Le 16 janvier 2001, à Kinshasa, la République démocratique du Congo bascule en quelques secondes. Laurent-Désiré Kabila, président en exercice, est abattu dans son bureau. Derrière les coups de feu, une nation vacille. Voici le récit d’une journée qui a changé le cours du Congo, et de ce qui a suivi : la stupeur, la peur, le deuil, puis le lourd après-coup d’un assassinat jamais élucidé.
Le matin du jour fatidique s’est levé comme tant d’autres à Kinshasa. La ville, déjà bruyante, semblait pourtant retenue par une tension invisible. Au Palais de Marbre, Laurent-Désiré Kabila est à son bureau. Il travaille. Il prépare le sommet France-Afrique prévu à Yaoundé. Le chef de l’État est concentré, méthodique, entouré de ses proches collaborateurs.
Dans la pièce, les papiers sont étalés, les dossiers ouverts. Émile Mota, conseiller du président, relit des notes. Les discussions sont techniques, politiques, presque banales. Rien ne laisse présager que le temps est compté. Puis des pas résonnent dans le couloir. Des pas connus. Des pas autorisés.
Rashidi Kasereka entre. Ancien enfant soldat, devenu garde rapproché du président. Il claque les talons. Il salue. Le geste est militaire, précis. Kabila lève les yeux. Il ne s’inquiète pas. Il lui fait signe d’avancer. Il n’y a pas de cris. Pas d’altercation. Juste un geste rapide. Rashidi sort son arme. Trois détonations déchirent le silence.
Le temps se fracture. Les murs semblent reculer. Le président s’effondre. Les dossiers glissent au sol. Dans la pièce, tout devient irréel. L’Histoire vient de changer de direction. Rashidi se retourne et s’enfuit. Émile Mota crie. Sa voix, en swahili, fend les couloirs : « Il a tiré sur le président ! » C’est un cri de panique, mais aussi un cri d’alerte. Les gardes réagissent. À l’entrée, un tir retentit. Rashidi est touché à la jambe. Il tombe.
Quelques secondes plus tard, Eddy Kapend, aide de camp du président, arrive. Il voit. Il comprend. Il tire. Rashidi est abattu. L’assassin meurt à son tour, emportant avec lui la vérité. Dans le bureau, Laurent-Désiré Kabila ne parle plus. Le palais se fige. Les couloirs se remplissent de murmures. Les téléphones crépitent. Les portes se ferment. Kinshasa ne sait pas encore, mais le Congo vient de perdre son président.
La nouvelle se répand comme une onde de choc. D’abord à voix basse, puis à la radio, puis dans la rue. Le président a été tué. Personne n’y croit vraiment. Puis chacun comprend que c’est vrai. La capitale devient méfiante. Les militaires quadrillent les axes. Les administrations ferment plus tôt. Les gens rentrent chez eux. Les regards sont lourds. Le silence s’installe, étrange, oppressant.
Très vite, les hypothèses surgissent. Qui a commandité ? Pourquoi ? Les noms circulent : intérêts étrangers, règlements de comptes internes, vengeance politique, pistes rwandaise, américaine, libanaise. Rien n’est prouvé. Tout est possible. Un procès s’ouvre. Il est rapide. Confus. Beaucoup parlent de simulacre. Les condamnations tombent, mais les réponses non. Le pays reste avec une question béante.
Puis vient le jour de l’enterrement. Kinshasa se couvre de noir. Les drapeaux sont en berne. Des foules immenses accompagnent le cercueil. Des femmes pleurent. Des hommes se taisent. Des chants funèbres montent dans l’air chaud. Le « Mzee » s’en va, mais personne ne sait exactement ce qu’il laisse derrière lui.
Le Congo entre dans une période suspendue. L’État continue, mais fragile. Les institutions tiennent, mais la peur rôde. Les alliances se recomposent. Les silences deviennent politiques. Joseph Kabila, son fils, prend la relève. Le pays change de visage, mais la plaie reste ouverte.
Les années passent. Le mystère demeure intact. Aucun commanditaire clairement identifié. Aucune vérité pleinement assumée. Les condamnés croupissent en prison, pendant que le doute grandit dans l’opinion. En 2021, Eddy Kapend est gracié. En 2023, il devient général de brigade. Pour beaucoup de Congolais, ce retournement est un vertige de plus dans une histoire déjà pleine de zones d’ombre.
Aujourd’hui, 25 ans après, le 16 janvier est un jour férié en République démocratique du Congo. Un jour de mémoire. Un jour lourd. Un jour où l’on se souvient qu’un président est tombé dans son bureau, sans procès, sans vérité complète. À Kinshasa, le Palais de Marbre est toujours là. Les murs ont été repeints. Les couloirs ont changé. Mais le souffle du 16 janvier 2001 n’a jamais quitté les lieux.
Le Congo, lui, continue d’avancer. Avec ses blessures. Avec ses fantômes. Et avec cette question, toujours suspendue dans l’air : qui a vraiment commandé l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila ?









