Trois jours après la dissolution du gouvernement, le président Bassirou Diomaye Faye a confié la direction de la Primature à une figure de proue de la haute finance ouest-africaine. Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô, soixante ans, quitte ses fonctions ministérielles et une prestigieuse carrière de près de quarante ans au sein de la BCEAO pour devenir le dix-septième Premier ministre du Sénégal indépendant. Rigoureux, profondément ancré dans la doctrine de la souveraineté économique et de l’évaluation stratégique, ce haut commis d’État accède à la tête du gouvernement avec la double légitimité de l’expertise monétaire et d’une maîtrise parfaite des dossiers prioritaires de l’Agenda « Sénégal 2050 ».
Il y a des parcours qui disent tout de l’homme avant même que l’homme n’ait prononcé un mot. Celui d’Ahmadou Al Amine Lô commence à Louga, dans la région du Ndiambour, terre de tradition et de rigueur morale chevillée aux os. C’est de là qu’il part, adolescent, pour rejoindre le Prytanée Militaire Charles N’Tchoréré de Saint-Louis, cette institution qui fabrique ses élèves autant qu’elle les instruit, en leur inculquant une devise qui deviendra leur colonne vertébrale : « Savoir pour mieux servir. » Il en sort en 1985 avec un baccalauréat scientifique mention Bien, major de sa promotion. Le ton est donné.
L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar lui délivre ensuite une maîtrise en sciences économiques, complétée par un diplôme d’études de techniques bancaires au Centre Ouest-Africain de Formation et d’Études Bancaires. Deux formations qui tracent déjà l’horizon de toute une carrière : la monnaie, les marchés, la régulation, la macroéconomie. Pas la politique. Pas les tribunes. Pas les foules. Les chiffres, les mécanismes, les équilibres invisibles qui font tenir ou tomber les économies.
En 1987, il entre à la BCEAO. Il a vingt et un ans. Il ne la quittera, dans les faits, que trente-sept ans plus tard, lorsque le président Faye l’appellera à ses côtés dans la construction du nouveau Sénégal. Entre ces deux dates, toute une vie professionnelle construite dans l’ombre des institutions, loin des projecteurs, au rythme des dossiers et des conseils d’administration.
Quarante ans à la BCEAO
La BCEAO n’est pas une institution ordinaire. Elle est le cœur battant de l’économie de huit pays de l’Afrique de l’Ouest, gardienne du franc CFA, architecte de la politique monétaire régionale, arbitre des grandes tensions entre souveraineté nationale et cohérence communautaire. Y passer quarante et un ans, c’est traverser plusieurs décennies de crises financières africaines, de réformes institutionnelles, de négociations serrées avec le FMI et les bailleurs de fonds, de débats intenses sur l’avenir de la monnaie commune. C’est en sortir avec une cartographie intime des rouages économiques de la sous-région que peu d’hommes possèdent.
Ahmadou Al Amine Lô a gravi un à un tous les échelons de cette institution. Directeur national de la BCEAO pour le Sénégal à partir de 2018, il devient conseiller du gouverneur en mai 2021, puis secrétaire général de la banque en février 2024. À chaque poste, la même signature : la rigueur, la discrétion, la compétence technique au service de l’institution plutôt que de sa propre visibilité. Ses positions fermes sur le franc CFA et les questions de souveraineté monétaire lui ont construit, dans les cercles spécialisés, une réputation d’homme qui dit ce qu’il pense et assume les conséquences de ses analyses.
C’est ce profil que le président Faye a choisi en avril 2024 pour en faire le secrétaire général du gouvernement de Ousmane Sonko. Un choix qui dit beaucoup sur la vision du chef de l’État : s’entourer de techniciens solides pour faire tenir l’architecture administrative pendant que les figures politiques occupaient le devant de la scène. Al Amine Lô travaillait dans l’ombre de Sonko, coordonnant les activités administratives, assurant le fonctionnement quotidien de l’appareil d’État. Il connaissait les dossiers. Il connaissait les hommes. Il connaissait les failles… « Il est un homme compétent » , a lancé Ousmane Sonko ce jour depuis le perchoir de l’Assemblée Nationale.
L’homme que Diomaye gardait en réserve
Le 30 avril 2025, un glissement discret mais révélateur intervient dans l’organigramme gouvernemental. Ahmadou Al Amine Lô quitte le Secrétariat général du gouvernement pour devenir ministre auprès du Président de la République, chargé du suivi, du pilotage et de l’évaluation de l’Agenda national de transformation « Sénégal 2050 ». Une promotion en apparence technique, mais politiquement significative : on le rapproche du Palais, on le place au cœur de la vision stratégique du chef de l’État, on lui confie la responsabilité de veiller à ce que le programme présidentiel se traduise en réalités mesurables.
Ce repositionnement, vu rétrospectivement, ressemble à une préparation. Pendant que les tensions entre le Palais et la Primature montaient en régime, pendant que la rupture entre Faye et Sonko dessinait sa trajectoire inexorable, Al Amine Lô était là, discret, disponible, familiarisé avec les rouages de l’exécutif, loyal sans ostentation. Le profil exactement opposé à celui qui venait de provoquer la crise. Quand le décret n°2026-1128 a dissous le gouvernement le 22 mai 2026, le successeur était déjà, en quelque sorte, dans la place.
Le 25 mai 2026, le décret de nomination tombe. Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô devient le dix-septième chef du gouvernement de l’histoire du Sénégal indépendant. Sa première prise de parole officielle au Palais de la République dit en quelques phrases ce que tout son parcours avait dit sans mots pendant quarante ans : « Je considère cette nouvelle charge comme un sacerdoce». La formule n’est pas rhétorique. Elle est biographique.
Mais c’est un sacerdoce dans la tempête, car Al Amine Lô prend ses fonctions dans un contexte que nul ne peut qualifier de serein. Le Sénégal sort d’une crise institutionnelle sans précédent : Le pays est sous tension, les marchés observent, les partenaires financiers s’interrogent.
Sa première déclaration publique a directement adressé cette inquiétude, avec la précision du banquier central qui sait que les mots ont des effets sur les taux et les flux : « Le Sénégal est un pays sûr et fiable et entend le rester». Un message calibré pour le secteur privé local, pour les investisseurs étrangers, pour les institutions de Bretton Woods avec lesquelles la relation avait été tendue sous la primature Sonko. Dans le même souffle, il a posé la ligne directrice de son action : « Il ne s’agit point d’un changement de cap dans les engagements de transformation systémique du Sénégal. C’est plutôt un changement de méthode, dans la cohérence institutionnelle et l’action gouvernementale voulues par le chef de l’État ». Le Sénégal 2050 reste la boussole. Mais la main qui tient la boussole a changé.
Les chantiers qui l’attendent sont à la mesure de la crise qu’il hérite. Le redressement des finances publiques, encore fragiles après les turbulences de la période d’audit et de tension avec le FMI. La question du pouvoir d’achat des Sénégalais, que l’inflation persistante continue de grignoter. Les dossiers laissés en suspens par la dissolution du gouvernement : la réforme du Code du Travail, les Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar 2026 dont les infrastructures accusent du retard, le plan de désenclavement de la Casamance. Et par-dessus tout, la gestion politique d’un paysage institutionnel où Ousmane Sonko, fraîchement renvoyé de la Primature, est en passe de prendre la présidence de l’Assemblée nationale, se positionnant comme un contre-pouvoir constitutionnel que nul décret ne pourra révoquer.
Face à cette configuration inédite, Al Amine Lô dispose d’un atout que son prédécesseur n’avait pas su préserver : la confiance sans ambiguïté du Palais. Sa loyauté envers Bassirou Diomaye Faye n’est pas celle d’un politique qui calcule ses distances. Elle est celle d’un technocrate qui a choisi son camp une fois pour toutes et qui n’a aucune raison d’en changer. Il n’a pas de base partisane à entretenir, pas d’agenda personnel à servir, pas de 2029 à préparer depuis les couloirs de la Primature. Il a un sacerdoce. Et il a dit qu’il le prendrait au sérieux…

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