvent en prison simultanément. Sonko purge les conséquences de ses condamnations ; Faye paie le prix de sa solidarité. C’est depuis sa cellule que Sonko opère le coup de génie tactique qui va changer l’histoire du Sénégal : son éligibilité étant compromise par une condamnation à une amende supérieure au seuil légal d’inéligibilité, il désigne Diomaye Faye comme candidat du Pastef à la présidentielle du 24 mars 2024. Le choix est à la fois un acte d’amitié et un calcul politique : Faye incarne la probité sans la controverse, la rupture sans la radicalité clivante.
Libérés tous deux par grâce présidentielle dix jours avant le scrutin, ils font campagne dans un délai que personne n’aurait jugé suffisant. Le 24 mars 2024, Bassirou Diomaye Faye remporte la présidentielle dès le premier tour avec 54 % des voix, devenant le plus jeune chef d’État de l’histoire du Sénégal à 44 ans. Il nomme Sonko Premier ministre dans les heures qui suivent. La boucle semble bouclée. Le pacte, victorieux. L’avenir, radieux.
Il ne fallut pas longtemps pour que la réalité de l’exercice du pouvoir commence à fissurer ce que la résistance avait cimenté.
Le Premier ministre qui gouvernait en chef de l’État
La tension entre les deux hommes ne naît pas d’un incident isolé. Elle s’installe progressivement, par accumulation de gestes, de postures et de décisions qui dessinent, mois après mois, le portrait d’un Premier ministre ayant confondu sa fonction avec celle de son supérieur constitutionnel. Le premier registre de cette confusion est protocolaire, et dans la langue de la République, le protocole n’est jamais anodin.
Lors des cérémonies officielles de lancement de projets étatiques, plusieurs observateurs ont relevé une anomalie protocolaire persistante : les sièges d’Ousmane Sonko et du président Faye auraient été disposés au même niveau, sur le même tapis rouge, en violation des règles fondamentales du protocole républicain qui consacrent la primauté absolue du chef de l’État. Plus révélatrice encore fut la scène rapportée par Sonko lui-même depuis la tribune de l’Assemblée nationale, en mars 2026, avec une désinvolture qui en dit long sur sa perception de la hiérarchie institutionnelle : « Le jour de la prestation de serment, j’ai dû refaire la cravate du président dans les coulisses parce que le nœud n’était pas droit. C’est cela notre relation : je veillerai toujours à ce que l’image du Projet soit droite ». L’entourage présidentiel encaissa l’anecdote comme une gifle publique, formalisant aux yeux de tous l’idée d’un président sous tutelle psychologique.
Le deuxième registre est diplomatique, domaine par excellence réservé au chef de l’État. En février 2026, Sonko se rend à Bamako pour s’entretenir directement avec le colonel Assimi Goïta. À sa sortie d’audience, il s’exprime au nom du « panafricanisme de rupture » du Sénégal, alors même que le président Diomaye Faye conduisait une médiation officielle pour ramener le Mali dans le giron de la CEDEAO. La présidence découvre la teneur des déclarations de son Premier ministre par la presse malienne. En novembre 2025, lors d’une visite à Rabat, Sonko annonce unilatéralement la « réévaluation sous 90 jours » des accords de pêche avec le Maroc. Le Palais doit publier un communiqué rectificatif dans les vingt-quatre heures pour limiter les dégâts diplomatiques. Un État venait de parler avec deux voix.
Le troisième registre, le plus politiquement explosif, est partisan. Le 19 avril 2026, le Pastef organise un meeting géant au Stade Amadou Barry de Guédiawaye. Le président Bassirou Diomaye Faye brille par son absence, resté ostensiblement au Palais. Sonko, seul sur scène devant des dizaines de milliers de militants, ne prononce pas un discours de bilan gouvernemental. Il prononce un discours de candidature : « Notre projet a été ralenti par les contingences institutionnelles, mais qu’on se rassure : en 2029, le capitaine légitime reprendra la barre sans intermédiaire. Rien, absolument aucun décret, aucune barrière juridique, ne m’empêchera d’être le candidat du peuple ». Sur les écrans géants et les t-shirts des militants, une seule effigie : Sonko, avec la mention « Le Choix Naturel ». L’image du président de la République en exercice avait été gommée de l’iconographie de son propre parti.
La République, une et indivisible : Faye tranche
L’histoire politique sénégalaise a déjà connu cette configuration. Le politologue Camerounais Vincent Sosthène Fouda l’a rappelé avec la précision de qui connaît ses classiques : le Sénégal a vécu, sous Senghor, la tension avec Mamadou Dia, Premier ministre dont l’ambition et la vision politique débordaient le cadre de sa fonction. Il avait fallu trancher. La République n’avait pas survécu à deux centres de gravité concurrents sans que l’un n’absorbe l’autre. Soixante ans plus tard, la mécanique était la même, les acteurs différents, le dénouement identique dans sa logique.
Face à ce qu’il avait qualifié dans ses entretiens privés d’« outrecuidance institutionnelle », le président Diomaye Faye avait commencé, plusieurs semaines avant le décret, à poser ses lignes rouges publiquement. Son interview de recadrage avait été d’une clarté constitutionnelle tranchante : « La Constitution du Sénégal ne connaît qu’un seul chef de l’exécutif, c’est le président de la République. Le Premier ministre est un coordonnateur de l’action gouvernementale. Si je sens, à un moment donné, que mon Premier ministre ne me sert plus à rien dans la matérialisation des engagements que j’ai pris devant le peuple sénégalais, ou s’il s’écarte de la trajectoire républicaine, je le démettrai sans hésiter. Il n’y aura pas deux capitaines dans ce bateau», avait t’il alors dit.
La séquence des 48 heures qui a précédé le décret a fourni au Palais les dernières pièces d’un dossier déjà constitué. Le lynchage public de la ministre de la Justice Yassine Fall lors du conseil interministériel du 20 mai, les piques lancées à l’Assemblée nationale le lendemain, la formule cinglante sur « le vertige des sommets » : chacun de ces actes ajoutait une couche à la rupture de la collégialité gouvernementale que le Président ne pouvait plus ignorer sans abdiquer son autorité. Le soir du 22 mai, en signant le décret n°2026-1128, Diomaye Faye a prononcé sa propre justification avec la sobriété des certitudes : « On ne gère pas un État moderne avec les codes de conduite d’un parti politique en campagne permanente. La Primature est un organe d’exécution, pas un tremplin électoral pour le prochain scrutin ».
Le limogeage de Sonko par Diomaye Faye n’est donc pas un accident politique. C’est, comme l’analyse le politologue, la fin d’une cohabitation impossible. Deux légitimités ne peuvent gouverner un même pays sans que l’État ne vacille. En rappelant que la République n’a qu’une seule voix, le président a tranché là où la dualité menaçait de devenir fracture.
Deux hommes, deux destins, une nation en suspens
Ce qui s’est noué entre Sonko et Faye depuis 2014 ne s’efface pas par un décret, aussi historique soit-il. C’est la grandeur et le drame de cette rupture : elle brise quelque chose de rare en politique africaine, une amitié forgée non dans les salons du pouvoir mais dans les geôles de la résistance. Deux hommes qui ont dormi en prison pour la même cause, qui ont gagné ensemble une élection que personne ne donnait possible, ne se séparent pas sans que quelque chose de fondamental ne soit perdu dans l’architecture de leur camp commun.
Mais la politique a ses exigences que le sentiment ne gouverne pas. Sonko sort de la Primature avec la sérénité qu’il a lui-même affichée , « je dormirai le cœur léger » , signe, comme le relève Vincent sosthene Fouda ( VSF ), d’un homme qui se sait désormais libéré d’un carcan institutionnel. Celui qui dort léger n’est plus dans la maison du pouvoir, mais dans celle de la lutte. Et dans cette maison-là, Sonko est chez lui depuis bien plus longtemps que dans les couloirs feutrés de la Primature.
Diomaye Faye, lui, assume enfin la plénitude d’un mandat que l’ombre de son ancien compagnon avait longtemps obscurcie. Il gouvernera désormais sans contre-pouvoir interne, sans diplomatie parallèle, sans meeting de parti qui annonce la prochaine élection depuis les tribunes du gouvernement. Ce gain d’autorité a un coût : il devra prouver, sans le paravent populaire que constituait Sonko, que sa gouvernance mérite la confiance que le peuple sénégalais lui a accordée en mars 2024.
Le Sénégal entre ainsi dans une phase inédite de son histoire politique récente, celle où les deux hommes qui ont co-construit la rupture de 2024 vont devoir, séparément, prouver qu’ils servent la Nation et non leur ombre respective. Tout est possible dans cet après : Sonko peut redevenir le tribun invaincu qui n’aura jamais gouverné seul, transformant chaque difficulté économique du régime en argument de campagne. Faye peut, à l’inverse, se révéler comme le fin stratège qui avait simplement attendu le moment exact pour reprendre le contrôle de son propre destin présidentiel.
Car un État, comme le rappelle VSF dans une formule qui restera, « ne se gouverne pas à deux hauteurs. Il se gouverne debout ».

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